DES MOEURS P0UTIQUE
simples et rustiques; il était réservé au seul Français d'y régner par ses vices.
Serait-ce un paradoxe absolument insoutenable, de dire que de la galanterie, habitude si contraire aux mœurs , est née la décence > la bienséance parmi nous?
La décence et la bienséance sont des règles de goût bien plus que de monade.
Plus les mœurs sont débordées, plus on craint le dégoût qu'elles peuvent inspirer : plus elles sont hideuses, plus on a d'intérêt à les cacher.
D*un autre côté , plus la galanterie est répandue, plus les esprits acquièrent de délicatesse, de finesse et de tact.
Les Français sont pétris de vanité; mais à côté de cette vanité est ITionneur; non cet honneur élevé qui tient à un noble orgueil ou au respect de soi-même, ou cet honneur pur, qui est une autre conscience , et a besoin de sympathiser avec celle des gens de bien; mÎEds cet honneur avide de distinctions plus que de mérite, et d'importance plus que de considération, et à qui les humiliations n'en sont que plus insupportables. Cet honneur imparfait, même faux et condamnable à quelques égards, et dans lequel il entre plus de pudeur que de vertu, est néanmoins suffisant pour opérer de grands effets et produire d'heureux résultats.
Montesquieu a dit avec raison qu'on pouvait faire de grandes choses par la vanité, a Philosophiquement parlant, c'est, dit-il, un honneur faux qui conduit en France toutes les parties de l'État ; mais cet honneur faux est
aussi utile au public que le vrai le serait au particulier qui pourrait l'avoir. Et n'est-oe pas beaucoup, d'obliger les hommes à faire toutes les actions difficiles ^t qui demandent de la force, sans autre récompense que le bruH de ces actions (i)?»
Chamfort a exprimé la puissance de la vanité par une ingénieuse image : « C'est souvent, dit-il, le mobile de la vanité qui a engagé l'honune à montrer toute l'énergie de son àme... Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard; deux plumes ajoutées au bois font une flèche (2).»
Nous avons dés habitudes d'intrigue; mais le mélange de l'intrigue galante et de l'intrigue des affaires met, dans celle-ci, une finesse noble qui la distingue de la fausseté basse et grossière; une souplesse gracieuse, aussi éloignée de la perfidie que d'une fierté arrogante ; un esprit de concilmtion, un art de transaction qui conserve les amitiés, adoucit les haines et rapproche les espiits divisés.
En résultat, notre incontinence, notre vanité, notre intrigue, ne nous ont pas empêché d'obtenir le titre de peuple le plus aimable du monde, sans nous faire perdre notre rang entre les plus respectables par leur courage, par leur générosité, peut-être encore, par leur sagesse. Nous regagnons par là comparaison ce que nous perdons à l'examen.
(I) Esprit des Ma, liv. III, ch. vni.
(3) Chamfort, ch. n, p. 57.