‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 117 sur 359 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Extensions du système de cour de François T^ opérées sous ses successeurs, savoir : multiplicité des titres; multiplicité et affiliations des anoblisse-

(*) Dans le dialogae de Matborine et Dupcrron, qui est à U saite de la confession de Sancy, il est parlé des marquis de quatre sous ou de trois niquets, ancienne monnaie râlant trois mailles ou cinq deniers; d*oà est Tcnn le root de trique^ nique, qni s*appliqaait aux gens dn comman ayant des prétentions à la naissance.

ments; privilèges d'occuper les hautes magistratures et les grades militaires, attribués à la noblesse ; affiliation du clergé; multiplicité des ordres religieux, des congrégations et des confréries; admission des fenmies de toutes les conditions à la cour, soit par leur mariage avec des seigneurs de la cour, soit comme maîtresses du roi.

Je distingue, pour la clarté et la précision, les extensions que reçut le système de François P' sous ses successeurs, Ae& développements qu'il eut sous son règne. Les développements, ou conséquences inmiédîates, étaient son ouvrage; les extensions, bien qu'elles ne fussent que des conséquences de ses principes et de ses œuvres, ont cependant reçu quelque chose du caractère de ceux de ses successeurs dont elles ont été l'ouvrage.

Ici je remarque que l'institution des marquis et celle de plusieurs gradations dans les dignités établies, dont j'ai été entraîné à parler dans le chapitre précédent comme de développemenis du système de François I", ont été postérieures à son règne, et qu'elles seraient plus justement placées à 4a tôle des extensions dont nous allons parler.

EXTENSION DU NOUVEAU SYSTEME DE MAISON ET DE COUR

rrABU SOUS frawçois i""";

LBS NOBLES MULTIPLIÉS , BT AFFILIÉS A LA COUS COIMB DOMBSTICITB ET COMME SEftViCE DE CHEVALEEIB.

La gradation des offices de la maison , leur distribution suivant la noblesse des extractions, et la gradation des titres à la cour, produisirent des effets importants : le premier fut de créer des patronages graduels en faveur de toutes les classes de nobles, et de leur donner poiu* clientèle les classes respectivement inférieures, ce qui conunençale système d'influences et d*ascendants dont nous aurons à parler à la suite; le second fut d'exciter les ambitions et les vanités dans la noblesse de tous les degrés. Comme il y avait dans la maison des places à différentes élévations, chaque noble en vit quelqu'une à sa portée, et taus crurent pouvoir aspirer à devenir partie du service d'honneur ou du service noble. Mais l'ambition des

COUR DE FRANCE

charges d^honneur à la cour ne put pas être une maladie générale; ce qui le fut réellement, ce fut celle du senice anoblissant ou de lettres de noblesse, qui commencèrent, alors, à porter l'empreinte de brevets pour un service de cour.

Le changement qu'éprouva la charge de valet de chambre, qui, d'office noble, devint service roturier, mais anoblissant; Tanoblissement d'un grand nombre d'autres offices dans le service de la chambre , dans celui de la garde-robe, dans celui de la table, firent gagner, jusque dans le tiers état, l'ambition d'entrer dans la maison du roi. Les riches bourgeois portèrent leurs regards sur la portf» qui leur était ouverte à l'entrée de cette maison du roi, où tant de splendeur était jointe à tant de volupté, où l'imagination et les sens s'enivraient de tant de délices. Quel ravissement de voh* dans cette maison, qui rassemblait la plus haute noblesse de France , une source d'anoblissement ! quel charme de sentir qu'on pouvait, en se dégageant de la classe des petits, se trouver au milieu de ce qui existait de plus grand ! L'anoblissement dans cette maison du roi semblait être une émanation directe de la cour la plus magnifique, et le gage d'une sorte d'affiliation. Quel appât pour la vanité du tiers état ! Mais je né parle point encore ici de l'effet moral et politique de cette innovation ; je veux seulement remarquer l'extension qu'elle reçut aussitôt qu'elle eut lieu, mais plus encore sous les règnes suivants.

