CHAPITRE IV
Développements oonoernani la cour, distinguée de la maison.
Nous savons ce qu^èUiit la maison du roi sous François !•', et ce qu^elle devint sous ses successeurs. Nous avons remarqué que la maison du roi n'était pas la cour, mais seulement une partie^ ou^ si Ton veut, le fond de cette cour. La maison d'honneur se compose des
madame Campan, an service d'honneur, entrât dans le service d'honneur, ou que le service d'honneyr s'étendit à tous les détails du service nécessaire du roi ou de la reine. Cette proposition n'a besoin que d'être énoncée pour être hors de doute. 11 est triste que madame Campan ait voulu prouver que la vanité de cour tenait à honneur les services les plus bas, et qu'elle en ait donné pour exemple le service "que la dame d'honneur lait près de la reine mal^e et alitée. Quand la reine prenait médecine, dit-elle, c'était la dame d'honneur qui devait retirer le bassin du lit. Madame Campan oubliait que rien ne peut être bas dans les services rendus aux malades. Au fait, le service d'honneur, qui peut s'étendre à tout ce qui marque du respect et du zèle pour le prince, n'a jamais compris oe qui est bas et répugnant. Le service d'honneur passe la chemise au roi, et ne lui met pas les bottes ; il donne à laver les mains , et ne fait point la barbe ; il donne un mouchoir blanc, et ne relève point le linge sale ; il présente un verre d'eau , et ne donne point à laver la bouche, etc. Mais il ne suffit pas que le service n'ait rien d'avilissant pour constituer le service d'honneur ; il faut, de plus, que l'importance des personnes qui le remplissent en fasse un honneur pour la personne du roi. Ce mot de service d'honneur désigne un service rendu en honneur de la majesté royale, pour honorer la personne du roi, par des personnes qui elles-mêmes reçoivent les honneurs de cour.
Madame Camimn aurait pu se récrier ici, et demander comment concevoir que le service d'un sujet honore le roi; qu'un sujet, quel qu'il soit, se croie en droit de dire qu'il fait au roi l'honneur de le servir? Sans doute, on ne peut pas dire qu'un sujet fait au roi l'honneur de le servir, mais on peut dire qu'il lui porte honneur en le servant.
Corneille a dit :
Je MÎfl ce q«e Ton doit de respect et d'iionneor Aux Tertas, au courage, et surtout au malheur.
On peut dire, dans le même sens : Je sais ce que l'on doit de respect et d'honneur à la miyesté royale. Du Tillet s'exprime ainsi, au sujet du service des
officiers du service d'honneur, c'est la dotnesticité élevée; la cour se compose, et de cette domesticité, de ce service, de ces officiers, et, de plus, des grands admis dans des relations de société avec le prince, et qu'on appelle courtisans. On écrivait autrefois court y et non cour; c'est de là qu'est venu courtisan. Court est-il venu de cortex, cortège, comme le croit Roquefort; ou de cohors, comme le croit Saumaise, qui fait venir cohors de coorti, élevés ensemble ; ou de curtis, coxxr, enceinte des édifices et bâtiments dépendant d*un manoir, atrium rusticum, conune le croit du Cange? Peu importe Tétymologie : dans toutes, se retrouve une même idée; c'est que la cour est l'assemblage des personnes qui entourent, ou ont la permission d'entourer le roi, dans son palais. Or est-il que ces personnes ne se réduisent pas aux officiers de la maison. Voyons donc ce que devint la cour quand la maison fut formée.
Cette maison, comme nous l'avons vu, réunissait plusieurs maisons, et plusieurs de ces maisons un nombreux service de femmes et de filles d'honneur. Ces femmes firent donc
grands officiers de la maison du roi : « Encore que « les rois eussent les grands officiers de leur maison « pour leur service ordinaire, quelquefois , pour ho- « norer la solennité de leur sacre et couronnement, <( ils faisaient servir lesdits offices, lesdits jours, par ti autres de plus haute étoffe et éminence. » Et du Tillet cite les princes du sang. Voilà bien le service du roi, honorant le roi, lui rendant honneur, lui portant honneur, ajoutant aux honneurs de la solennité qui en réunit le plus de tout son règne. J)'un autre côté, on conçoit très-bien comment un service qui honore le roi, qui ajoute aux honneurs dus au roi, est, en même temps, un service honorable pour celui qui le rend, et pourquoi l'on dit à la conr qu'un grand cède à un plus grand les honneurs du service : c'est qu'il est honorable de iîaire ce qu'il n'appartient pas à tout le monde de faire. Il n'appartient pas à tout le monde d'ajouter par son service à la grandeur et à la majesté royale. C'est donc une expre^ion très- juste d'appeler honneur du service l'exercice de quelque partie du service d'honneur. De sorte que le mot de service d^honneur exprime un service qui honore celui qui le reçoit et celui qui le rend, au lieu que les honneurs du service ne désignent que les honneurs dont jouit celui qui le fait : dans cette locution, le service d'honneur, l'honneur est pour le roi ; dans cette autre , les honneurs du service l'honneur est pour l'officier qui le fait.
