SCÈNE PREMIÈRE
JOHANN, seul, allumant sa pipe.
Quante ch'aurai fimé mon bibe, che donnerai à mancher à mes chevaux. Les chevaux , ça ne presse pas, ils ne demandent rien.
(Iljume.)
LE JARDINIER, sortant de chez lui avec sa femme; JOHANN.
LA jARDiniÀBB. — Oh! oh! monsieur Johann, vous avez été débarrassé de bonne heure aujourd'hui. Je ne vous ai pas vu entrer, ni sortir de l'écurie.
J0HAI9N. — Che souis pas déparrassé. Mais, c^'est tout comme si che Tétais, puisque che ne m'emparrasse pas. Che fime monbibe d'apord; c'est le conunencement du journée.
L» jABDiiviBB. — Je n'aime pas ce goût-là, de votre pipe.
LA JABDiNiÂBB. — Ni moi, nou plus.
JOHANiv. — C'est mon tasse de café, bour moi.
LA jABDiniàfiB. — C'est du mauvais café. Celui que je prenais au château, quand j'étais gouvernante, valait mieux que ça.
JOHANN. — Le bibe, c'est le coutume de mon bays. Sans le bibe, c'est tout de même comme sans du pain.
LA jABDiNiÈBB. — Oh ! ça puc, ça prend aux habits, ça fait les dents noires; c'est malpropre.
JOHANN. — Mais, vous avez bien aussi vos
coutimes en Normantie, de même comme dans mon bays. Tous les bays ont leurs coutimes.
LA JABD1NIBBB. — Oh ! uous u'cu avous pas d'aussi vilaines. Défaites-vous de cela, monsieur Johann.
JOHANN. — Mais, que tiable, vous avez aussi un coutime tout bareille.
LB jABDiNiBB. — Pareille! Je serais curieux de savoir laquelle. Je n'en ai pas connaissance.
JOHANN. — Comment, sacretié, vous comprenez pas? (il rit.)
LB JABDINIBB. — Ma foi, uou, jc uc comprends pas !
JOHANN. — Et le bibe de citre, donc! ce n'est pas un bon bibe, peut-être ! Sacretié, que fous ne foyez pas ça ! C'est le même chose que mon bays.
LB JABDINIBB. —Oh ! parlcz-moi de celle-là : oui, c'est', ma foi, vrai, nous avons aussi notre pipe. Ce diable de Johann !
JOHANN, riant d'un gros rire. — Che disais pien, moi, que fous afez aussi fotre coutime. {Sérieusement.) Moi, che prends sté coutime. Che dis pas di mal des coutimes des autres. Ch'aime peaucoup le bibe de Normantie, presque autant comme le bibe de la Prousse ; che m'accomote à tout, et c'est pour s'te raison que ch'ai touchours été pien venu bartout. Ch'aiétéàLyon...
LB JABDINIBB. — Eh bicu ! voilà que vous avez fini de l'une, vous devriez commencer avec l'autre ; il est bien bon votre cidre !
JOHANN. — Tiaple oui, il est pon ; mais, c'est mal qu'il n'être bas à moi tout seul. Monsieur le paron, il a donné le bibe pour tous les gens de la cuisine. C'est trop du monte, pour un betit bibe de huit cent cinquante pouteilles... Mais,
LA PIPE DE CIDRE
bourtant^ il est vrai que c'est bour moi]t|ue le paron a donné le bibe aux chens de la cuisine^ parce que, si che ne lui avais bas barlé du citre, il n'aurait pas donné s'te bibe. Aussi, chen pois bien six fois plis qu'in autre. Oh ! oh ! oh ! (// rit) Mais, ch'en peux bien faire poire aussi à des amis; buisqu^il a été donné à cause de moi : n'est-ce pas vrai, matame la chardinière ?
LAjABoiMBR£ — 8an$doute,monsieut Jcau.
On voit bien que monsieur le baron vous aime; ce cidre-là vous appartient.
JOHANN — Allons, chardinier, aliez-en tirer un bot.
LE jABDiNiRB — Vous étcs bicu le maître de ce cidro-là. Pardieu, à votre place, je ne me contenterais pas d'en faire boire à mes amis, j'en mettrais de côté un petit quartaut pom* cela. Il ne faut pas attendre qu'il soit bas pour l'avoir bon. J'en tirerais, tout de suite, oé que j'en voudrais, s'il était à moi comme à vous.
JOHANN.— Mais, comment tiabld foire? Si on en tire peaucoup, ils verront pien qu'on en a pris.
LK jABDiNifiB. — Il n'y a qu'à mettre de l'eau à la place. Ça ne s'apercevra pas. Ce cidre est trop fort, comme il est, pour les femmes, et elles ne s'y connaissent pas.
JOHANN. — Tiable, mais je connais pien, moi ! et il faudra que che poive avec eux.
Lfi JARDINIER. — Ne VOUS dédommagerezvous pas avec le petit quartaut, que je vous mettrai en réserve?
JOHANN. — Ah pien! che feux pien; faites ça. Arranchez ça.
LK jARDiNiBB. — Eh bicu , jc vBÎs arranger cela, tout de suite, et, d'ici à une demi-heure, vous pourrez dire deux mots à votre quartaut, que j'apporterai chez nous. (// sort.)
johanu Allons, che fais âmes chevaux.
LA jABDiNiÈBE. — Et mol, jc vais voir lei poulets et les lapins que notts nourrissons avec l'avoine, le son et le pam du château, pour les vendre au château. Apportez -moi une poignée de son et d'avoine avec vous.
JOHANN. — Oui , che ferai. (// va vers Vécu* rie.)