‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 3 sur 359 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

. Les fausses direclions des historiens, leurs fausses notions en morale et en politique, le vice de leur méthode, sont les causes générales des fautes de l'histoire envers Louis XII, le Père du peuple.

L'histoire de Louis XII est un exemple de l'altération que la renommée d'un excel^nt roi peut éprouver par les fausses directions et les mauvaises méthodes des historiens.

Depuis trois siècles^ on ne rend à sa mémoire que de froids et d'équivoques hommages. Les faibles tributs qui lui sont payés sont ceux qu'on ne peut refuser aux vertus cojnmunes, aux bonnes actions sans mérite et sans difficulté. On semble les accorder par cette sorte de protection que Pesprit se plaît à donner à la bonhomie^ en signe de supériorité; peut-être par l'intérêt que la faiblesse trouve à honorer la douceur et la modération dans la puissance ; peut-être^ enfin, par un égard contraint pour le surnom de Père du peuple •

VariUas a prononcé que xon esprit n'était pas pénétrant; mais ce défaut ^ dit-il, était réparé par la douceur de ses mœurs et la manière insinuante dont il savait gagner les affections des peuples (t). Thomas nous assure qu'iV lui manqua la dignité des talents et des grandes actions (2). Duclos le juge fort inférieur à Louis XI en hubileté (3). Garnier ne le trouve point Végal des grands rois (A). Con-

(1) Histoire de Louis Xil, 1. 1", p. 2.

(2) Essai sur les Éloges,

(3) « Les légitimes héritiers du royaume de Naples en seraient encore possesseurs, si Louis XII avait eu Phabileté de Louis XI. - (Histoire de Louis XI, t. III, p. 411.)

(4) « Umis aurait rendu son peuple heureux , il a\jrait éffoté ou même surpassé les plus grands rois, si, toujours concentré dans ses fonctions glorieuses, et content des vastes États que la Providence lui avail

dillac ne lui reconnaît pas toutes les qualités d'un grand prince ; il le range parmi les princes quiy faute de lumières , n'ont jamais pu rien exécuter d'utile à la société (I). Mably prononce crûment que, né avec des talents médiocres, C expérience même ne put faire de lui un grand homme Ci • Yohaire enfin, et le président Hénault, lui reprochent le vice d'une petite âme et d'un petit esprit, la parcimonie (3) ; et Voltaire prononce qu'il ne fut ni un héros ni un grand politique (4).

En 1785, l'Académie française voulut faire remonter Louis XII au rang que le peuple lui avait assigné entre les meilleurs rois. Elle invoqua pour lui la protection de Téloquence , et mit son éloge au concours. L'art oratoire ■ répondit à l'appel ; l'éloquence ne se présenta point. Les écrivains étaient frappés de stérilité ; non-seulement ils ne trouvaient rien de grand dans nos diverses histoires de Louis XII, mais les autorités les plus imposantes de la littérature les détournaient de toute recherche dans les monuments historiques : le doute sur la justesse de jugements présumés conformes à l'histoire, leur eût semblé une témérité. Et d'ailleurs, comment chercher dans l'étude, qui refroidit, un prmcipe de chaleur? Comment travailler à acquérir, quand on veut

donnés à gouverner, il n*eût jamais songé à les étendre, t» {Histoire de France, t. XXI, p. 96.)

(1) • S*il n'a pas eu toutes les qualités û'un grand prince, il a du moins montré pour son peuple toutes celles dVn bon père. • (Histoire moderne, t. III, p. 344.) Condillac dit ailleurs au prince de Parme, sou élève : u Vous avez dû remarquer dans Thistoire plusieurs rois dont on loue la probité ; des Louis XII ont été honorés du titre de Père du peuple : ces princes voulaient sincèrement le bonheur de leur royaume, mais, faute de lumières, ils n'ont jamais pu rien exéctUer d'utile à la société, » (De VÉtude de Vhistoire, p. lô.)

(2) « Vexpérience ne fait point un grand homme d'un homme né avec des talents médiocres; ci ses né* godations, toujours vues en petit, rendaient inutiles ses forces et même le succès de ses armes. » {Principes des négociations, chap. 11, t. V de la coll. des œuvres complètes, p. 12.)

(3) Histoire générale, édit. de Kelh, in-8, L XVIII , p. 32.— Hénault, Abrégé chronoL, an 1515, p. 445, édit. in-f2.

(4) n S*il ne fut ni un héros ni un grand politique, il eut donc la gloire plus précieuse d*être un bon roi, et sa mémoire sera toujours en bénédiction à la poslérilé. • (Histoire générale, i.XV\\\i\chœu\reii, p. 32.