sous FRANÇOIS ^^
pai^e de la cour^ et^ dès lors^ les femmes des officiers , celles des courtisans sans offices y eurent accès. Dès que les femmes purent y être admises^ il fut difficile aux seigneurs du caractère le plus grave ou le plus farouche d'en rester éloignés. Une fête annoncée à la cour exaltait l'imagination de toutes les jeunes fenmies; la vivacité^ Pimportunité de leurs sollicitations se joignaient aux invitations du monarque pour déterminer la gravité ou vaincre les répugnances du chef de la famille. Mais le grand nombre des seigneurs n'avait pas besoin de sollicitations. Le concours des fenunes s'augmentant sans cesse par l'attrait de la cour^ Tattrait de la cour s'accrut par le concours des femmes; leur présence, ajoutée à tout ce que la magnificence royale donnait d'éclat, et à ce que la munificence royale montrait d'utile, y fit afDuer tous ceux qui pouvaient espérer d'y être admis. Ils voyaient là des jouissances et des avantages qu'ils ne î>ouvaient trouver ni chez eux ni chez leurs égaux; la réunion de tous les plaisirs qui captivent l'imagination, avec tous les intérêts qui occupent les esprits sérieux; réunion qui explique pourquoi la cour, qui ne rend pas toujours contents ceux qui la fréquentent, les empêche de l'être ailleurs (i). Le haut clergé se pressa à rentrée de cette cour; les cardinaux, les archevêques, les évêques y étaient en foule.
Une cour si nombreuse demandait, comme la maison, un arrangement : l'ordre en tout vaut mieux que la confusion. Mais, pour éviter la confusion dans une cour, il n'est pas nécessaire d'y mettre tout à l'étroit, d'y tout assujettir avec rigidité; de marquer à chacun sa place, à chaque action son conmiencement et sa fin, à chaque mouvement sa direction : un tel ordre est celui d'un cloître. Dans une cour Perdre s'indique de lui-même ; chacun en prend bien vite le senthnent, quand le prince l'éprouve et s'y conforme; mais quand le prince se sent disposé à l'oublier, ou n'en a qu'un faible discernement, il veut des barrières entre lui et les observateurs par qui il craint d'être vu de trop près, ou les compagnons qu'il se donne dans ses désordres, et dont il craint les familiarités : ces barrières sont posées par le cérémonial et Vétiquette.
(I) La Bruyère.
Deux soins occupèrent François £•' dans l'ordonnance de sa cour : le premier, de séparer le roi des grands; le second, de séparer les grands qui feraient partie de sa cour de tout ce qui n'en serait pas.
Louis XI s'était le premier, entre les rois de France, attribué à lui-même la majesté; François !•' fut le premier qui en obtint la reconnaissance de la part des princes étrangers. II avait donné le titre de majesté à Charles-Quint, dans le traité de Cambrai, sans le recevoir; il l'obtint de ce prince dans le traité de Crespy . A u camp du Drap-d'Or, son digne ami, Henri VIII, et lui se donnèrent mutuellement la majesté ; et l'un et l'autre l'ont conservée depuis (1).
Des relations diplomatiques, la majesté passa fort aisément dans les relations intérieures dés sujets avec le monarque. Pasquier remarque que l'usage en était général sous Henri II, an 1559, douze ans après le règne de François I**. 11 s'en indignait avec son ami Pibrac, à qui il adressa sur ce sujet un sonnet dans lequel on lit ces vers :
Od ne parle à la cour que de sa majesté ;
Elle va, elle vient ; elle est, elle a été.
