‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 176 sur 359 · OPINION DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

OPINION DE MONTESQUIEU

vaih l'aversion ponr la vérité^ la flatterie^ la trahison^ la perfidie^ Tabandon de tous ses engagements^ le mépris des devoirs du dtoyen^ la crainte de la vertu du prince^ l'espérance de ses faiblesses ; et, plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre de courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or, il est malaisé que les principaux d'un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien; que ceux-là soient trompeurs , et que ceux-ci consentent à n'être que dupes. Si le gouvernement monarchique manque du ressort de la vertu, il en a un autre : Vhonnear. 0

Le mot d'honneur est pris dans une multitude d'acceptions diverses. Ici, l'auteur ne laisse aucun doute sur le sens dans lequel il l'emploie : a C'est, dit-il, un honneur faux qui conduit toutes les parties de l'État ; c'est l'amour des honneurs, des prééminences de rang et de naissance; c'est l'ambition des préférences et des distinctions; c'est l'éloignement pour tout ce qui peut tendre à confondre avec le commun des hommes, ou rabaisser au-dessous d'eux. Cet honneur est le maître universel qui doit partout nous conduire; le monde est son école : c'est là qu'on voit et qu'on entend toujours dh*e trois choses : qxx'ilfaut mettre dans les vertus une certaine noblesse; dans les tnœursy une certaine franchise ; dans les manières, une certaine politesse,

«Les vertus qu'on nous y montre, sont toujours moins ce que l'on doit aux autres que ce que l'on se doit à soi-même : elles ne sont pas tant ce qui nous appelle vers nos concitoyens que ce qui nous en distingue.

a On n'y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles ; comme justes, mais comme grandes; conrnie raisonnables, mais comme extraordinaires.

a On y veut dans les grands une certaine franchise, parce qu'elle est un signe de hardiesse et de liberté, parce qu'elle se montre dépendante des choses, et non de la manière dont un autre les reçoit. On y méprise la franchise du peuple, qui n'a que la vérité et la simplicité pour objet.

a On veut, dans la monarchie une certaine politesse , parce qu'elle distingue : c'est par orgueil que nous sommes polis; c'est pour

prouver que nous ne sommes pas dans la bas-

a Cet honneur, qui parait être imiquement jaloux des distinctions, a horreur des mépris et de la bassesse qui exposent au mépris, et en cela il participe à la dignité du véritable honneur. C'est cette aversion pour la bassesse qui inspira la belle réponse du comte d'Orthez à Charles IX à l'époque du massacre de la Saint- Barthélémy; celle de Crillon à Henri III, qui lui proposait d* assassiner le duc de Guise. Comme cet honneur n'estime pas les bonnes actions comme bonnes, mais comme belles, il suffit que les mauvaises actions n'aient rien d'ignoble, ou, du moins, aient quelque chose de noble, pour quil les approuve : il est le juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les justifie. Ainsi, il n'mterdit pas l'adulation, si elle a pour but une grande élévation ; il condamne celle-là seulement qui n'est jointe qu'au sentiment de sa propre bassesse .

a II permet la galanterie lorsqu'elle est unie à l'idée des sentiments du cœur, ou à l'idée de conquête ; et c'est la raison pour laquelle les mœurs ne sont jamais si pures dans les monarchies que dans les gouvernements républicains (i).

« 11 permet la ruse lorsqu'elle est jointe à l'idée de la grandeur de l'esprit ou de la grandeur des afl^aires, comme dans la politique, dont les finesses ne l'ofTensent point. Et enfin, cet honneur, quelle que soit sa nature, prend la place de la vertu politique, et la représente partout; il y peut inspirer les plus belles actions; il peut, joint à la force des lois, conduire au but du gouvernement, comme la vertu même. Cet honneur faux est utile au public; et n'estrce pas beaucoup d'obliger les hommes à faire toutes les actions difficiles et qui demandent de la force, sans autre récompense que le bruit de ces actions (2) ? 0

Voilà, je crois, exactement le système de V Esprit des Lois, en ce qui regarde le principe vital de l'ancien gouvernement français.

Je m'arrête un moment ici, et je demande qu'on traduise trois expressions, trois mots seulement, dans ce qu'on vient de lire, pour rendre évidente la conformité de l'ophiion de

(t) Esprit des Lois, liv. lU, ch. vi.

(2) Ibkt., liv. III, ch. VII.

Montesquieu avec celle que j'ai déduite de rensemble des conséquences qui ont résulté du règne de François I". Ces trois mots, dont j'indique le changement; sont : honneur^ galanterie, et nése; je crois qu'il y aurait plus d'accord entre les attributs que Fauteur leur donne et ces trois autres mots : la vanité, Vincontinence, et Vintrigue, Dans V Esprit des Lois , rhonneur monarchique n'est que vanité : dans ma nomenclature^ il en est le iiis (i).I>ans Y Esprit des Lois, la galanterie est l'expression adoucie de l'incontinence; dans ma nomen-

Page 1