CHAPITRE IX
Cicéron parle de la décence des paroles, dans le traité des Devoirs, chap. 35. Il la ret'Ommande aux Romains; la politesse exquise de son esprit en avait conçu les lois , mais la chose était hors des mœurs générales; le mot DÉCENCE n'existait même pas; pour en tenir lieu, Cicéron emploie cette locution : guoddecef. De nombreux passages des odes d'Horace attestent la liberté, pourquoi ne dirai-je pas la grossièreté du langage chez les Romains. Boileau n Vt-il pas dit :
Le latin dans les mots brave rhoanéteté?
Et quel besoin est-il de preuves pour une vérité qui s'explique si h\ox\ par une autre qui n'est pas douteuse? C^est que chez les Romains, les femmes ne vivaient pas en société avec les hommes; que les dames romaines vivaient retirées; que recevoir des hommes chez soi, c'était le honteux privilège des courtisanes et des femmes publiques.
Le bel esprit a essayé, de nos jours, d'accréditer un paradoxe qui me parait blesser tout ensemble la vérité, la morale et le goût. C^est que où la vertu règne, la bienséance est inutile (I); que la pureté des mœurs n'a rien à cacher ni à déguiser; que la franchise du langage est un dès attributs de l'honnéleté des mœurs. Suivant cette doctrine, la bienséance ne serait qu'un voile bon à jeter sur le dérèglement des mœurs, ou, tout au plus, un paUiatif de l'incontinence générale. Sans doute, plus les mœurs sont dissolues, plus il importe que le langage épargne le dégoût qu'elles inspirent. Mais il n'est pas vrai qu'en France l'honnêteté des mœurs puisse se passer de la décence du langage.
La bienséance du langage est l'expression naturelle des mœurs honnêtes.
La bienséance du langage est une lot' de la morale, dans toute société où les femmes sont en parité avec les hommes, parce que c'est un
de prostitution, sculptée en pierre dans le fronlonde Ja porte d'entrée; et Tinscription nàï\e ûe proslibulum, sculptée aussi dans la frise de renlâblcment. On a trouvé dans les ruines de ce même Pompékt une multitude de phallus en ivoire, |)ercé8 par le milieu ; et l'histoire nous apprend que les femmes stériles les suspendaient à leur cou par un ruban.
(I) Mémoires du comte de S..,^ t. III, p. 21.
devoir envers elles. Dans la sociéh'î des femmes, la bienséance du langage est imposée par la double sympathie qui unit Thomme délicat à la pudeur du sexe, et la délicatesse de * chaque homme avec celle de tous les autres. Les sympathies, et les antipathies naturelles, sont des lois de la morale, intimées à tous les cœurs bien nés.
La bienséance du langage serait une loi du goût, quand elle ne serait pas une règle de morale; et c'est par c^tto raison, que la bienséance peut être respectée, au plus haut point, chez ime nation où la corruption des mœurs est portée au dernier excès.
La pureté du goût est une qualité de l'esprit ; c'est un tact qui peut, bien que difficilement, s'acquérir par l'affinage de l'intelligence : ai^ lieu que la pureté des mœurs est le résultat d'habitudes sages, dans lesquelles tous les intérêts de rame sont entrés , et se sont mis d'acrx)rd avec les progrès de l'intelligence. C'est pourquoi, laccord du bon goût et des bonnes mœurs, est plus ordinaire que l'existence dti goût sans mœ^urs, ou des mœurs sans goût.
Nous reviendrons sur ce sujet dans la quatrième période, en examinant la doctrine de Molière sur l'usage de plusieurs expressions qu'il a voulu maintenir, et que l'usage a écartées de la langue.