QOI SE RAPPORTE A LA NOTE PLACÉE AU BAS DE LA PAGE
Tous les commentateurs, dit M. Aimé-Martin, se sont étonnés de la hardiesse de Molière. Sa remarque s'applique à cette phrase de l'auteur, dans la scène r^ de V Impromptu de Versailles : «.Comme, dans toutes ff les comédies anciennes, on voit toujours un valet « bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans « toutes nos pièces de maintenant, i//(i«^/ot(;(mr« tin « marquis ridicule qui divertisse la compagnie, » «Au- • cun, continue M. Aimé-Martin, n'a deviné le but de « ses attaques. En effet , Louis XIV, laissant tourner « la noblesse en ridicule, offre un spectacle singulier, « et qui semble en contradiction avec la fierté de son •- caractère; mais la contradiction n'est qu'apparente, « et nous retrouvons ici la grande idée poliliqxte qui « inspira toutes les actions de son règne. Témoin des « troubles de la Fronde, victime des excès des grands, « il sentit de bonne heure la nécessité de les soumet-
• tre, et il le fit. Cependant, l'ancien souvenir de leur (« puissance vivait encore parmi le peuple; et peut-
• être, comme sotis la régence de Médicis, ils auraient « trouvé des secours dans les provinces contre le roi « lui-même. Louis XIV voulut leur ôter cette dernière « ressource; et Molière servit ses projets en égayant
• le peuple aux dépens de ceux même que jusqu'à- « lors il avait craints et honorés. On sait que, pluie sieurs fois, Louis désigna à Molière les caractères « qui pouvaient le plus frapper la multitude. C'est «'ainsi que les grands perdirent peu à peu leur in- « fluence, c'est-à-dire qu'ils partagèrent les plaisirs « de la cour, et cessèrent de la menacer. Sans doute « cette ^\\i\^}iQ fut poussée trop loin ; car le roi dimi- « nuait sa puissance en affaiblissant trop celle de la « noblesse. Mais ce n'est point ici le lieu d'examiner « cette grave question; il me suffit d'avoir essayé « d'expliquer les raisons qui portèrent Louis à proté- « ger les attaques que Molière renouvela, totyours avec « succès, dans le Misanthrope, le Bourgeois gentil- « homme, George Dandin, etc. »
Je crains bien que M. Aimé-Martin n'ait voulu expliquer, par unsystcme tout entier d'imagination, une assertion tout à fait imaginaire elle-même. Je suis obligé d'attaquer et le système et la supposition sur laquelle il se fonde, parce qu'il en résulterait que Louis XIV, au lieu de faire servir à son despotisme l'organisation de sa maison et de sa cour, comme je le crois, aurait interrompu le système établi par François I^**, qui voulut faire servir l'organisation de la cour au gouvernement de la nation.
C'es\ d'abord, une supposition dénuée de tout fon> dément, et, de plus, démentie par la scène même à laquelle s'applique la note du commentateur, que Molière ait tourné la noblesse en ridicule, et par conséquent que le roi Vait laissé faire, et qu'il ait protégé les attaques sans cesse renouvelées contre elle par le poète. 11 n'a attaqué que les marquis; les marquis seuls ont été pour lui des objets de dérision el de mépris habituels; et les marquis n'étaient pas toute la noblesse, et tous n'étaient pas même nobles. Molière n'a pas écrit une ligne qui tournât en dérision ni la noblesse en général, ni les gens de qualité, ni les ducs, ni les comtes, ni les barons, ni les gentilshommes. S'il a attaqué quelques vices particuliers des gens de cour, c'a été comme ceux des autres classes de la société; au lieu qu'il a vilipendé les marquis en général, comme marquis, cori^me affublés de ridicules inhérents à la qualité dé marquis. A ses yeux , la vanité et l'impertinence sont des exceptions dans les autres classes; ce sont les attributs inséparables de tous les marquis; c'est leur caractère propre et distinctif, el le poète n'y fait pas d'exception. Com ment donc M. Aimé-Martin a-t-il pu considérer comme une attaque contre la noblesse, en général, une phrase où l'auteur parle uniquement des marquis? Comment n'a-t-il pas remarqué que Molière lui-même, dans la même scène, quelques lignes plus bas, fait sentir qu'il ne faut pas les confondre avec les gens de
COUR DE FRANCE
