OPINIONS DIVERSES SUR LES CAUSES DE LA MORT DE HENRI IV
Uaien du temps, sage ou non, qui ait nié le fait. Beaucoup, et de trèa^JToyables, Font afarmé.
Le père Daniel rapporte, sur des preuves trouvées dans la bibUothèque de l'abbé d'Estrées, que le roi chargea secrètement lelmarquis de Cœuvres, qu'U avait envoyé comme ambassadeur extraordinaire à Bruxelles, d'enlever la princesse de Coodé ; et le roi était, en ceU , d'accord avec le connétable de Montmorency.
Le marquis concerta la chose avec elle par l'entremise de madame de Berny , femme de r ambassadeur ordinaire. Le père Daniel donne longuement le détail de Ventreprise, et lait connaître la cause de son mauvais succès, et ajoute : • J'en ai é^ informé de trèsbonne part (l). •
M. Petitot, éditeur des Mémoires de SnUy, dit que le marquis de Cœuvres avait ordre de tout employer, même la violence, pour lui rendre celle qu'il aimait Le marquis forma un plan d'enlèvement qui aurait réussi, sans Findiscrétion de Henri IV (2).
C'est une note de la nouvelle édition des Mémoires de SuUy, compilés par Tabbé de l'Écluse, qui fait connaître que les détails donnés par Daniel, d'après des informations de bonne part, ont été tirés des lettres de la hmothèque de l'abbé d'Estréts (3).
M. Lacretelle rejette le crime sur le duc de Lerme, le digne ministre de Philippe U. Mais iX ne peut cependant pas affirmer que le duc de Lerme ait remis le poignard à l'assassin.
Le duc de Lerme a ressuscilé en France les conjurations de la Ligue. Il chancelait dans sa place; a veut se raffermir en portant à la France un coup mortel. Il répand l'or parmi lesligueurs, il fait colporter les déclamations des Aubri, des Varade, des Boucher, les décisions atroces de"Mariana sur le régicide ; U veut des conjurés, U veut des assassins fanatiques... • Enfin, pour . consommer le régicide dont il attend tout son salut, « il lui faut des courtisans français qui l'excitent, des « astrologues qui le prédisent , des confesseurs qui le « sanctifient, des insensés qui l'exécutent (4). »
Voilà une bien grande et bien puissante machine, montée par un bien petit machiniste, placé à une bien longue distance, et pour un faible intérêt. Le duc de Lerme , armant de Madrid la cour et le clergé de France, et le peuple, pour l'assassinat de Henri IV, et cela dans la vue de bien mériter de son maître et rester dans son ministère ; tout cela ressemble fort à un épisode de la vie d'un génie fabuleux. Un ministre peut aisément faire faire une grave sottise à son maître ou le déterminer à un grand crime, maisy déterminer une nation étrangère l il était réservé à M. Ucretelle d'en déoouyrir le premier exemple.
( I ) -Histoire U Ftwtce, t. XII, p. 546 et »oifânt«. {%) M. Petitot, t. VUI,p. i37.
(3) Mémoires de Sally, t. V, p. ^ (i8a«).
Pour agiter tout à lafois et au même moment, d'un mouvement convulsif contre leur roi, et après dix ans de paix et de bonheur, et les courtisans, et les astrologues, et les prédicateurs, et les fanatiques d'un pays comme la France, et ses ennemis même, y compris l'atroce duc de Lerme, il faut d'autres moyens qu'un peu d'or, d'autres agents que les intrigants de cour, et d'autres intérêts que Tinquiétude du ministre d'un roi étranger.
Je dirais volontiers aux historiens qui font tout faire par l'intrigue, qui ne trouvent d'explication aux mouvements des peuples que dans de misérables anecdotes 'de cour, qui n'accordent aux nations ni sentiment de leur intérêt, ni volonté, ni pouvoir, je leur dirais :
Au lieu d'égarer vos regards dans la profondeur d'épaisses ténèbres, dans l'espérance d'y trouver des traces de négociations atroces qu'aucun monument ne prouve, qu'aucun indice même n'autorise à soupçonner, laissez vos yeux ouverts à l'évidence de faits incontestés, et à la nécessité de leurs conséquences.
Henri amoureux de la princesse de Condé ; Marie de Médicis jalouse de Henri , inquiète sur son état comme reine et comme mère de l'héritier du trône ; le prince de Condé, mari jaloux de sa femme, la soustrayant à la passion du roi, et la conduisant dans un pays soumis à l'Espagne ; l'Espagne protégeant la désertion du pi^ince de Condé ; Henri furieux contre l'Espagne ; ses amis les plus chers, et Sully à leur tête, tous chefs du parti protestant, profitant de la colère du roi pour le décider à la guerre contre la maison d'Autriche, protectrice de la Ligue, et odieuse à l'Europe entière par son ambition ; les préparalife de Henri pour porter ses armes en Belgique; l'émotion de l'Europe à la vue de ces préparatifs :
Quand on remarque toutes ces circonstances, peuton ne pas prévoir ce qui va arriver à la cour, à la ville, dans les provinces de France? Tout ce qui appartient à la reine, au prince de Condé, à la maison de Montmorency, jette les hauts cris ; tout ce qui a du respect pour les mœurs, dans les dasses élevées, s'indigne et murmure. Le clergé catholique, à la vue des dispositions de guerre , s'inquiète du destin qui menace une puissance qui le protège... La Ligue se réveille par les mêmes appréhensions; les prédications, les confessions recommencent contre le roi hérétique, et avec un grief de plus contre le tyran adultère. Les citoyens , que les reproches d'hérésie ne touchent point, sont frappés des calamités d'une guerre entreprise pour ravir une femme à son mari, qui lui a été donnée par le roi lui-mône. Dans la conflagration des esprits, le fanatisme se rallume , et Ravaillac sort de la foule I Voilà ce qui saute aux yeux de tout le monde. Ce résultat n'est pas le produit de petits faits, attestés par de misérables témoignages péniblement rapprochés et travaillés par des historiographes de l'arrière-ban des gens de cour.