N'est-ce faire tomber la couronne en quenouille?
a C'est, dit-il dans sa lettre, faire passer le « nom du roi du masculin au féminin... Nos «ancêtres n'en usèrent ainsi, et m'asseure a qu'ils n'en respectoient avecq' moins de dé- 0 votion leurs rois que nous (i). »
Mais revenons à François I*'. Bientôt il fut interdit par l'étiquette de parler en phrases directes à sa majesté; il fallut prendre la troisième personne : on ne put pas même dire votre majesté; on dit sa majesté. On prit la forme oblique, qui dispense celui à qui l'on parle de faire une réponse , qui fait mieux encore, qui annonce qu'on ne se flatte pas même d'être écouté.
n fut interdit aux fenunes de rien présenter au roi, ou de rien recevoir de sa main sans la baiser (3). C'étaient les femmes qui, au grand couvert, donnaient au roi la serviette mouil-
(1) Histoire de François !•', par Gaillard, t. VII, p. 229.
(2) Recheijcbes de la France, liv. VII, p. 283 et 2S4 .
(3) Brantôme.
COUR DE FRANCE
lée (i). Les femmes étaient assises par terre dans la chambre de la reine (2). Ces sujétions orientales^ et d'autres^ étaient imposées par Tétiquette.
Les personnes royales étant ainsi séparées de celles qui étaient ou pouvaient être admises près de leurs majestés, il fallut séparer celles-ci de celles qui ne devaient pas Tétre.
Avant le règne de François I*', les preuves de noblesse pour entrer dans la maison du roi consistaient en de simples traditions, qui étaient constatées par enquête, et souvent par la commune renommée. Point de généalogies, point de généalogistes ; les premiers qu'on connaisse se voient après le règne de François I*', vers la fin du seizième siècle. De plus, les preuves n'étaient point exigées à compter d'une époque précise; elles devaient être d^une certaine ancienneté et à peu près pareilles, mais non d'une même année et d'un même jour : il suffisait, pour les arrivants, que l'opinion les rangeât sur la même ligne que les officiers en place. On demandait de cent à cent trente, à cent quarante ans de noblesse notoire : c était l'équivalent d'une succession de quatre à cinq générations ; c'était le temps suffisant pour que Taspirant ne fût pas exposé à s'entendre réclamé comme cousin, comme neveu, par quelque malheureux plébéien. C'est cette noblesse séculaire qui est le fond des preuves exigées pour des institutions nobiliaires de nouvelle création, et qui paraît l'avoir toujours été. La possession séculaire de la noblesse équivaut aux titres, et a souvent suffi pour en créer.
La noblesse d'armes était alors la seule admise; il fallait qu'elle fût sans mélange, et il fallait qu^on n'en vît pas le commencement, à quelque époque qu'on en montrât l'existence; mais, c'étaient les traditions de cour qui le voulaient ainsi, et aucune règle n'était écrite sur ce sujet; aucun officier spécial n'était chargé de maintenir la sévérité des traditions, aucun registre public ne tenait note des preuves produites par les aspirants ou prétendants. Il n'existait point, il n'a jamais existé en France de matricule de la noblesse.
Tout ce système de preuves concernait l'ad-
(1) Brantôme.
(2) ideni.
mission dans la maison du roi ; il était encore plus vague et moins sévère en ce qui regardait l'admission à la cour. Du règne de François I*' datent le positif et la précision établis à la cour en cette matière ; l'arbitraire en fut banni, l'incertain fut éclairci : François !•' y régla tout. Il voulut que les preuves à faire pour être admis à la cour remontassent à l'année 1400; c'était à cent quinze ans avant le commencement de son règne. Il eut l'attention de n'exiger cette preuve que dans la ligne masculine : dispenser les courtisans de lui présenter des femmes nobles, c'était les inviter à en prendre de riches et de belles; soin digne d'un prince voluptueux et prodigue.
Les généalogies commencèrent à être en usage ; un généalogiste royal fut institué. La présentation des fenmies fut établie; l'admission des hommes fut marquée par la permission de monter dans les carrosses du roi. Des titres furent exigés sur chacun des degrés nécessaires pour atteindre à 1400. Il fut ordonné au généalogiste de rejeter les actes qui indiqueraient un anoblissement par charge de robe ou autre, ou par titres (i).