qualité, dont ils différent essentiillemcnt ? 11 dit à Brécourt, qui joue le rôle d'un homme de gualUé (voyez les personnages) : • Pour vous, vous/ailes un
• homme de cour^ comme dans la Critique de l'École « des femmes (il y jouait Dorante), c'est-à-dire que vous
• devez prendre un air posé, un ton de voix naturel,
• et gesticuler le moins quHl vous sera possible. • Et quand Brécourt se représente (se. m), il lui reproche de prendre le ton d'un marquis : « Ne vous ai-je « pas dit, observe-t-il, que vous faites un rôle où l'on « doit parler naturellement? • Notez que le rôle de Dorante, que jouait Brécourt dans la Critique de VÉcote des femmes, est un rôle de bon ton, de bon goût, <ic bon sens. Ce n'était donc pas de8 hommes de qualité ou de la noblesse, en général, que parlait Molière quand il disait : « Le marquis aujourd'hui est le plai- « sant do la comédie, comme le valet bouffon dans « les comédies anciennes. •
Le Bourgeois gentilhomme est la seule des pièces de Molière où Ton voie un comte jouant un rôle méprisable, et s'abaissant à une espèce dVscroquerie; mais le poète ne Ta mis sur la scène que pour faire ressortir la sottise du bourgeois qui veut fréquenter le§ gens de qualité; et, en second lieu, l'action de ce comte est dans le genre de celles qui, à la honte des mœurs du temps, n'étaient pas déshonorantes, et appartenait à ce qu'on a depuis appelé des roueries : M. Aime-Martin observe, lui-même, que c'était là la vie du comte de Grammont, qui était fort recherché à la cour de Louis XIV et fort aimé de ce prince. Malgré l'exemple du comte de Grammont, il n'y avait pas à la cour un chef de grande et illustre famille qui eût voulu que ses enfants lui ressemblassent ; et pas un individu , quelque corrompu qu'il fût, qui eût osé se plaindre tlu poète qui montrait des habitudes aussi condamnables sous un aspect odieux. Molière n'affrontait donc point la conr ni la noblesse par ce rôle ; il en servait la partie saine et la plus nombreuse.
M. Aimé-Martin cite le Misanthrope comme une des pièces où la noblesse est montrée sous un jour odieux ; en effet, Molière y a mis en scène deux personnages faisant métier de séduction , de corruption , de subornation. Mais, d'abord, dans les mœurs du temps de Louis XIV, ces habitudes n'étaient rien moins que déshonorantes ; en second lieu, ces deux personnages sont qualifiés de marquis ^ M. Aime-Martin pense que l'un d'eux représentait le comte de Guiche : cela est probable ; mais quand cela serait évident, qu'en conclure, si ce n'est que Molière a attaqué un vice répandu à la cour, mais qui n'y était pourtant pas général, parce qu'Û n'est ni de tous les âges, ni de tous les caractères, ni de toutes les positions; un vice dont le grand nombre des gens de cour, eux-mêmes, auraient été bien aises de la voir purger.^ En l'attaquant dans un individu, il n'a donc pas voulu offenser toutes les personnes du même rang; et il serait toujours remarquable qu'il eût épargné au comte sa censure, pour la faire peser sur un marquis. Au reste, le but de la pièce est manifestement de donner une
leçon à la vanité des bourgeois qui ont la pr^ntion de vivre habituellement avec des grands.
Quand Molière prend ses modèles dans le tiers état, personne ne Paccufle d*avoir eu Tintenlion d'avilir le tiers état : pourquoi aurai t^il eu davantaj^ celle d'avilir la noblesse, quand il a peint quelque vice de gens de cour auxquels aucun chef des plus grandes familles n'aurait été bien aise que ses enfants ressemblassent , et dont ils étaient les premiers à se féliciciter que le thé&tre fit justice t Enfin, s'il était vrai que Molière eût fait le rôle de son marquis ClUamâre pour représenter le comte de Guiche, parce qu'il était Tamant de sa femme ; que Célimène fût sa ièmnie même ; et, enGn, que dans le rôle d'Alceste il eût voulu exhaler ses propres ebagrins, oonunei^t chercher dans la politique de Louis XIV, et dans des vues politiques quelconques, le principe de cette belle composition? Et toujours il faudrait remarquer Tatlention de cbargor de ses griefs un marquis, au lieu d'un homme autrement qualifié, et de renvoyer, oonmie à kur source, tous les vices à tous les marquis.
