‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 337 sur 478 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

MADAME LE DOUX, ALBINE

MADAME LE DOUX décachette la lettre et la lit. La lettre n'est point mal. Savez- vous son objet?

ALBINE

Nullement.

MADAME LE DOUX

11 s'agit d'un important sujet :

Il veut se marier ; et dans vous, chère Aibine, Il souhaite une femme, au lieu d'une cousine : C'est un fort bon parti, c'est un homme de bien ; C'est un jeune homme encor. Tout le reste n'est rien. ... Un mari vous fait peur ! Ah ! près de votre mère, La liberté sans doute a le droit de vous plaire... Mais pour le mariage il faut se décider ; v Il est temps à vingt ans : on risque à trop tarder. C'est un but où chacun, un jour ou l'autre, aspire; C'est la vocation de tout ce qui respire.

{Elle relit la lettre des yeux, et la replie ensuite.) Vous trouverez ici quelques mots déplacés ; Le reste est convenable, et je l'approuve assez.

ALBINE , suivant la lettre des yeux.

Mais, maman, ne pourrais-je...?

MADAME LE DOUX

Ah ! voilà qu'on m'objecte !

ALBIHB.

Moi! je n'objecte rien...

MADAME LE DOUX

Objection suspecte , Et frivole encor plusl Lorsque vous le voudrez. Vous-même, en y songeant, vous-même y répondrez. Mon cousin, dites-vous, pétri de défiance...

ALBOfE.

Je ne dis point cela...

MADAME Lt DOUX.

Je réponds donc d'avance :

S'il était un avare, un jaloux, un méchant. Jetant partout un œil farouche et malveillant. Et si sa défiance aveugle, sombre, noire, ÉUit d'un vice affreux l'effrayant accessoire, Je dirais : Loin de nous tout projet d'union I Mais ce défaut, en lui, d'aucune passion N'est ni l'horrible effet ni la durable cause : Il est la défiance, et n'est pas autre chose. Il voit dans tous les cœurs l'intérêt personnel S'ériger à soi-même un salutaire autel.

Où tour à tour l'honneur, l'amitié, la justice, De l'intérêt d'autrui consent le sacrifice. « La générosité n'est qu'un bon mouvement, « Et rien de plus, dit-il^ elle n'a qu'un moment. « Si ce bon mouvement est soudain et rapide, « De l'intérêt jaloux il trompe ToBtl avide. a Mais s'il n'atteint le but par un premier élao,

• S'il marche avec lenteur, s'il marche en chancelant, « Il tombe. L'intérêt est le dieu qui décide

« Toutes les volontés. C'est en lui que réside

« Le suprême pouvoir : c'est le dieu que l'on sert.

« Son pouvoir, chez les uns, se montre à découvert,

• Soumet tout aux calculs, que leur âme vénale, « Comme la loi suprême, insolemment étale.

« Chez d'autres, l'intérêt, hypocrite et flatteur,

« Parle du dévouejnent le langage menteur.

« Et chez d'autres enfin, qu'un esprit romanesque

« Abuse, l'intérêt prend l'air chevaleresque...

« Jusqu'à l'occasion. Se défier de tous

« Est le meilleur parti pour éviter leurs coups.

« Point de société que l'intérêt ne rompe.

« Celui qui veut tromper, et celui qui se trompe,

« Trompent également. Telle est l'opinion

« D'où naît sa méfiance, avec quelque raison.

« Cet amour de soi-même il n'en fait point un crime :

<c Autant que naturel, il le croit légitime.

« Chacun ayant le sien, il ne voit pas pourquoi

« On né se dirait pas tout haut : Chacun pour soi!

« Ce principe avertit plus souvent qu'il n'offense:

« Conmie il sert à l'attaque, il sert à la défense. »

Voilà ce qu'il répète en toute occasion...

Et ça n'est point du tout dénué de raison.

ALBINE

Le soin dont il parait que son esprit s'occupe. C'est de voir clair en tout, pour n'être jamais dupe. Mais s'il ne veut pas l'être, il ne veut pas non plus Qu'on le soit avec lui. Sans discours superflus Toujojirs avec franchise il vous abordera;

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