LOUIS XÏI.

avoir l'air de déborder? Gomment s'avouer qu'on manque d'idées^ lorsqu'on a pris à tÀdie de dire que la parole ne suffit pas à l'ex-pression de celles dont on est plein ? Ni le Père du peuple, ni le peuple qui l'avait ainsi nommé, ne furent vengés.

Une nuance bien faible peu^étre, et pourtant remarquable, distingue les jugements qui ont été portés sur Louis XII. Suivant les uns, ce prince avait les vertus d'un roi , mais n'en avait pas les talents; suivant les autres, il n'avait pas les talents d'un roi , mais il en avait les vertus.

Ces derniers supposent le défaut de talent racheté par la vertu; les premiers su{^sent la vertu dépréciée par le défaut de talent.

Une erreur commune à ces deux opinions, c'est de diviser dans les princes deux qualités inséparables. Il n'existe de véritable talent et de véritable vertu dans un prince que par l'étroite alliance de l'une avec l'autre. C'est feire trop d'honneur à la vulgaire bonté, que de l'élever au rang de la vertu : c'est ravaler la vertu, que de la supposer compatible avec la médiocrité.

C'est une autre erreur de croire qu'on exalte la vertu en lui donnant une préférence hypocrite sur le talent; on la déprime en l'en séparant. C'est dépouiller de toute gloire le titre de Père du peuple, que de séparer des idées qu'il présente, celles de talent et de caractère. Conunent ce titre restera-t-il en honneur, s'il peut s'accorder à la médiocrité? On est bien près de refuser de la considération au prince à qui l'on peut refuser la gloire.

Plus d'hypocrisie, plus de contrainte ! On a trop parlé de Louis Xïl, s'il suffit d'être un homme médiocre pour mériter le titre de Père du peuple. Mais plus de préjugés, plus de paresse, plus de soumission aveugle à des autorités au moins suspectes, si ce titre suppose du talent, du caractère, et, ce qui est encore au-dessus, une grande âme !

Cherchons la vérité, examinons les faits. On a fondé les jugements dont Louis XII a été l'objet sur ce que l'histoire rapporte de ses revers eh Italie, et sur les prétendues facilités que la faveur des temps et des circonstances lui a offertes pour la prospérité de son gouvernement intérieur.

Serait-il impossible dr prouver :

!• Que les guerres d'Italie ont été mal jugées sous tous les rapports; qu'elles ont été bien conçues, bien conduites, et de plus qu'elles n'ont pas été infructueuses?

2* Que le gouvernement intérieur, dans lequel les historiens n'ont montré, sous le règne de Louis XII, que quelques lois douces auxquelles rien ne s'opposait, et du respect pour la justice, présente un ensemble fortement combiné pour le succès du plus grand, du plus sage, du plus généreux dessein qui pût entrer alors dans une tête royale, et le plus difficile, celui d'achever une révolution faite dans la nation française, de l'assurer et de la consacrer par une constitution?

Mais, avant d'établir ces vérités, je relèverai encore une erreur de principes qui procède toujours de la même cause, l'oubli des intérêts du peuple : c'est qu'il faille, comme nos écrivains le supposent, plus de talent pour la guerre et les négociations que pour le gouvernement intérieur; c'est que le bonheur public puisse être l'ouvrage d'une bonté commune, et que la politique et l'art de la guerre ne soient accessibles qu'à des esprits transcendants.

La bonté qu'on demande dans les rois n'est pas, disait souvent Napoléon, une tendresse de nourrice. Ce n'est pas non plus celle qui s*épanche, comme le croît Varillas, en paroles affectueuses et insinuantes, et s'épuise en vaines caresses : c'est celle qui s'annonce par des bienfaits d une utilité générale, se manifeste à un peuple entier par une protection efficace et durable. Or, comment croire que cette protection soit jamais sans difficulté? N'y a-t-il pas toujours des faibles à défendre contre les puissants, des droits communs à soutenir contre les entreprises des privilèges? Les privilégiés, ou ceux qui prétendent le devenir, manquentils de ruses, d'opiniâtreté, d'audace, pour faire réussir leurs prétentions ou s'y maintenir? Un roi, ami du peuple, est-il dispensé avec eux de sagacité, de prévoyance, de savoir, d'application, de courage? D'un autre côté, un roi n'at-il rien à redouter des vices d'un succeèseur? n'a-t-il aucune précaution à prendre contre le danger de ses propres erreurs? N'estrce donc pas frapper d'un mépris sacrilège le talent et le savoir nécessaires pour faire concourir à la félicité publique tant d'éléments qui tendent à raltérer, que de leur assigner im rang au-dos-

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