RELATION DE LA GALANTERIE
cour, les hommages que les courtisans rendaient à leur mdtresse, et ceux que les femmes l'avaient accoutumé à recevoir d'elles? Et le genre d'autorité qu'une maltresse avait sur son amant, pouvait-il ne pas lui être agréable ? Les caprices des femmes, leurs boutades, leurs faveurs, présentaient si bien l'image du pouvwr absolu et du pouvoir arbitraire ! Gonmient ne pas aimer à voir la domination royale investie des droits delà beauté? Constituer, fixer dans une institution politique la légitimité, la permanence du caprice et de la fantaisie ; étendre cette puissance sur les tètes les plus élevées, et la faire peser bien au delà de ce que pèse l'autorité siu* les têtes les plus humbles; tout soumettre à des volontés sans règle, qui ne sont écrites que dans les regards; attribuer à ces regards le droit de vie heureuse ou de mort lente : c'était assurément acquérir ce que Clovis et Gharlemagne, dans le plus grand éclat de leurs victoires, n'auraient pas obtenu des Francs qu'ils commandaient.
Ainsi, François [•' n'a plus qu'à offrir ou à laisser surprendre sa faveur pour prix de la servitude volontaire, en faire un premier but hors la ligne duquel, avant lequel on n'en atteint pas un autre; il n'a qu'à faire jouer la crainte et l'espérance sur les courtisans, les opposer les uns aux autres, exciter leur émulation, leurs rivalités, leurs jalousies; en un mot, faire travailler leur esprit, comme le font les femmes, par le caprice de la faveur et de la disgrâce , et il sera sOr de les assujettir, de les tenir en haleine, et d'exalter leur servilité.
Plaire au roi, devint alors l'équivalent d'un devoir, ou plutôt, un devoir impérieux. Sans être imposé aux courtisans conune le service de leur office, il en fut une condition. Son accomplissement fut plus nécessaire que l'exactitude du service même ; la négligence de ce devoir fit perdre son prix à l'accomplissement de tous les autres.
Quand la faveur eut fait habituellement des heureux et des malheureux, le prince reconnut, bientôt, qu'il avait à sa disposition une puissance bien supérieure à cette autorité royale qui ne pouvait s'exercer sans quelque ménagement pour la justice. Celle-ci pouvait s'exercer au gré de ses caprices, au gré de ses passions et de ses vices. Celle-ci avait une promptitude, une action qui manquaient à l'autorité
légale. Par la faveur, le monarque put introduire des distinctions dans l'égalité, des infériorités de cour dans les supériorités nationales et politiques, faire des inégaux parmi ceux qui étaient à un rang également au-dessus de tout le monde, les faire pour un an, pour un jour, pour un moment; élever un courtisan, l'abaisser, le relever, pour le rabaisser encx)re. Le prince n'eut besoin, pour faire le bonheur ou le malheur des plus grands personnages de l'État, que d'un mot, d'un regard, d'im mouvement du sourcil; le secret du cuncta supercilio moventU était tombé de l'Olympe à la cour de France. Un mot moins doux, un regard moins riant, point de regard, point de parole, suffisaient à la cour pour combler le bonheur des uns et le malheur des autres.
Quand François I" eut reconnu son empire, il se forma dans la hiérarchie même de sa cour, hiérarchie dont nous allons parler dans un moment, une autre hiérarchie : dans la gradation des places s'établit celle de la faveur, et souvent à l'inverse de celle des places.
Le plus favorisé, le moins favorisé, celui qui l'était moins encore, celui qui ne Tétait point du tout, formèrent des grades très-marqués dans la maison du monarque.
Henri Estienne nous apprend que c'est sous le règne des petits-fils de Françx)is I«' que le mot disgrâce y qui n'avait jusque-là désigné qu'un défaut physique , un manque de grâce, devint l'indication du plus grand malheur qui puisse arriver à un courtisan : la perte de la faveur, l'exil de la cour.
L'étiquette, la merveilleuse étiquette, qui forme au prince un retranchement contre les familiarités souvent pit)voquées par ses dépc^tements, qui lui assure les respects dans la turpitude même, et impose au courtisan une certaine retenue dans le débordement commun; l'étiquette, qui met le roi dissolu à l'abri des regards des homnies qui pourraient juger sévèrement ses mœurs, et lui épargner le contact de ceux qui pourraient juger de son esprit ; l'étiquette, qui place un voile mystérieux entre la médiocrité de son esprit et la pénétration de certains regards; l'étiquette, qui met une barrière entre le prince et les gens de bien, entre ses illusions et l'importune vérité; l'éti-^ quette eut encore l'avantage de fournir les moyens de marquer les degrés de faveur aux-