Nous «vons dit que le roi en anoblissant son valet de chambre, lui avait donné le titre &écutjer : cette formule d'anoblissement n'avait jamais été usitée; c'était un principe que le titre d'écuyer, comme celui de chevalier, s'acquéraient par la seule voie de l'investiture. Les lettres d'anoblissement jusqu'à François I*' avaient dit : « Nous vous anoWissons et vous rendons habile à recevoir le titre d'écuyer. » Mais la noblesse ayant rebuté le titre de valet, parce qu'il avait été donné à des officiers bourgeois, et que, par là, il avait cessé d'être synonyme de celui d'écuyer, le roi ne voulut pas que la déchéance de son valet de chambre fût une dégradation ; ce fut par cette raison, qu'en lui donnant le titre de valet de chambre, il lui donna celui d'écuyer, et régla qu'il ferait son service l'épée au côté. Il voulut établir que si

les deux titres avaient cessé d^être identiques, ils étaient néanmoins restés très-compatibles.

On voit qu'alors, François P"^ se considérait comme centre et principe de cet ordre primitivement reUgieux, indépendant par essence, qui se conservait et se reproduisait par lui-même, auquel le roi n'avait le droit d'ajouter mi chevalier qu'en sa quali té de chevalier lui-même quand il l'était, et sous les conditions établies pour l'admission dans l'ordre des chevaliers. Il imagina de faire, de l'ensemble des nobles existant en France, une congrégation de chevalerie; des anobUssements, une affiliation à cette congrégation; et.de sa domesticité subalterne ou service du corps, un principe d'anoblissement, un service, non pas précisément de chevalerie, mais du grade d'écuyer dont il fallait être investi pour parvenir à la chevalerie.

Quand le roi eut dit, pour anoblh* ses valets de chambre, ses huissiers de la chambre, ses valets de garde- robe et autres, «Nous vous faisons écuyers,» cette formule passa dans toutes les lettres d'anoblissement : on l'employa dans les lettres données aux vétérans dans les charges anoblissantes. Alors, les lettres de noblesse eurent un attrait nouveau. Modelées sur celles d'officiers de la maison du roi, elles semblaient mettre sur la voie de la cour, donner à l'anobli un air d'officier de cour, l'affilier au service de la cour. Le titre étant emprunté du système dont le roi était le centre, ces lettres liaient à la fois non-seulement comme engagement de service, mais comme soumission religieuse à l'ordre de la chevalerie. Dans le fond de son ftme, un bourgeois devenu écuyer se sentait rapproché d'un homme de la cour par la double apparence de domesticité et d'affiliation religieuse; il voyait les portes de la cour entr'ouvertes, au moins à sa curiosité; il croyait s'y entendre appeler, d'un peu loin à la vérité, mais assez distinctement pour être remarqué des gens qui l'environnaient, et l'obliger à se séparer du commun état. Aussi, composait-il son ton, son langage, sa contenance, de manière que tout répondit à sa glorieuse vocation; il se croyait même obligé d'être en tout temps et en tout lieu le champion du pouvoir , de prendre en toute occasion fait et cause pour le gouvernement; il avait le pressentiment du privilège exclusif des emplois publics d'une certaine impor-

sous FRANÇOIS I".

tance. Il semblait déjà voir le moment où tous les écuyers se réuniraient sous une commune bannière^ avec la plus ancienne noblesse^ contre le commun état^ et auraient le bonheur de s'entendre dire que sous cette bannière il n'y a ni premier ni dernier (i).

L'affluence des gens du commun état^ pour obtenir des lettres de noblesse^ était donc devenue très-considérable. Jusqu'au règne de François !•' il n'avait été fait que très-peu d'anoblissements par lettres du prince; elles avaient été données pour de bonnes raisons ou, . du moins, sous des prétextes honorables : depuis l'anoblissement de tout le service du troisième ordre de la maison du roi, on voit commencer la multiplicité des lettres de noblesse dont la France a été affligée pendant deux siècles ; abus poussé jusqu'au dernier scandale pendant les règnes des fils et petits-fils de François !•% où ces lettres devinrent hautement l'objet d'un trafic. Depuis son règne, on rencontre à chaque pas, dans nos recueils de législation, des édits portant création de lettres d'anobiissetmnl, moyennant une finance taxée par la loi: Charles IX, en ^566 et en 1568, Henri Uï, en 1576 et 1577, firent des créations de ce genre. La dernière fut malheureuse : les appâts offerts à la vanité furent rebutés par la vanité même; la cour semblait se jouer d'elle; sa prodigalité paraissait dérisoire; par sa manière d'anoblir, elle humiliait des gens jaloux de s'anoblir; elle désanoblissait la noblesse même. La création de mille lettres de noblesse à vendre, ne trouva pas de curieux pour les acheter. Ce qu'on voulait acquérir, en acquérant la noblesse, c'était une distinction; et l'État, en mettant les lettres d'anoblissement en vente, n'offrait plus qu'une marchandise dont l'achat ne pouvait distinguer personne que pai* le ridicule. Dans l'impuissance de rien tirer de

