‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 2 sur 359 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des fausses méthodes et des fausses directions de rhistoire.

Si, par le mot d'histoire de France, on entend rhistoire particulière des rois de France, celle de la puissance royale, celle des guerres et des traités qui ont étendu ou réduit le territoire français , nous avons plusieurs histoires de France.

Même si, par ce mot, on entend rhistoire des grands , des premiers corps de FÉtat, jointe à celle du territoire français, du pouvoir royal, de la personne des rois , le tout mêlé de lieux communs sur les arts, l'agriculture, le commerce, sur les sciences, les lettrés, les beauxarts, même sur les mœurs, ou plutôt sur le plus ou moins de barbarie ou de civilisation de la société en général ; dans ce sens encore, nous avons plusieurs histoires de France,. ou du moins des ébauches d'histoire très-variées, écrites sur différents tons, de style et de principes différents.

Mais si, par histoire de France, on entend celle des Français, de la nation française, du peuple français y de celte grande et florissante société que quelques gens croient issue d'un troupeau d'esclaves, et qu'ils se piquent de regarder toujours avec le mépris voué à cette prétendue origine; de cette société qui fut op-

primée sans doute, mais jamais esclave, et surtout qui ne fut jamais servile; qui s*est affranchie, par sa propre force, d'une insolente domination, et ensuite en atfranchit ses rois; qui s'est donné les sciences, les arts, le commerce ; qui s'est constitué des lois, des magistrats, des armées, des finances, une représentation ; qui s'est assurée de son indépendance, et a fait respecter ses droits par ses ennemis intérieurs et extérieurs, dans ses défaites comme dans ses triomphes; qui réunit tous les genres de talents, d'esprit, de savoir, de force et décourage; qui, ayant acquis une immense supériorité sur- ses détracteurs, s'est contentée de l'égalité; qui resplendit d'une opulence dans laquelle les biens conquis sur ses ennemis sont à peine aperçus; qui, durani leur absence, a prouvé, avec un merveilleux éclat, qu'elle ne devait rien de ses avantages qu'à elle-même; qui, en effet, pourvoit à tous ses intérêts, suffit à tous, même à sa gloire; si, par histoire de France, dis-je, on entend l'histoire de cette nation, en ce sens, je ne feins pas pour dire que nous n'avons pas d'histoire de France.

La révolution, en mettant à découvert l'existence de la nation française, en la déclarant grande nation, semblait inviter les histonens à* lui consacrer enfin des talents jusque-là réservés aux grandes maisons. Mais elle les a surpris dans une forte préoccupation. Le prix at-

LOUIS XII

taché en France aux jouissances de l'esprit avait donné une haute importance aux études littéraires ; elles étaient devenues plus générales et plus profondes. La méthode analytique avait introduit plus avant dans le secret des grands écrivains. Les théories de Tart d'écrire, enrichies de nouvelles obsen'ations, s^étaient élevées et agrandies. Les journaux littéraires se multipliaient; les lycées se formaient. Le mouvement précurseur de la révolution agitait non-seulement les hommes qui voyaient de grandes choses à faire, mais encore ceux qui voyaient de belles chosos à dire. Tous sentaient l'importance des talents littéraires pour le développement et lappui des nouveaux intérêts qui allaient éclater. Les discussions littérair-es •étaient devenues l'objet habituel de la conversation dans les sociétés les plus distinguées; les femmes en étaient fort occupées; jamais on n'avait tant parlé et tant écrit sur Tart d'écrire et de parler.

L'art d'écrire l'histoire n'était point oublié. On refaisait les traductions des anciens historiens, et chaque traducteur adaptait à sa traduction des observations sur le mérite distinc-» tif de son original. Voltaire, Gaillard, avaient comparé les historiens latins : la Harpe , l'oracle des sociétés litléraires, les appréciait à son tour. Les suffrages de ces juges respectés se partageaient entre Tite-Live, Tacite, Salluste(l). Les jeunes écrivains qui se destinaient à rhistoire se partageaient comme eux, et chacun se proposait un modèle. L'admiration à peu près exclusive des rhéteurs pour les morceaux d'histoire en possession d'émouvoir l'âme et de remuer l'imagination, avait préparé le succès des romans historiques, et inspiré la malheureuse ambition des effets dramatiques. Il semblait que l'histoire ne fût comptable qu'à l'art d'écrire , et que Thistoaien ne s'engageât qu'à l'art de plaire.

Taadis qu'on se préparait à tourmenter ce

(1) Voltaire écrivait à madame da Deffand, le 30 juillet 1768 ; « Ja n'aime point Tacite comme hislo- "* -rien. Je regarde Tacite comme un/anatigue petil- « tant d'esprit... Mais je buis curieux, je voudrais • connaître les droits du s^^nat, le» forces de l'empire, 4t les nuEure, les usages... Je ne trouve rien de tout ■ cela dans Tacite... D'ailleurs, il n'y a dans Tacite « ni ordre ni dates... Tacite m'amuse, et Tite-Live i( m* instruit, Hc. «

qu'on appelait l'histoire de France, pour la faire entrer dans des formes dramatiques, sous les couleurs d'un classique ancien, on n'avait pas le loisir de remarquer que les éléments de cette prétendue histoire s'évanouissaient, ou changeaient de position et de valeur; que le véritable sujet de l^istoire de France, l'histoire de la nation, sortait de la masse des faits où les historiens n'avaient trouvé que l'histoire des rois; que ce qu'il s'agissait de faire connaître déformais, c'étaient des cités et non des cours, des hommes et non des grands; les temps modernes, où les choses gouvernent avec les hommes, et non les temps anciens, où un petit nombre d'hommes dominaient tout ensemble les hommes et les choses.

Parce qu'on .a fait l'histoire des rois sans s'occuper de celle de la nation , l'histoire des rois a presque toujours été écrite infidèlement. Les écrivains ont fait valoir des princes nuls> exalté des rois spécieux (1); fait prendre le change sur les vices de mauvais rois en faveur de quelque qualité brillante ; et, ce qui est encore plus condamnable peut-être,, ils ont méconnu les titres des princes les plus sages et les plus vertueux au respect de la postérité, et leur ont dérobé une gloire bien méritée.

En laissant à l'écart l'histoire des peuples, ont-ils voulu mettre leur servilité à Taise pour écrire l'histoire des rois?-ou ont-ils écrit servilement l'histoire des rois, parce que l'ignorance avait laissé à l'écart l'histoire des peuples? Je ne sais; mais, en général, peu frayent la route, et la foule suit; peu se proposent un but honteux, la foule ne demande point quel est le but.

La question à éclaircir dans l'histoire d'un roi, est de savoir conmient il a exercé la royauté. La royauté est une relation du,prince avec le peuple : l'histoire doit donc nous dire comment le prince, qu'elle offre aux regards, en a usé; comment la nation s'est trouvée de son règne, ou du moins ce que le prince a fait pour qu'elle s'en trouvât bien : car le bonheur public ne dépend pas toujours du meilleur roi. L'intérêt des peuples est l'unique mesure à laquelle la raison, la justice, l'humanité permettent d'apprécier le mérite des princes;

(I) Expression de Henri IV. (Édit de 1600).

CHAPH'RE II.

toute autre est fausse. L'historien ({iii eu admet une autre trahit $on devoir, ou ne le connaît pas. L'ignorance est le tort le plus général. Plusieurs écrivains s'étaient dit^ en prenant la plume, o J'écrirai en honnête homme ; » mais ils n'ont pu écrire qu'en dupes^ en suivant une méthode inventée par des lâches et accréditée par des fripons.

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