‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 182 sur 359 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je termine , ici , mon entreprise. J'ai voulu montrer les conséquences du règne de François !•' jusqu'à la révolution de 1789.

Avant de les faire connaître, je me suis appliqué à indiquer les développements et les extensions que ses institutions ont reçues sous ses successeurs.

J'ai, ensuite, distingué ces conséquences en trois classes : conséquences morales, consé-

(I) Voyez la note i qui suit ce chapitre.

quences politiques, conséquences de fait, ou événements historiques.

J'ai fort abrégé cette dernière partie, parce que j'ai traité ailleurs des guerres de la Ligue et des causes de la révolution. Cependant, j'ai placé quelques détails sur ce sujet dans une note qui suivra cet écrit.

Je répète, relativement aux mœurs poli-

(f ) Voyez la note 2 qui est à la suite de cet ouvrage, sur la mort du duc de Guise.

NOTES

tiques^ que ce que j'en ai dit ne s'étend pas au delà de 1789^ époque où de grandes causes de changement se sont produites et ont commencé à exercer leur influence. Le lecteur ne doit donc considérer ce que je crois être les dernières conséquences du r^ne de François l*''^ en morale et en politique^ que comme un état^ et^ si je puis le dire^ un inventaire des vices et des qualités avec lesquels Tancien régime nous a transmis au nouveau. C'est au lecteur à reconnaître si le système actuel a of^ré en nous de grands changements; quels ils sont; s'il a réformé ce qui demandait de Têtre ; s'il nous a donné ce qui nous manquait; s'il est vainqueur, ou encore incertain de la victoire^ dans ce combat engagé entre les anciennes mœurs et les influences qui en promettent de nouvelles; si^ pour triompher complètement^ il n'a pas besoin d'être aidé par le temps et fexpérience, et, peut-être, par le concours de quelques circonstances favorables à son développement.

Quand j'ai décrit les conséquences morales.

c'est-à-dire le système des moeurs qui ont procédé du règne de François !•', j'ai eu plusieurs . fois le soin de prévenir que je parlais des mœurs générales, et non des mœurs de toutes les parties de la société. Je crois même avoir annoncé que j'aurais à parler d'une classe de femmes d*élite, dont l'esprit élégant et sage, les mœurs pures et délicates, avaient fait une heureuse exception à la corruption générale, et dont les traditions étaient encore une partie de la gloire française.

Cette dernière tâche me reste à remplir; mais ce n'est pas ici le lieu. Le sujet demande un ouvrage séparé ; non qu'il ne vint, avec une sorte d'à-propos, comme c<msolation et comme dédommagement, après un tableau qui afflige et humilie; mais parce que, ayant à combattre beaucoup de préjugés, tout ensemble tenaces et frivoles, et à vider beaucoup de petites questions de fait, pour établir l'utile vérité que je veux faire connaître, mon ouvrage contrasterait d'une manière choquante avec ce qui précède.

NOTES

Noie /, qtù se rapporte ti la page précédente , f' colonne.

Sur les cause» qui onl fait passer le pouvoir dans la maison de Cuise, et sur la fin du Balarré.

Anne de Monlmoreucy fut le premier qui parut s'élever au-dessus de l'aulorilé royale. Grand mailre de France, c'est-à-dire de la maison royale, commandant en chef les armées comme connétable, caractère haut et fort, il fut un véritable maire du palais, et fui, à la lettre , grand maître de France. W lui manquait l'élection ; mais il avait la naissance. Si Fart de gouverner et d'administrer n'eût pas été plus compliqué sous les Valois que sous les Cbildéric, il eût été le maitre de commencer une quatrième race de rois en France. Mais l'instruction et la mesure nécessaires pour exercer le gouvernement et l'administration lui manquaient. Les Guises lui dérobèrent subtilement et les fonctions de grand maitre deFrance, et, bientôt après^ sa charge même et son autorité, dont ils essayè-

rent d'oser, à leur tour, comme avait fait la famille de Pépin à l'égard des descendants de Clovis.