(I) C'est ce qui est arrivé à Coblentz durant rémigration. Quand un Français, déserteur de la France, se présentait à M. le comte d'Artois, il lui demandait : •Êtes-vous gentilhomme? • Les hobereaux répondaient modestement : « Monseigneur, je suis noble,^ Le prince répondait obligeamment : • Monsieur, dans la noblesse, il n'y a ni premier ni dernier. L'arrivant qui n'avait pas le bonheur d'être écuyer, à la question du prince , « Êtes-vous gentilhomme? » répondait : • Non, monseigneur. • I^ prince disait alors : «Vous clçs digne de l'être. »

la noblesse mise en vente, on la mit en impôt. On frappa des lettres de noblesse au balancier monétaire, et on les distribua comme une monnaie de poids et de bon aloi. Des gens de finance avaient avancé au gouvernement le montant de mille lettres; ne pouvant les vendre, il fallut rembourser Tavance; pour la rembourser, il fallut imposer les lettres sur des particuliers qu'on jugea en état de les payer. On en fit un rôle; on y comprit un marchand de bœufs du pays d'Auge, nonmié Grain d'Orge, un rustre qui aimait son métier, qui n'en avait jamais fait et n'en voulait pas faire d'autre, également incapable du désœuvrement et des occupations d'un gentilhomme. 11 refuse les lettres qu'on lui apporte. On insiste ; il résiste obstinément. On lui fait des sommations dont il se moque; mais, enfin, on décerne contrainte, on saisit ses meubles : alors il fallut bien se résoudre, et Grain d'Orge fit souche de gentilhomme. La Roque, qui rapporte ce fait dans son Traité de la Noblesse, dit avoir vu les contraintes dans les mains de son petit-fils, sieur du Rocher.

Cet échec fit sentir la nécessité de s'arrêter pour qilelque temps; cependant, on a revu bientôt, et à plusieurs reprises, jnettre sur la place, comme effets de commerce, des lettres de noblesse tout expédiées , auxquelles il ne manquait que le nom de l'acheteur, pour lequel un blanc était réservé enire l'éloge tout imprimé de ses services, et le jugement que l'équité royale en avait porté. Ces lettres avaient lieu à l'occasion d'un avènement à la couronne, d^nne joyevse entrée, d'im sacre, d'un baptême, d'un mariage,d'une victoire, ou de quelque autre événement heureux.

Pendant qu'on créait, ai nsi , des lettres d'anoblissement pour les vendre, on multipliait d'un autre côté les charges anoblissantes, et on les vendait aussi.

Sur quinze mille familles nobles que Ton comptait en France en 1789, treize mille proviennent de ces anoblissements par lettres arbitrairement données ou achetées, ou par charges inutiles ou onéreuses à l'État; entre les deux mille autres familles, treize ou quatorze cents descendent d'hommes qui ont vieilli honorablement au ser\'ice militaire, dans les hautes magistratures , ou que leur notabilité personnelle, acquise par d'utiles occupa-

COUR DE FRANCE

tions^ ont fait élire à des fonctions municipales : les six ou sept cents autres sont de noblesse de date antérieure^ et plus ou moins aâcienne. Ainsi^ ce qu'on appelait la noblesse française à Tépoque de l'émigration, le grand nombre de ces nobles qui se sont crus obligés à former, sans en être requis, une armée contre la nation, et se sont fait un honneur d'attirer sur les princes et sur le roi des défiances contre lesquelles ils espéraient se rendre nécessaires, c'étaient, presque en totalité, ces familles d'écuyers, nées à la suite de Tinstitution des écuyers valets de chambre et des écuyers valets de garde-robe de François !•'.