Aloi-s finirent pour jamais les aimables familiarités que les reines et princesses se permettaient souvent, dans la vie privée, avec des femmes de notables bourgeois, avant que le règne des jeunes femmes et filles de qualité fût établi à la cour, a Nos mœurs sont bien changées depuis deux cents ans, » disait, en 4670, Argonne, sous le nom de Philippe de Marville. Il rappelle que nos rois allaient manger à la ville et à la campagne avec leurs sujets; il cite Louis XI, qui, en 1462, alla dîner chez M' Guillaume de Corbie, conseiller au parlement; en 1477, à Ablon-sur-Seine, chez son ami un élu
(1) 11 m*a été impossible de me procurer les ordon-' oances de François l*' sur ce sujet ; mais j*en présume la date, 1** parce que les écrivains versés dans la science héraldique, notamment Robinet (Bibliothèque de l'homme d*Êtat), trouvent vers la fin du seizième siècle les premières généalogies connues ; or, François 1'*^ est mort au milieu du seizième siède; 2** parce que dans les règnes subséquents, particulièrement sous celui de Charles IX , on voit des instructions de Catherine de Médicis sur les honneurs de cour établis de son temps ; il régna peu d'années après François l'S son père. 3^ On trouve ces règles rappelées dans une ordonnance de Louis XV, du 17 avril l7«o, fondée sur Vesemple de ses prédécesseurs.
sous FRANÇOIS !•'
(le Paris; une autre année chez Denis Hesselin^ autre élu de Paris, son compère. Argonne raconte ensuite «que, le jeudi 7 septembre i467, c< la reine, accompagnée de madame de Bour- « bon et mademoiselle Bonne de Savoie, sœur cr de la reine, et sa compagnie, soupèrent dans a l'hôtel de M' Jean Dausset, premier président « au parlement, et que de beaux bains éloient a préparés (le bain en ce temps-là faisait partie « des fêtes) ; que la reine, se sentant mal dispoa sée, ne se baigna point ; mais que madame de a Bourbon et mademoiselle de Savoie se baice gnèrent dans Pun des bains, et madame de « Montglat avec Perretie de Chàlons dans Pau. « tre. *) Perrette de Châlons était une belle bourgeoise qui se trouvait à toutes les fêtes, et qu'on retrouve encore dans un autre récit d' Argonne, relatif à un dîner donné au roi par Armenonville, trésorier des finances ; dhier où se trouvait, avec mademoiselle d' Armenonville, la duchesse de Longueil, «ef pour bourgeoises, « dit le narrateur, Estiennette de Paris, Perce rette de Gh&lons et Jeanne Baillette, ce qui « nous apprend que les bourgeoises de ce «t temps-là faisoient comparaison avec les plus a grandes dames... Les reines de ces temps-là, a aussi bien que les rois, sefamiliarisoient fort « aisément. » Henri IV a repris de ces habitudes anciennes ; mais, dit Argonne, il a fermé la porte aux familiarités des vieux siècles (i).
Après avoir marqué des distances entre la royauté et la cour, entre la cour et la ville , enure la noblesse de cour et la noblesse inférieure, il fallait en marquer entre les courtisans eux-mêmes. L'égalité eût été une déchéance pour quelques grands de première ligne. D'ailleurs les gradations sont utiles au pouvoir; elles excitent dans les inférieurs Pambition de s'élever; elles font jouer sur le grand nombre la crainte de Toubli et Pespérance de l'avancement; elles entretiennent dans toutes les âmes l'émulation de plaire, qui va toujours au delà de la soumission : au lieu que l'égalité, qui blesse les plus grands, suffit à la vanité de tous les autres, et laisse en repos et leur ambition, et le désir de se faire remarquer par leurs empressements.
La gradation des rangs se trouvait établie
(1) Mélanges d'histoire et de littérature de Vigoeul Marville, 1. 111, p. 334 et suiv.
dans l'État par la féodalité. François h' la perfectionna à sa manière ; il multiplia les degrés et les rapprocha : son instinct lui faisait sentir combien la multiplicité et le rapprochement des degrés étaient propres à entretenir et échaufier l'esprit des courtisans.