M. Aimé-Martin cite mal à propos George Dandln comme une des pièces où la noblesse est maltraitée. Cette pièce ne livre au ridicule que l'excessive et extravagante vanité d'un gentilhomme de campagne , dont Vaieul, Bertrand de SotenvlUe^fut si considéré dans son temps que d'avoir permission de vendre tout son Ifien pour le voyage d'oulre-mer, et la sottise du bourgeois qui épouse sa fiUe.
Dans Pùurceaugnac, l'auteur a voulu faire ressortir la vanité du noble de petite ville, privé de toute éducation, qui rougit d'être pris pour un légiste, ne veut pas s'être abaissé jusqu'à faire son droit; et assure que quelques mots de chicane, qui lui sont échappés très à propos, sont des mots q%U lui viennent sans qu'il les sache, et présume qu'il les a retenus en lisant des romans.
Dans l'Avare, Molière attaque la vanité de ces larrons de noblesse f de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'Us s'avisent de prendre.
Dans VÉcole des femmes , il livre au ridicule un bourgeois qui se débaptise, quitte le nom d'Arnolphe pour celui de monsieur de la Souche , et, d'un vieux tronc pourri de sa métairie veut faire dans le monde un nom de seigneurie ; ou un certain gros Pierre,
Qui, n'ayant pour toat bien qn*nn ntm\ quartier de terre, T fit, toat à Tentoor, faire an fasse boorfoenx. Et de monsieur de Tlsle en prit le nom pompom.
Dans M. Jourdain, il berne le bourgeois qui veut être gentilhomme, marier sa fille à un marquis, et, si on le fâche , à un duc.
Dans les Précieuses, il fait servir le marquis de Mascarilte et le vicomte de Jodelet à punir la vanité des bourgeoises qui ne veulent faire société qu'avec des gens de qualité. 11 n'y a dans tout cela que des leçons pour la roture vaniteuse, et rien contre la noblesse.
sous FRANÇOIS I".
3i,ry
Si Molière n*a point attaqué la Doblease , il ne faat pas chercher ^ expliquer d'où il a tiré Taudace de l'attaquer ] on n*a aucune raison de supposer l'autorisation ni les ordres de Louis XIV, ni de chercher les motifs de celte autorisation chimérique. Et quand il serait certain que ce prince a autorisé l'attaque de la noblesse , ce ne pourrait être par les raisons que M. Aimé-Martin a malheoreosement rencontrées. Jamais Louis XIV n'a été victime des excès des grands. Le cardinal de Richelieu ne lui avait rien laissé à faire pour les dompter, et François I*' pour les corrompre. La Fronde ne lui a montré que les ennemis du cardinal filazarin. Du moment qu'il a pris en main le pouvoir, il Ta exercé sans opposition; il a été le maitre le mieux obéi, le potentat le plus flatté, le plus courtisé. La grande pensée de Louis XIV n*a jamais été de dégrader sa noblesse dans l'opinion, mais de l'employer utilement pour sa gloire au dehors , et de la faire servir au dedans à l'éclat de sa cour et à l'ascendant de sa puissance. En un mot, lui seul a recueilli les fruits de ce système d'opprimer l'État par la cour, et lui a donné tout son développement. Quant aux marquis, il sufUt de demander si Louis XIV et Molière étaient moins clairvoyants que madame de Sévignc dans l'opinion publique? L'un avait-il besoin d'une si grande pensée politique, et l'autre d'une>si haute et si puissante protection, pour mépriser ce que conspuait toute la France ?
Au reste, Scarron, en 16S3 , avant les grands éclats de Molière contre les marquis, les a drapés dans une comédie dédiée à Louis XIV. Il fait dire a don Japhet :
La DiiiltipUcité des nurqais importuoe; Dopais que dan» TÉtat oo b*tt% remarquisé. On troave à chaque pas un marquis supp«Mé (*).
Ajoutons que, sous le règne de Louis XV, Regnard a continué la guerre de Molière contre les marquis. Le marquis du Joueur, ce fils d'un huissier du Maine qui se donne pour homme de qualité , prouve que trente ans après Molière les marquis étaient, comme de son temps, livrés à l'amusement du public, et à la risée des honnêtes gens.