Cette observation est confirmée par une autorité qui semble incontestable, c'est celle de Chérin. Voici comment il s'exprimait en 1788 : a Une vérité que je puis avancer sans craindre « de me tromper, c'est que, de cette multitude cr innombrable de personnes qui composent a l'ordre des privilégiés, à peine un ving- « tième (1) peut-il prétendre véritablement à a la noblesse immémoriale et d'ancienne a race (2). »

11 faut se rappeler ici que François !•', ne pouvant rétabUr la chevalerie guerrière, qu'il rendait ridicule par le romanesque qu'il y mêlait, appela à la chevalerie les légistes, les théologiens, les pédants versés dans l'hébreu et le grec. Nous avons vu qu'en passant par Toulouse, il accorda aux docteurs régents de l'université le privilège de promouvoir à Vordre de chevalerie ceux qui auraient accompli un temps d'études requis. Ce qu'il fit à Toulouse, il le fit sans doute à Paris, à Montpellier ; on a vu que Sainte-Palaye compte cet abus entre ceux qui firent tomber la chevalerie dans un tel mépris, qu'aucun homme de guerre ne voulait la recevoir. Il ne résulta pas moins de cette profusion d'accolades, qui déshonora et fit tomber la chevalerie, qu'elle donna à la France une multitude infinie de nobles, et

(1) La proportion serait bien plus faible aujourd'hui et depuis la restauration ; il suffit d'avoir été et de s'être dit attaché à la cause royale, pour se dire noble et pour prendre des titres.

(2) Chérin, généalogiste des ordres du roi. Discours sur la noblesse, en tctede V Abrégé chronologique des lois concernant le fait de noblesse. Cet ouvrage a été publié en 17S8.

qu'une partie assez nombreuse d'une noblesse qui, aujourd'hui, est réputée aneienney tire de là son importance.

C'étaient ces nobles, c'étaient aussi ceux qui se faisaient chevaliers eux-mêmes en portant les armes pour ou contre leur prince et leur patrie, tels que les ligueurs armés contre Henri IV (i), qui faisaient dire au comte d'Entragues, en 4789, que la noblesse héréditaire était le fléau le plus funeste dont le ciel eût affligé les sociétés humaines.

AUTRE EXTENSION DU NOUVEAU SYSTÈME DE MAISON ET DE COUR

ilABU sous FRAHÇOIS l""'.

La noblesse, en France, n'a jamais formé uo corps, et n'a jamais été qu'un ordre de personnes isolées qui n'avaient rien d*un corps organisé : ni registres d'inscription, ni assemblées communes, ni délibérations, ni chefs, ni secrétaires, ni syndics, ni agents, ni archives; c'était un mélange informe d'hommes d'origine fort disparate. Il y avait plus de distance entre l'origine d'un grand nombre d'anobUs des dernières classes et les nobles de race, qu'entre ces nobles et les hautes classes de la bourgeoisie, flont les familles, depuis des siècles, vivaient noblement (2). Et combien d'autres disparates ! Henri IV se plaignait, dans VéM des

(1) Préambule de l'édit de 1600, concernant les tailles.

(2) Depuis longtemps les Français n'étaient plus distingués dans les solennités législatives, ni dans les lois, en nobles et roturiers. Le mot de roturiers désignait les cultivateurs qui rompaient la terre, de rumpere; roture^ de ruptura. Les lois et ordonnances disaient les nobles et les non-nobles. Sous le règne de François T', il existait une distinction bien reconnue entre différentes classes du tiers état. Guillaume Budée, secréUire du roi*, protégé de Françds 1"; Tiraqueau, conseiller au parlement de Paris, dans son Traité de NobilUaU *% eu 1553 ; Chassenaux ou Cbassanée, premier président au parlement d'Aix, in ConsueMtines BurguHdi«**\ en 1540, ont marqué

(*) Ad Ifgem Jnliam : De adolurii».

(*•) Qi. a.

{*♦*) Rub. 4» S 3, num. 55. ^

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