‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 126 sur 359 · AVEC LES HABITUDES DE COUR · texte numérisé non relu

AVEC LES HABITUDES DE COUR

aiissi les courtisans n'épargnèrent-ils rien pour l'opérer. Ils étendirent môme leur soin jusqu'à celle du successeur. Autour d'un prince nais-

savante inquiétude que doit inspirer la modestie du héros.

• Craint-on que le prince, dans un moment de réveil, ne regrette Tactivité de son esprit, ou n*en sente avec humiliation Tindigence? on fait valoir la pensée qu'on peut lui supposer; on l'amuse, non avec l'esprit qu'on a y-mais avec celui qu'il peut désirer d'avoir; on lui cite, comme de lui, des mots heureux dont il a donné l'idée sans l'avoir eue, ou dont il a eu l'idée sans pouvoir l'exprimer ; on ajoute de la grâce ou du sentiment à de froides paroles où perce quelque bonne intention; on assaisonne des mots durs et plats, qu'on donne pour des épigrammes, et, surtout, l'en se garde d'en faire. Enfin, on a soin de se laisser quelquefois apprendre par le prince ce qu'on sait et qu'il ne sait point, ou ce qu'il a mal appris de soi. On peut encore donner confiance au prince dans son propre mérite par une certaine affectation d'imiter son langage et ses manières, mais de loin, sans charger, sans parodier, sans surpasser surtout, sans même égaler : grande difficulté !

• L'art de plaire marche à la cour d'un prince voluptueux entre deux écueils, le respect qui morfond, la familiarité qui offense. L'art sait borner le respect à une retenue qui n'empêche pas d'égayer quelquefois la monotonie et la sévérité de l'étiquette, par quelques saillies affectueuses et gaies, par un léger mouvement d'abandon, par les traits d'un badinage mesurés de telle manière qu'ils servent à faire remar([ulr la réserve habituelle. Il borne la familiarité à ce qu'il en faut pour sauver le respect de toute apparence de bassesse, pour lui donner une aisance qui annonce qu'il coûte peu, et, si on peut le dire, une certaine élégance, un certain aspect de galanterie, qui rappelle naturellement les sentiments affectueux d'un amant pour sa maîtresse , ou, plutôt, les familiarités gracieuses et retenues des femmes, dont les courtisans sont les imitateurs et les rivaux. C'est cet air de galanterie qui distingue le courtisan français des autres courtisans de l'Europe, et le préserve de ces apparences de servilité qui inspirent tant de dégoût dans quelques cours ; il n'y a rien que de naturel , rien que d'aimable à traiter son roi comme sa maltresse, dans un pays ou la galanterie est en honneur.

• Mais, ici même, un autre écueil attend le courti • San ; c'est le danger de trop occuper de lui, de trop plaire, de trop amuser. Le grand secret du courtisan, c'est la complaisance , c'est l'art de paraître toujours se plaire à ce qui plait au prince, et non l'ambition de lui plaire. Vouloir plaire, c'est s'occuper de soi : s'intéresser à tout ce qui lui plaît, c'est s'occuper de lui. Ne se faire d'autres plaisirs que les siens, veut dire, ne se iaire d'autres plaisirs que le spectacle des

sant, tout conspira à sa corruption; tout, jusqu'aux enfants des courtisans, déjà courtisans eux-mêmes (i); ce qui justifie ce mot delà Bruyère : Jeunesse du prince, source des belles fortunes (2).

Montesquieu a défini la galanterie : le mensonge de r amour; la courtoisie galante des courtisans envers le roi aurait pu s'appeler: le mensonge de l'amour et du respect. Mais aussi, la faveur du prince, qui était le prix de ce respect el de cet amour, aurait pu s'appeler ellemême : le mensonge de la bienveillance et de Faffection ; car cette faveur ne fut d'ordinaire qu'une lueur de quelques moments, une ivresse passagère, une fantaisie.

Mais laissons les digressions, et revenons à François !•'.

François V^ pouvait-il ne pas se plaire à recevoir, lui seul entre tous les hommes de sa

siens. Vous aimerez la chasse, s'il est chasseur; le spectacle, s'il aime le théâtre; les fêtes, s'il aime la pompe et la magnificence; la galanterie, s'.il est galant; le libertinage, s'il est dissolu: mais de tout &la rien pour vous. Ce sera pour jouir, non de la chasse, du spectacle, des fêtes, du commerce des femmes, mais de la vue du plaisir que le prince trouve à tout cela; mesurer, apprécier sa jouissance, comme un privilège attaché à sa personne , et auquel il est interdit à tout autre d'aspirer, mais dont on a le bonheur de jouir en lui et par lui. Il est permis de partager son sentiment de plaisir, mais non ses plaisirs. Malheur à celui qui prendrait le plaisir de la chasse à la chasse, du spectacle au spectacle, et qui s'occuperait de sa maîtresse devant le prince, ou seulement devant celle du prince!

« Dans le cours de tous ces plaisirs, le courtisan veillera sur les fantaisies et les distractions , sur les goûts et les dégoûts, sur les penchants et les aversions; il préviendra les ordres, les désirs, le soufQe qui précède la parole. »

(1) Le duc de Saint-Simon rapporte un fait qui a contribué justement à la célébrité de Montausier : «Monseigneur le Dauphin, dont il était le gouverneur, tirant un jour au blanc , toucha fort loin du but. Pour piquer son émulation, le gouverneur fit tirer après lui un jeune compagnon de ses exercices, qui d'ordinaire tirait très-juste : cette fois, il mit encore plus loin du but que monseigneur le Dauphin; sur quoi M. de Montausier s'écria : • Petit corrompu, il faudrait vous étrangler! »

(2) Le connétable de Luynes dut sa fortune à la reconnaissance de Louis XIII ; il avait enseigné au jeune monarque , étant enfants tous deux , à dresser des pies-grièches pour la chasse aux moineaux.

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