Ceux qui voudraient révoquer en doute Finfluence politique des grandes places de la maison du roi , ne peuvent y persister sérieusement, s'ils arrêtent leurs regards sur ces hommes qui ont exercé le pouvoir royal durant les déplorables règnes des Valois, je veux dire sur le connétable de Montmorency, sur François de Guise, sur Henri, le Balafré.

Sous Henri H, le connétable de Montmorency, son compère, maitre absolu du royaume, était non-seulement à la tète des forces militaires de l'État, comine connétable, mais aussi à la tête de la maison du roi , comme grand maitre de France, et c'était là son plus grand moyen de domination.

Sous François 11, ce fut François de Guise qui domina la France ; et François de Guise était à la fois grand maitre de France, grand chambellan ^ grand veneur de France.

Sous Charles IX , ce même François de Guise, tou -

NOTES

jours grand tnaiire, grand chambellan^ grand veneur , I et lieutenant général du royaume, fut remplacé par son fils Henri, le Balqfré.

On n'a pas oublié le rôle que Henri de Guise, ou le Balafré, joua sous Henri III ; ce qu'on n'a pas remarqué, c'est qu'au moment où, parvenu au faite du pouvoir, il semblait que l'autorité royale elle-même ne pouvait plus Vatteindre, sinon dans un guet-apens et par un assassinat , après la journée des Barricades. Enfin, à l'époque des états de Blois de 1588, le roi lui ayant donné le commandement d'une année, étoffent avec soumission des lettres de Ikutenani général du royaume^ comme en avait eu François de Guise, il préféra l'exercice de sa charge de grand maître, dont Véclat, dit Mézeray, donnait à toute heure dam les yeux du roi, mais qui mettait le roi sous sa main. Ce fut la perte du duc; mais sa chute prouva son élévation, et l'avilissement; de l'autorité royale, et le péril extrême où se trouva la dynastie.

Une autre preuve de l'avanuîge qu'offrait la haute domesticité à l'ambition, c'est l'art et la persévérance que le duc de Guise employa pour dérober au connétable de Montmorency la charge do grand maître, et l'opiniâtreté du c«inétable pour la conserver dans sa famille. Leur persévérance et leurs démarches, d'un côté, pour obtenir cette charge ; de l'autre, pour la conserver, prouvent qu'ils en connaissaient l'importance.

Le connétable étant prisonnier en Flandre à la suite de la bAtaille de Saint-Quentin , perdue par sa faute, demanda à Henri II , qui ne refusait rien à $on compère, la survivance de la place de grand maitre pour François de Montmorency, son fils aine, qui avait épousé une fille naturelle et légitimée du roi. Le roi l'accorda. Le duc de Guise en fut aussitôt informé : il s'en plaignit) et représenta au roi qu'il exerçait les fonctions de grand maître depuis la prison du connétable, et qu'il les avait remplies au mariage du Dauphin aveo la rekie d'Ecosse. Le roi , embarrassé, eut la faiblesse de nier la survivance, et le duc continua ses fonctions jusqu'au retour du connétable , qui ne ' les reprit pas pour longtemps. L'accident qui mit François H sur le trône fut, pour Montmorency, l'époque d'une disgr&ce ; il fut éloigné de la cour ; le doc de Guise reprit les fonctions de grand maitre, et bientôt, dans un édit qui ordonnait de grandes réformes, on lut l'abolition des survivances, même de ceUes qui seraient actuellement accordées. La survivasee de la charge de grand maître tomba par cette abolition. Mais le duc de Guise ne s'en tint pas là. 11 TOtthdtafohr actuellement cette charge; et, ne pouvant en dépouiUer le connétable par un acte d'autorité, il le força indirectement, par une loi, de s'en dépouiller. Cette loi, faite ad Aoc, défendit de posséder en même temps deux grands offices. Montmorency était donc obligé d'opter entre la place de connétable, qui lui assuAût le commandement des troupes, et celle de grand maître, dont l'exercice lui était ^enlevé par . le fait seul de son exil. Cependant, le connétable n'était pas habitué à croire qu'il pût se faire des lois

contre ses inléréls. 11 fallut négocier îkxvc lui : la reine-mère y mit toute son habileté ; et l'on finit par obtenir de lui la démission de la place do grand maître, en créant, malgré la suppression des emplois inutiles, une charge de maréchal de France surnuméraire, au profit de François de Montmorency, son fils atné.

