‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 6 sur 478 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ils pas aggravés par les dérèglements de la reine? Les dilapidations des ducs d'Anjou, de Berri, de Bourgogne, d'Orléans, ne sont-elles pas encore surpassées par celles du scandaleux amant que la reine tndne à sa suite? Tandis que les oncles du roi se disputent l'exercice du pouvoir royal, ne voyez-vous pas dans le comte d'Armagnac l'ambition de l'usurper? Enfin les Anglais, déjà établis en Normandie, ne sontrils pas assez près de Paris ?

LAHUBB. — Il n'est que trop vrai; vous rouvrez les plaies de mon cœur. Mais il me semblait que monseigneur avait porté remède à ces maux, en se réunissant, ces jours passés, par le traité d'Arras, avec les princes, la reine, les Armagnacs, contre le duc de Bourgogne {*)?

MABGoiGNET. — Eli nou, mou cher ami ; ils sont pires que le duc de Bourgogne; ils avaient flatté monseigneur de l'espérance d'un meilleur avenir; ils l'ont trompé.

LAHUBB. — Ah ! ils ont trompé monseigneur!

LE DAUPHIN. — Indignement trompé, mon cher maître Lahure.

LAHUBB» furievx. — Ils ont trompé monseigneur!

MABCOIGNBT. — Eh bicu, mou cher, faites entendre à minuit le terrible beffroi de votre vénérable clocher; qu'il donne le signal de la vengeance à l'animadversion générale. On n'attend que les premiers coups de ce beffroi, redoutable aux méchants, pour punir les ennemis du bonheur public.

LAHUBB, toujours flus fuHeux. — Ils ont trompé monseigneur !

LB DUC DE BAB. — Oui; ct tout le quartier des halles n'attend que le tocsin que vous ferez soimer à minuit, pour arrêter le duc d'Orléans et la reine, et proclamer monseigneur régent.

LAHUBB. — Tromper monseigneur !

LE DUC DE BAB. — Lc tocsîu, le tocsiu, et la régence est à nous... Voilà donc monsei-

(*) Traité d'Arras, fait en 1414 entre Charles VI et Jean sans Peur, duc de Bourgogne, pour la réconciliation des deux parlis. La croix bourguignonne et les écbarpes d'Armagnac sont abolies. Le duc de Bourgogne remel au roi les clefe d'Arras et le Crotoy ; il s'engage à ne venir à Paris qu'avec la permission du roi, etc.

LE MARGUILLIER DE SAINT-EUSTACHE

gneur le régent ! le voilà qui vous regarde, qui vous parle. . . Vous êtes avec lui. . . Sentez-vous le bonheur d'être près de monseigneur le régent?

LAHUBE y ne sortant pas de sa colère. — Oh! c'est épouvantable. Je ne le cache pas^ j'estimais le comte d'Armagnac et le duc d'Orléans^ qui m'ont fait député aux états généraux, pour la commune de Paris; maïs dès qu'ils ont été capables de tromper monseigneur^ qui est mon seigneur et le leur ; oui, et le leur (il dit ces mots d^une voix terrible)^ il ne me reste qu'à rougir de leur avoir obligation. Je les croyais honnêtes gens, princes fidèles; ils l'étaient peut-être; mais ils ont changé. . . Ds ont changé ! Eh bien, je ne change pas, moi, je reste toujours le même ; et puisqu'ils ont changé, je les abhorre, je les exècre... je... (Au duc de Bar.) Vos mesures sont bien prises, au moins?

LB DUC DE BAB. — Impossiblc qu'ils échappent.

LAHuaE. — Les misérables ! trahir son légitime maître!... Vous êtes bien sûrs des personnes chargées de les arrêter?

LE DUC DE BAB. — Très-sûrs. Nous délivrons le roi , nous le ramenons de l'hôtel Saint-Paul , où il est prisonnier, au Louvre, où monseigneur soignera sa santé.

MARGoiGiiET. — Sa santé, sa dignité, sa liberté, sa puissance.

LE DUC DE BAB. — Surtout nous aurons grand soin de sa puissance.

LAHUBE.— Les monstres!... (^u duc de Bar.) Et la reine sera hors d'état de vous contrecarrer?

LE DUC DE BAB. — La rcinc !... renfermée.

LAHUBE. — Renfermée !... L'horrible femme ! Oserai-je demander où elle sera renfermée?

LB DUC DE BAB. — Au couveut, et rasée.

LAHUBE. — Juste châtiment!... Et cela est bien résolu?

LE DUC DE BAB. — Invariablement!

LAHUBB. — L'indigne épouse! la méchante mère ! Oh ! si je pouvais faire effacer mon nom qui est à côté du sien sur le bandeau de la cloche !

LE DUC DE BAB. — Vous Ic pouvcz; qui vous en empêche?

L\HUBE. —Mais on ne saura plus que j'étais marguiilier aune époque qui va être si glorieuse pour monseigneur.

LE DUC DE BAB. — Eh ! parblcu, effitcez-le de dessus la cloche, et faites^e graver sur le battant. Mieux vaut cent fois sur le battant que sur la cloche.

LE DAUPHIN. — Sentez-vous la diffërence?

LAHUBE. —Si je la sens, monseigneur! si je la sens ! c'est la différence du marteau à l'enclume.

LE DUC DE BAB. — C'cst ccla même, mon cher; il faut être du parti* du battant.

LE DAUPHIN. — C'est au battant qu'il faut consacrer votre nom , mon cher Lahure.

LAHUBE. — Que les idées pohtiques de monseigneur sont grandes et élevées! Que le peuple sera heureux sous un si grand prince , qui a tant d'esprit !

LE DAUPHIN. —Ainsi, à minuit sonnant, le tocsin; c'est bien entendu.

LAHUBE. — A minuit sonnant , ce soir. Je dis ce soir, car monseigneur oubliait de dire que ce serait ce soir, le tocsin sera sonné sur la grande tour de la paroisse Saint-Eustache, par la cloche du befiroi , l'Isabelle, contre Isabelle sa patronne, reine, épouse, mère infidèle^, en faveur de très-haut, très-grand, très-magnifique, très-légitime prince, monseigneur le Dauphin, qui...

LE DAUPHIN. — Allons, alloHs, mon cher, c'est assez , c'est assez; à minuit précis, à minuit. Nous nous reverrons.

LAHUBE. — Oh ! monseigneur est d'une bonté !

LE DAUPHIN. —Oh ! oui, il faut que nous nous revoyions ; je veux faire plus particulièrement connaissance...

(Lahure sort).

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