La féodalité, qu'il ne faut pas confondre, comme nous l'avons dit, avec le gouvernement féodal, avait établi, sous la première race, des barons ou seigneurs de différents degrés. Le roi avait fait, de plusieurs de ces barons, des ducs et des comtes pour gouverner les provinces. Ceux de ces ducs ou comtes qui gouvernaient des provinces frontières de l'étranger, étaient chargés de faire respecter les limites, bornes ou marques, qui les séparaient du territoire limitrophe : en conséquence, ils joignaient à leur qualité le titre de marquis, ou garde des marques établies sur lès frontières. 11 y eut aussi des marquis qui n'étaient ni ducs ni comtes, mais leurs subordonnés.
Sous la deuxième race, les ducs et comtes s'érigèrent en souvierains ; ce fut alors que la féodalité devint le gouvernement féodal. Sous ce régime nouveau, le titre et la fonction de marquis disparurent. Les ducs, les comtes s'étant faits souverains, leurs États étaient frontières les uns des autres : il n'y avait plus lieu à la conservation des frontières du royaume du côté de l'étranger, puisqu'ils étaient euxmêmes étrangers à l'égard du territoire qui restait au roi de France. Aussi, durant tout le gouvernement féodal, à compter de Charles le Simple, on ne voit pas de marquis en France ; ce titre n'y fut porté par personne pendant plus de cinq siècles.
Sous la troisième race, les grands fiefs furent successivement réunis à la couronne ; mais les titres de duc et de comte, sous lesquels ils avaient été possédés , furent conservés : leur souveraineté fut convertie en duché-pairie. Ainsi, quand François 1" monta sur le trône, la France reconnaissait des ducs et pairs, des comtes et pairs; elle reconnaissait aussi des ducs, des comtes, quelques princes et des barons, que lui avait transmis le gouvernement féodal, avec des duchés, des comtés, des principautés et des baronnies : il n'y avait été ajouté que le duché de Longueville, créé par Louis Xll, et deux marquisats, celui de Trans,
COUR DE FRANCE
créé aussi par Louis Xil^ et celui de Nesle^ créé postérieurement.
François P*" créa, durant son règne, six duchés : le duché-pairie du Vendômois, le i^ mars 1514; le duché de Guise^ au mois de janvier 1527 ; celui d'Étampes, pour la Pisseleu^ sa maîtresse^ en 1536; le duché-pairie de Nevers, en janvier 1538, et dans la même année le duché-pairie de Montpensier ; celui d' Aumale, en 1547. Cette année est celle de la mort de François I". Ce fut cinq ans après, en 1552, que la baronnie de Montmorency fut érigée en duché-pairie. L'exemple de François V^ a été suivi par ses successeurs. Le cardinal Mazarin se faisait un jeu, durant la minorité de Louis XrV, de multiplier les ducs; les Mémoires de la Fare rapportent qu'il disait : a J'en ferai tant, qu'il sera ridicule de l'être et aneFétre pas. x> LouisXrVlui-même, vers 1664, fit quatorze ducs et pairs ; et quelques années après, quatre autres encore.
Nous voyons déjà, sous le règne de François !•', deux dignités de grade différent sous le titre de duc : le duc et pair, et le duc possédant un duché sans la pairie; ajoutons-en un troisième, c'est celui des ducs à brevet, c est-à-dire des ducs sans duchés. L'expédient des brevets fut porté loin sous ce règne; il s'étendit à toutes les qualités : on fit des comtes à brevet, des princes à brevet, des barons à brevet, des chevaliers, des écuyers à brevet. Cet abus entra en France avec les marquis d'Italie, dont nous parlerons dans un moment.
Les comtes venaient après les ducs entre les dignités féodales (1 ) .
Après les comtes venaient les princes, a Les a dignités de prince de Chabanais, de Marillac, «de Talmon, et autres, dit la Roque, sont <x mouvantes de comtés; aussi, l'on tient que « ces principautés, entre les dignités féodales, « étaient inférieures aux comtés (2j. »
Les brevets ont multiplié les c(Hntes et les {Mrinces, comme ils ont multiplié les ducs.
U faut remarquer que la gradation féodale
(1) La Roque, des Dignités féodales et politiques, chap. LXXXI(I,p. 297.
(2) lèid,, chap. LXXXHI, p. 297. Cet ordre a été interiXMQpu sous Henri IV, par l'érectioD du comté d'Ëpinay en principauté.