Mézeray s'exprime plaisamment sur cette négociation, page 991 : « Les Gnises, afin d'avoir des gouvernements et des charges pour eux et pour leurs amis, obligèrent le roi de déclarer qu'il ne voulait plus qu'aucun en possédât deux ensemble. Le connétable se fit tirer l'oreUle pour se démettre de la charge de grand maître de la maison du roi. Comme il vit qu'après les avertissements on y allait apporter la force, il la remit entre les mains du roi, qui la donna au duc de Guise. Tout ce qu'il put faire fut de ménager une charge de maréchal de France, qui fut créée extraordinaircmcnt pour François, son fils aine. »

Note If, gui se rapporte à la page 389 , 2'' colonne, Conoernant rossassinal commis sur le duc de Guise.

Nous avons vu qu'iliivait préféré sa charge de grand maître à celle de lieutenant général du royaume ; cette préférence causa sa perte.

Mézeray dit que ce fut par les conseils de l'archevêque de Lyon, son ami, que le duc de Guise se ferma (s'obstina) à demeurer à la cour. En effet, c'était la place qui convenait le mieux à son orgueil et à son ambition durant l'assemblée des étais de 1588, où la cour n'avait pas un partisan , et où le duc croyait avoir des amis dévoués. Mézeray ajoute que le duc fit ordonner des fonds assurés pour tenir sa table de grand maitre. C'était assurément très-bien s'entendre au parti qu'il pouvait tirer de sa place, dans ses relations intérieures ; mais c'était aussi s'aveugler sur le danger auquel l'exposaient sa position et le parti même qu'il en tirait. La déflance du roi s'accroissait en proportion de l'influence du duc, et ce prince ne la dissimulait pas.

On lit, à la page 309, t. Vfll de l'Histoire générale et chrorUquc des grands offices (in-fol.), que tous les officiers de la bouche et du gobelet étaient en la disposition du grand maitre, comme les offices du commun ; mais que Henri, duc de Guise, s'élant aperçu des justes défiances de Henri III , se dés'tsta de la disposition des offices de la bouche et du gobelet.

Les circonstances qu'on rapporte de l'assassinat du duc de Guise attestent que tout, hormis les quarantecinq et quelques autres, était à ses ordres dans le palais du roi en vertu de sa charge, et qu'on se servit de son autorité même de grand maitre pour réussir à lui ôter la vie.

Dans les cérémonies d'éclat, la place de grand maître le mettait en évidence, et le distinguait comme le

NOTES

roi lui-même de tout ce qui n'était pas le roi. Quand Henri III entra aux étato de Blois, les premiers regards furent pour le duc de Guise, et les seconds pour le roi. Le roi, dit le journal de Bernard, entra précédé de deux massiers avec leur masse d*or à la main ; devant lui était M. de Guise avec son bdton de grand maître; sa place dans rassemblée était aussi propre que sa décoration à le faire remarquer. Dans Timmense salle où se tint l'assemblée, était élevé un vaste échafaud de vingt-cinq pieds sur vingt, auquel on montait par trois marches. Sur cet échafaud était un marchepied de quatorze pieds sur huit, et sur ce marchepied , un second de sii pieds carrés, au-dessus duquel était un ciel de velours. Le roi s'assit seul sur le marchepied supérieur. Sur l'ihférieur étaient la reine, mère du roi, au côté droit, et la reine, femme du roi, au côté gauche ; derrière les reines étaient les capitaines des gardes, et derrière le grand échafaud les deux cents gentilshommes amenés par le duc de Guise avec leurs haches à bec-de-corbin.

Voilà donc les deux marchepieds supérieurs remplis. Reste le grand échafaud. A la droite du roi étaient, sur des bancs endossés et tournés de côté, les princes du sang et autres princes. A gauche, et en regard, les cardinaux et pairs ecclésiastiques.

Au milieu du même échafaud, et sur le même plan, justement devant lo roi , il y avait une chaise à bras non endossée pour M. de Guise, comme grand maître de France, le dos tourné vers le roi, la face vers le peuple. A la main gauche, était la chaise du chancelier, tournée vers les princes du sang, et le dos aux cardinaux.

