ACTE I, SCÈNE
Sa retraite eu proviiioe, au fond d'un vieux chAteau- Où n'arriva jamais un mot qui fût nouveau. Je crois, de son côté, pouvoir être tranquille.
LAFLEUB.
la nouvelle marquise est un peu plus agiK>.
LE MABQUIS.
Et voilà le danger ; le danger n'est qu'ici.
LAFLEUR
Il faut bien se garder d'y parier de ceci.
LE MAHQUIS.
Le beau train qu'on ferait I Grand Dieu ^ quelle avanie Nous ferait supporter ce sublime génie i
LAFLBCR. •
Il faudrait disputer... Mais, enfin, vous savez L'histoire de l'époux, auquel vous«uccédez ! II était, comme vous, mari d'une autre femme, Et ce premier hymen n'effraya point madame.
LE MAIQCIS.
Je sais que Yilledieu, par l'hymen engagé. Allait être pendu quand il fut soulage Par un coup de canon, dont il mourut sur place. Du poids de son procès instruit par contumace.
LAFLirn.
Si madame pénètre un jour votre secret, Le garder avec soin est de son intérôt.
LE MARQUIS
Quel intérêt, dis-moi, peut avoir la puissance De réduire une femme, une femme, au silence !
LAFLEUB.
L'intérêt capital de laisser dans l'oubli Son premier mariage et son premier mari , De garder son état et de vivre honorée, Au lieu d'être avilie et mourir séquestrée. Mais, je n'ai pas tout dit : avec un jeune amant, Madame, encore fille, eut un engagement... Ici, dans Alençon ; sa vigilante mère Ne le fut point assez, et l'amant téméraire...
LB MARQUIS
Que dis- tu là.'
LAFLEUR
Monsieur, je dis la vérité.
Et je ne m'en suis pas d'un seul mot écarté.
LÉ MARQUIS, froidement.
Ça n'est point de mon règne, et ne m'importe guère.
LAFLEUR
Si le galant allait renouer cette affaire t
LB MABQUIS.
Insolent \ tu croirais que jamais, à mon front, La marquise voulût faire an pareil affront !
LAFLEUR
Je ne dis pas... mais si...
LE MARQUIS
Point de si !
LAFLEUB.
Dans la vie, D'une tentation une femme est saisie...
Le diable est malin, il ne faut qu'un moment. .. Le plaisir défendu n'en est que plus friand. Le plus brillant génie et l'esprit le plus vaste
Ne font pas, m'a4-on dit, qu'une femme soit chaste. Si donc il arrivait que le sieUr Dubosquet (C'est le nom du jeune homme), avec art, en secret, Fit faire à la marquise une déraan.'he fausse. Sans redouter alors qu'avec vous son ton haus>ie, 11 faut lui déclam-, inonsieur, votre secret. Et puis cacher le tout dans un pardon discret.
LE MARQUIS
Sais- tu, monsieur Lafleur, que ton discours m'ennuie? Pour me mettre à couvert, moi, j'attendrai la pluie. De prévoir des chagrins je n'ai pas le loisir; Si tu veux me parler, parle-moi de plaisir.
{Il bdille.) Quand on a soixante ans, on doit songer à vivre , Oublier l'avenir, au lieu de le poursuivre ; Oublier le passé, saisir l'inslant qui fuit,
{Il bâille,) Se livrer tout entier au bien dont on jouit,
{Il tousse.) Ne rien voir au delà; pour jamais s'interdire Ce qu'il faut regretter, ce qu'il faut qu'on désire. Deux femmes, dix procès, tout l'enfer déchaîné, Ne dérangeraient pas l'heure de mon dîné. Sur les grands intérêts je suis presque traitable ; Mais, dans tous mes plaisirs, je suis imperturbable.
(// bailla.)
LAFLEUR
Pour jouir .sans désir, il faut être savant.
LE MARQUIS
Il faut un art profond, avec beaucoup d'argent. Dincr, souper, coucher, sont trois grandes affaires Dont se tirent fort mal les hommes ordinaires; Et, de nos parvenus, lequel sut parvenir A savoir se loger, se meubler, se vêtir?
(Il bdille.)
LAFLEUR
Coucher, dîner, souper, manger, dormir et boire, Sous des mots différents, sont une seule histoire.
LE MARQUIS
Confondre ces objets est d'un esprit grossier.
LAFLEUR
Pour ne les pas confondre, il faut être sorcier.
LE MARQUIS
{Un valet apporte du thé,) Se coucher pour dormir! Plus d'une confidence, D'une alcôve discrète attend l'heureux silence. Manger n'est pas diner, et bien boire eneor moins. Diner est un plaisir qui demande des soins. Ce n'est pas tant de plats qu'un diné se compose. Que de bons conviés avec lesquels on cause :
(// bâille,) La conversation nous aide à digérer.
{Il se verse une tasse de thé.) Je brille à table, moi ; je m'y fais admirer. L'Anglais et l'Allemand y font fort triste mine: L'un y boit, l'autre y mange, et le seul Français dine. Lui seul donne et reçoit, avec de bons morceaux, De l'esprit, du plaisir, d'agréables propos.
(// bdille.)
MADAME DE VBLLEDIEU ET LE MARQUIS DE LA CHATTE
Souper n'est pas manger, et c'est une autre affaire Qui même, du dîner, sensiblement diffère. Le diner, ai-je dit, demande de grands soins; Le vigoureux jeune homme y porte un vrai besoin, L'appétit dévorant que l'exercice aiguise : On n'apporte au souper qu'un peu de friandise. Donnez la bonne chère au solide diner, L'éclatante lumière à Télégant souper ; A l'un la femme aimable, à l'autre la jolie ; A Tun la bonne humeur, à l'autre la folie. (H éteint les bougies qui Vincommodent, et met un gardevue pour éviter le trop de lumière,)
LAFLBUB.
Se plaire en un diner qu'on voit sans appétit, Me semble être, monsieur, un grand effort d'esprit
LE MARQUIS
De ces plaisirs divers qu'ici je me retrace, J'en dois effacer un qu'aucun bien ne remplace. Aussi, l'homme important, après mon cuisinier, C'est tantôt mon tailleur, tantôt mon tapissier. Quelquefois le maçon. Je veux pour ma vieillesse Des aises, des douceurs, même de la mollesse ; Tout ce qui peut sauver du malheur de souffrir. Sentir que je suis bien, est mon premier plaisir.
{Il passe un habit à prétentions, et ridicule,) Je veux que mes habits, par un peu d'élégance. Des jeunes gens à moi rapprochent la distance ; Je veux qu'un bon fauteuil et qu'un lit excellent M'assurent le repos, quand le sommeil me prend ; Et qu'un appartement, construit avec méthode, Offre, à tous mes désirs, un petit coin commode.
{Il se jette nonchalamment sur une chaise longue.)