établie par la n[K)uvance des principautés à Fégard des comtés, fut mtervertie par le système c[ui marqua les rangs entre les dignités de prince et de comte à brevet. Les princes à brevet furent créés, non par analogie avec les princes à fiefs, mais par analogie avec des princes de famille souveraine; de sorte que le titre de prince fut donné comme supérieur, non-seulement à celui de comte, mais même à celui de duc et de duc et pair, quoique aucune réalité n'accompagnât cet avantage de rang.
Ces brevets de prince se sont donnés à des princes nés de maisons souveraines, comme les princes lorrains, comme ceux de Luxembourg et de Foix ; ou à des grands « qui ont toujours côtoyé la souveraineté par mariage et alliances de filles de rais, tels que ceux de la maison de Rohan ; ou à d'autres personnages de noms illustres dont les femmes pouvaient porter hermine mouchetée, comme celles de la Trimouille, de Laval, de Rieux, de Bretagne; ou, enfin, à d'autres qui se sont mis en ce rang, par de grands états , rangs et faveurs qu'ils ont reçus des rois (1 ). »
C'est ici le lieu de parler des marquis. J'ai dit qu'il n^en existait que deux avant le règne de François 1«', le marquis de Trans et le marquis de Nesle. Catherine de Médicis vint en France en 1533, et fut mariée à Henri, fils puîné du roi , qui depuis fut Henri IL Alors arrivèrent à sa suite des marquis d^talie; ils furent accueillis et favorisés du roi comme tout ce qui appartenait à Catherine, sa bm bienaimée (2). Catherine, devenue reine, ensuite régente, les combla de faveurs : plusieurs se fixèrent en France; ils prirent à la cour le rang qu'ils avaient en Italk, ^rès les ducs, avant les comtes.
L'introduction des marquis et leur distmction à la cour blessa des droits bien établis, et mit en mouvement tous les amours-propres. Les comtes, qui avaient dans leur mouvance des princes; ces princes, les barons, se voyaient tous reculés d^un rang; les comtes à pairie voyaient, entre les ducs et pairs et eux, mi rang
(1) Voir le Cérémonial manuscrit de Théodore et Denis Godefroy, t. III, p. 191. Ce manuscrit est à la bibliotbèqœ de l'institut
(2) Brantôme.
sous FRANÇOIS I
intermédiaire^ au moins dans l'opinion : cette intolérable innovation Ri que chacun à la cour voulut monter d'un degrés et beaucoup les franchir tous de plein saut. On demanda en foule l'érection des marquisats en duchés^ des comtés en marquisats^ des baronnies en comtés; on sollicitait pour de simples seigneuries l'érection en marquisats et en duchés. L'importunité devint si grande, que, peu après le règne de François I", Charles IX, son petitfils, fut obligé de la modérer et d'en prévenir les conséquences. Pour cet effet, un édit de juillet 1566 ordonna que les terres érigées sous un nouveau titre seraient réversibles à la couronne, tu défaut d'héritiers mâles. Les premiers états de Blois demandèrent, sous Henri III, la confirmation de l'édit de Charles IX; et, en 1579, ce prince le confirma par l'article 279 de la loi donnée sur les cahiers des états.
Sous le règne du même Henri III, un arrêt du conseil privé, du 15 mars 1578, et une déclaration du 47 août 1579(1), défendent de faire aucune érection de seigneuries en nouvelles dignités, que les impétrants ne soientde qualité requise, et que l'érection ne soit conforme aux coutumes.
La châtellenie, suivant Tarrél du 15 mars 1 579,devaitavoird'ancienneté,haute, moyenne et basse justice, marché, foire, église., etc, et être tenue à un seul hommage du roi ;
La barohnie devait être composée de trois ehâtellenies;
Le comté, de deux baronnies et trois ehâtellenies, ou d'une baronnie et six ehâtellenies;
Le marquisat, de trois baronnies et trois ehâtellenies, ou deux baronnies et six ehâtellenies.