M. Lacretelle a fait une étrange relation de cette séance : « Le duc de Guise, dit-il, s'assit auprès du « trône sur un tabouret à droite. » Et en marge il écrit : « lAsolence du due de Guise, • Gela est absolument démenti par la relation du Cérémonial français, ou de Mathieu, et le journal de Bernard, député de Dijon aux états, et orateur du tiers état, dont j'ai rapporté les expressions.

Mais, passons sur les motifs ou les prétextes supposés de l'assassinat du duc de Guise. Voyons comment on parvint à l'exécuter.

Un guet-apens fut arrangé pour le 24 décembre, et fut accompagné de toutes les précautions nécessaires pour sa réussite. M. de Thou explique fort clairement la manœuvre qui fut pratiquée :

« Pour pénétrer, dit-il, dans la chambre du roi, il falloit passer par une antichambre où ce prince mangeoit en public, et où le conseil se tenoit à certaines heures. Lorsqu'il n'y avoit point de conseil, elle étoit libre à tout le monde ; ainsi la suite du duc y passoU sans obstacle quand il alloit chez le roi ; mais lorsqu'il y avoit conseil, alors la porte de cette anti-

chambre étoit gardée pAr des huissiers, et les seigneurs qui entroient étoieut obligés de laisser leur suite au haut de l'escalier qui conduisoit à cet appartement. Le duc de Guise n'alloit point chez le roi aox heures du conseil, mais seulement dans les momeots où les seigneurs entroient chez lui. Alors sa suite pénétroit avec lui jusqu'à la porte de la chambre du roi ; et si elle avoit entendu le moindre bruit, il n'y avoit ni garde, ni huissier, qui pussent l'empêcher d'arriver à son secours. •

La suite du duc était ordinairement fort nombreuse quand il se rendait dans les appartements du roL II fallait éviter que ses officiers le suivissent jusqu'à U porte de la chambre : on voulait, en même temps, doubler la garde intérieure sans que le duc en prit de l'ombrage : pour ce double effet, le roi ordonnait tenue d'un conseil extraordinaire le 24 , de grand matin, sous prétexte de terminer des aflisdres urgentes, et de pouvoir passer les fêtes de Noël dévotement et sans distraction ; et, dès la veille, Larchant, un des quatre capitaines des gardes du roi , qui lui était particulièrement dévoué, de concert avec ce prince (de Thou), se rendit chez le duc, suivi des g^nsdesa compagnie, lui annonça que, ne pouvant tenif contre les plaintes de ses gens, il était forcé de l'importuner pour le presser de leur faire payer, en sa quaUté A grand maître, les appointements arriérés, sans quoi ils menaçaient de quitter le service, et le prier dent pas trouver mauvais que le lendemain ils Mpràatassent requête lorsqu'il entreraU au conseil. U lendemain, en effet, Larchant se trouve avec tout son monde au bas de l'escalier qui menait auconsefl; tous le chapeau à la main , l'air suppliant, Larchant surtout s'excusant d'un ton plaintif de son importani té, et d'autant moins suspect de mauvaise intention, qu'un flux de sang prolongé l'avait réduit aune maigreur effrayante. Tous, sous prétexte de faire lenr cour au duo, se partagent en deux haies le long des rampes, le suivent jusqu'en haut ; Larchant remet U requête au duc, et tous supplient le duc de ne pas les oublier, et annoncent qu'ils vont attendre l'iww du conseil. Le duc entre au conseil, et congédie sa suite. Les gardes font retirer les pages, les valets^ pied et autres gens semblables qui restaient ordinairement sur l'escalier, dont ils se rendent maîtres aussi bien que de la porte...

Je n'irai pas plus loin dans ce récit. Tout le monde sait que le roi fit appeler le duc dans son cabimt pendant le conseil, et que les quarante-cinq le tucfent dans la chambre, au moment qu'il levait la portièfe pour entrer dans le cabinet où il était appelé. Mon objet, en rapportant les détails du guetrapens, a été de rétablir la vérité, fort altérée dans une histoire moderne.

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