CHAPITRE H
Opinîoii de Montesquieu sur le principe d'action du gouvernement français dans le siècle pass^.
Montesquieu distingue entre la na^re ou la structure de ce gouvernement, et son principe vivifiant.
En parlant de la nature ou de la structure
du gouvernement français , il s'exprime ainsi (i) :
« Les pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants, constituent la nature du gouvernement monarchique, où un seul gouverne par des lois fondamentales. Ces lois fondamentales supposent des canaux moyens par où coule la puissance; car s'il n*y a dans l'État que la volonté momentanée et capricieuse d'un seul, rien ne peut être fixe, et par conséquent aucune loi fondamentale.
a Le pouvoir intermédiaire subordonné le plus naturel, est celui de la noblesse. . . Point de noblesse, point de monarque; mais on a un despote. » L'auteur assimile, ensuite, le pouvoir du clergé et les privilèges des villes à ceux de la noblesse.
Ici le lecteur se demande ce que l'auteur entend par la fonction attribuée à la noblesse ; en quoi elle esicanalpar oùcoule lapuissance ; en quoi ce canal forme un pouvoir intermé^ diairCy sans lequel le monarque ne serait point monarque, mais despote? S'agit-il d'un pouvoir d'ofûnion, d'une autorité mystérieuse» d'une espèce de magie qui agisse sur l'imagination du monarque et des peuples; ou d'une force vive, au moins d'une résistance entretenue, excitée à propos par un sentiment d'honneur dans la noblesse, et propre à contenir Fabns du pouvoir contre le peuple, à obtenir et à justifier la confiance du peuple? en un mot^ s'agit-il, dans ces paroles de V Esprit des lois^ de ces prérogatives idéales que R(d)ertson a considérées comme si puissantes?
Nullement. Montesquieu, je le répète, ne parle jusqu'ici que de la structure du gouvernement, et, si on peut le dire, du matériel de son organisatioit. Mais il ne fait pas attendre l'explication de ce que nous avons cité; elle suit immédiatement, etn'afien de mystérieux. Lé voici :
« Il y a des gens qui avaient imaginé, dans quelques États en Europe, d'abolir toutes les justices des seigneurs. Ils ne voyaient pas qu'ils voulaient faire ce que le parlement d'Angleterre a fait. Abolissez dans une monarchie les ftrérogatives des seigneurs, du clergé, de la noblesse et des villes, vous aurez bientôt nn État populaire, ou bien un État despotique.
(I) Esprit des /ois, liv. H, ch. ir.
a Les tribunaux d'un grand État en Europe frappent sans cesse^ depuis plusieurs siècles^ sur la juridiction patrimoniale des seigneurs et sur Pecclésiastique. Nous ne voulons pas censurer des magistrats si sages^ mais nous laissons à décider jusqu'à quel point la constitution en peut être changée, d
Il est évident que c'est dans la possession des justices seigneuriales que Montesquieu voit la seigneurie^ et que c'est dans cette seigneurie qu'il voit la puissance intermédiaire de la noblesse^ le canal par où coule la puissance royale^ canal qui^ si on peut le dire^ peut retenir quelque chose de cette puissance^ en resserrer le lit, et en modérer le cours. Toutefois, les seigneuries et les justices seigneuriales n'étaient pas exclusivement attachées à la noblesse. Le clergé en possédait une multitude; la haute roture était admise à en posséder (1). Mais les nobles en possédaient la plus grande partie. Selon Montesquieu, les justices étaient donc le moyen de conservation des seigneuries ; sans justice seigneuriale, point de prérogative seigneuriale, point de seigneurie; la seigneurie abolie, la puissance intermédiaire de la noblesse et du clergé s'évanouit.
Et, en effet, par la seigneurie, par la justice seigneuriale,. le seigneur se fait craindre, respecter. Il exerce une autorité directe, légale, authentique; il est, de plus, revêtu de l'autorité prestigieuse qui est attachée à cette prérogative. Son influence peut être regardée conmie un canal par où il répand l'esprit de soumission, ou celui de révolte, et le monarque peut avoir un grand intérêt à le ménager ; et cet intérêt du monarque fait de la seigneurie un pouvoir intermédiaire dans l'État.
Telle est la partie du système de Montesquieu qui regarde la noblesse, formant corps avec le clergé, et intermédiaire dans la structure du gouvernement français. Ce système s'entend, celui de Robertson ne s'entend pas. Quand je dis que ce système de V Esprit des Uns s'entend, il faut néanmoins déterminer le sens du pouvoir intermédiaire : l'auteur ne veut pas dire que ce pouvoir soit un intermédiaire par où les plaintes et les afflictions du
(1) C'est à cause de ce partage que Montesquieu rappelle distinctement les prérogatives des seigneurs et de la noblesse.
peuple parviennent au prince, avec une recommandation qui le touche ; il ne veut pas dire, non plus, €|ue ce pouvoir agisse directement sur le peuple pour améliorer sa condition; Une veut pas même dire qu'il empêche le mal que le prince peut avoir la volonté de faire au peuple, ni qu'il écarte de la noblesse la volonté de nuire elle-même : il entend seulement que c'est une barrière placée au-devant du pouvoir pour lui montrer qu'il n'est pas absolu, pour l'avertir de garder une certaine mesure, de respecter des droits acquis , de ménager certaines délicatesses renfermées dans le mot honneur. Cest là tout ce que veut dire Montesquieu, et, par conséquent, il ne faut attacher au mot de pouvoir intermédiaire aucune idée de médiation entre le roi et le peuple.
Mais Montesquieu ne s'est pas borné à codsidérer la structure du gouvernement français, pour en mesurer la force et en déterminer h nature ; il a recherché son principe, son esprit, son mobile,' son ressort, les passions qui U font mouvoir ( il se sert en difTérents lieux de toutes ces expressions). Et c'est là que se trouvent Vhonneur, la vanité, l'incontinence, rintrigue, en un mot la galanterie; et c'est là que je crois voir l'expression abrégée d'une théorie exactement conforme à celle qui résulte de tout ce qui précède dans cet écrit
Je vais présenter succinctement, mab, autant qu'il se pourra, sous les propres expressions de l'auteur, sa théorie du mobile ou des passions qui font mouvoir le gouvemeffleut français.
il commence par établir que, dans les monarchies, la politique fait de grandes choses avec le moins de vertu qu'elle peut, c'est-àdire avec le moins de zèle pour le bien public; que même, elle y redoute les services d'un malheureux, honnête honune.
Si je me suis bien fait entendre au cbap. Al de cet ouvrage, on verra tout de suite la raison de cette vérité ; c'est que le prince veut des courtisans sans autre titre que sa faveur, et non des serviteurs généreux qui se feraient un titre de leurs services. U regarde les services comme des moyens de se dispenser du som de lui plaire ; il veut n'être obligé envers pe^ sonne, et que tous le soient envers lui.
c. L'ambition dans l'oisiveté , la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans tra-