Ces règlements, s'ils furent exécutés, tombèrent bientôt en désuétude. Mais, ce qui fit des titres de marquis une calamité nationale, ce fut qu'une multitude d'aventuriers italiens, sous prétexte qu'ils n'avaient pas de terres en France, ayant obtenu des brevets de marquis, une foule de Français, sans naissance et sans seigneuries, en sollicitèrent, en achetèrent, en obtinrent. Ces exemples redoublèrent l'empressement et les facilités pour toutes les di-
(1) Ces arrêts sont cités par la Roque, Traité de la noblesse.
gnités à brevet. La contagion des marquis à brevet remplit la France de princes sans principauté, de ducs sans duché, de comtes sans comté, de chevaliers sans la moindre impression de chevalerie, et d'écuyers sans rapport avec aucun chevalier.
Ces brevets s'accordaient d'autant plus facilement, qu'ils étaient sans autre conséquence que de charger la société du poids de vanités ridicules, et d'en infecter la jeunesse. Point d'exemption d'impôt, point d'honneurs particuliers, point d'entrée à la cour, point d'accès dans les corps privilégiés qui exigeaient des preuves; pas même le droit de se produire devant les tribunaux : jamais un marquis à brevet, un comte, un chevalier à brevet n'eût osé prendre son titre à l'audience d'un parlement. Il fallait des titres autorisés par quelque loi, ou qui en eussent la forme, pour faire passer de l'état de simple citoyen à celui de noble, et même de noble à celui de noble qua- Ufié. Un brevet n'avait pas plus d'autorité qu'une lettre close, et ne suffisait pas pour conférer une dignité légale.
Les brevets sans conséquence amenèrent un dernier abus qui comblait la mesure : ce furent les qualifications sans brevet; et comme les brevets de marquis étaient les premiers et les plus nombreux, et que Pexemple des aveiïturiers italiens enhardissait les aventuriers français, le titre de marquis fut celui que Fusurpation multiplia davantage. Les basses vanités faisaient ce raisonnement : a Puisque de simples brevets ne confèrent pas de titre légal, qu'est-il besoin de tels brevets pour poiler ces titres? quelle raison a-t-on de se refuser ces titres sans avoir de brevet? »
Pour confirmer ce qui vient d'être dit sur la nouveauté des marquis en France, nous cite^ rons l'autorité de deux livres consacrés à l'histoire nobiliaire de France, la Roque et Moréri. Voici ce que dit la Roque dans son Traité de la noblesse, publié en 1678 (1) : « Le titre de « marquis est commun en Italie... Ce même « titre est aussi ancien en Allemagne; mais il « est moderne en France; » et il cite Pérection de la baronnie de Trans, en Provence, comme kl plus ancienne qu'il connaisse. J'ai déjà dit qu'elle avait été créée par Louis XII : la posi-
(1) Chap. LXXXIII, p. 297.
COUR DE FRANCE
lion de Trans, à l'extrémité de la Provence, avait aisément persuadé à Louis XII que cette seigneurie avait été marquisat sous la première race. Moréri s'exprime ainsi à l'article d'Antoine Villeneuve, marquis de Trans : «La baronnie de Trans est érigée en marquisat en 4605; c'est la première terre en France décorée de ce titre avec enregistrement au parlement (\).yi Avant de rencontrer ces autorités, j'avais observé que notre histoire, depuis la naissance du gouvernement féodal jusqu'à François I«% ne présentait pas un seul nom propre accompagné du titre de marquis; et cette observation parait être concluante. J'avais remarqué, aussi, que la pairie a été attachée à plusieurs comtés, tels que ceux de Mortain, d'Eu, d'Évreux, et qu'on ne peut citer de marquisat-paine; qu'on n'a point vu de marquis entre les grands officiers de la couronne; que les princes du sang et de la famille royale ont souvent porté le titre de comte, et jamais celui de marquis. Je ne m'en suis pas tenu là; j'ai extrait de la liste des chevaliers des ordres du roi (de Saint-Michel et du Saint-Esprit) le nom de tous les marquis à qui ils ont été conférés depuis la création de l'ordre du Saint- Esprit, par Henri III, en 4578, jusqu'en 4680, c'est-à-dire pendant cent ans : il s'en est trouvé soixante-cinq; c'étaient, sans doute, des plus illustres. J'ai cherché ensuite dans le Dictionnaire de Moréri la généalogie de tous ces noms, et je n'en ai pas trouvé un seul auquel le titre de marquis fût attaché avant la fin du règne de François 1", et dont la terre, soit comté, baronnie ou simple seigneurie, ait été qualifiée de marquisat avant la même époque.
En ce qui regarde la déconsidération du titre de marquis, on connaît la lettre de la marquise de Sévigné à son cousin, le comte de Bussy- Rabutin, qui l'avait priée de ne plus l'appeler comte, et lui disait qu'il était las de l'être. Elle l'assure qu'elle n'a encore vu personne qui se crût déshonoré de ce titre; mais elle avoue qu'il n'en est pas de même du titre de marquis. «Le titre de comte, dit-elle, n'a point « été profané comme celui de marquis; qu^d a un homme veut usurper un titre , ce n'est « point celui de comte, c'est celui de mara quis, qui est tellement gâté, qu'en vérité je
(1) T. X, p. 314 et 632.
« pardonne à ceux qui l'ont abandonné; mais « pour comte, etc. » Profané , usurpé , gâté , abandonné, voilà le témoignage que rend madame de Sévigné du titre de marquis; elle écrivait en 4675.
C'était dans le même temps que Molière égayait Louis XIY et Paris aux dépens des marquis : les rires qu'il excitait prouvent qu'il exprimait le sentiment général; car on ne fait pas rire le public malgré lui. Le plaisir que le roi prenait à ses comédies prouve que le roi pensait des marquis conune le public; l'/mpromptu de Versailles ne permet pas d'en douter. Cette pièce fut composée pour être jouée devant le roi, qui avait donné quelques jours seulement à l'auteur pour lui faire une pièce nouvelle. L'auteur met en scène les comédiens de sa troupe, sa femme, qui en faisait partie, et lui-même ; et c'est leur embarras pour se mettre dans trois jours en état de représenter devant le roi une comédie nouvelle, qui est le sujet de V Impromptu de Versailles. Dans la première scène, Molière s'adresse à Lagrange , un de ses camarades , et lui dit : « Vous , prenez bien garde à bien représenter <K avec moi votre rôle de marquis. » Madame Molière , sa femme, qui avait ses raisons pour prendre le parti de ce qu'elle croyait être des hommes de qualité, l'interrompt en s'écriant : a Toujours des marquis! — Oui, répond-il, (c toujours des marquis. Que diable voulez- « vous qu'on prenne pour un caractère agréa* a ble de théâtret Le marquis, aujourd'hui, est « le plaisant de la comédie; et comme dans a toutes les comédies anciennes on voit tou- (i jours un valet bouffon qui fait rire les audia teurs, de même, dans toutes nos pièces de a maintenant, il faut toujours un marquis ridiez cule qui divertisse la compagnie, i»
Cela fut dit devant le roi et la cour.
La satisfaction que le roi témoigna à la représentation de V Impromptu prouve que Mo-, lière, non-seulement exprimait l'opinion du prince et même de sa cour, mais exprimait aussi celle du public; car Louis XIY était trop ami des bienséances pour rire publiquement de personnages qui n'auraient fait jire que lui. Pourquoi le public en riait-il? pourquoi le roi en riait-il avec le public? Les motifs du roi étaient dans la chose même. Les marquis étaient modernes, et la nouveauté est un ridi-
sous FRANÇOIS 1*'.
cule en fait de noblesse; ils étaient la création des Italiens et des Italiennes nui ont gouverné la France depuis Catherine de Médicis^ bru de François !•', jusqu'au cardinal Mararin; et Louis XrV avait du dégoût pour tout ce qui venait de cette source. Le petit nombre de seigneurs qui avaient préféré un titre étranger à des titres inhérents, comme ceux de comte et de baron, à l'antique monarchie , soit pour faire leur cour aux Italiennes ou aux Italiens par qui la France était gouvernée, soit pour gagner un rang sur leurs pairs, devaient lui paraître, ainsi qu'à la noblesse de la cour, fort ridicules, surtout depuis qu'ils s'étaient trouvés mêlés avec les parvenus et les aventuriers qui s'étaient fait revêtir ou s'étaient revêtus du même titre qu'eux.
Les motifs communs au monarque, à la cour et au public, étaient ce mélange d'hommes de toute condition, qui, sous le titre de marquis, inondaient la société, fatiguaient les gens sensés de leurs prétentions, infectaient la jeunesse de leurs mœurs, de leurs manières, de leur langage, tournaient la tête aux femmes ; en un mot, ajoutaient leur maligne influence aux causes déjà trop actives de la corruption générale (i).