CHAPITRE XXXVII
« madame de Thianges, madame de la Fayette, <c madame de Coalanges, l'abbé Testu, MM. de « Marsillac et Guilleragues^ chez Gourvilie. On <c écouta la Poétique de Despréaux, qui est un «chef-d'œuvre.» Elle l'avait déjà entendue une fois chez le cardinal de Retz, en 1673. Elle l'entend une troisième fois chez M. de Pomponne. Le 15 janvier 1674, elle dit à sa fille : a J'allai donc samedi dîner chez M. de Poma ponne, comme je vous avais dit; et puis, juste qu'à cinq heures, il fut enchanté , enlevé, « transporté de la perfection des vers de la « Poétique de Despréaux. » Il y a lieu de croire que Boileau et madame de Sévigné ne 3'évitaient pas, puisqu'ils se trouvaient ensemble aux lectures de colui-ci.
On voit dans une lettre de madame de Sévigné, du 9 mars 1672, à sa fille, au sujet de cette pièce des Femmes savantes^ qu'on nous assure avoir été faite pour lui donner une petite correction, ainsi qu'à madame de la Fayette, qu'elle avait ménagé au cardinal de Retz , retenu chez lui par la goutte , le plaisir d'en entendre la lecture de la bouche de Molière. Trissotin, dit-elle, est une fort plaisante chose. Elle parle aussi, dans la même lettre, d'une lecture que Boileau doit faire chez ce même cardinal , de son Lutrin et de sa Poétique. Il faut que nos commentateurs se croient bien supérieurs en intelligence à cette bonne madame de Sévigné, pour se persuader qu'il leur était réservé de découvrir, à près de deux siècles de distance, une malveillance dont elle était l'objet , et dont elle ne se doutait pas, et pour pénétrer le sens et Fintention d'écrits dirigés contre elle, dont elle avait la sottise d'approuver le fond et la forme, et d'aimer les auteurs.
Il faut qu'ils aient une aussi mince idée de la Rochefoucauld et du cardinal de Retz, intimes amis de madame de Sévigné, et chez qui. se réunissaient Molière, la Fontaine et Boileau. Mais, sans considérer que toutes ces personnes n'avaient pas besoin d'un bien grand discernement pour reconnaîtrai si elles, ou leurs amis, étaient l'objet de satires courantes, il aurait suffi de leur supposer un peu de cette curiosité maligne qui ne manque jamais aux bénévoles auditeurs d'une satire. N'en doutons pas, ceux-ci s'étaient assurés de la manière la plus positive, qu'ils n'avaient point
à redouter les applications des ouvrages satiriques dont les auteurs leur faisaient la lecture; ils savaient indubitablement, de la bouche des auteurs mômes, le nom des personnes qui avaient servi de modèle à leurs tableaux, et ils n'avaient pas besoin de le demander. Qui de nous a jamais assisté à la lecture d'un poète comique ou satirique, sans être instruit, dans le plus grand détail , des allusions que l'auteur avait eu l'intention de faire, et de ses motifs ? Il faudrait bien peu connaître et les gens du monde et les auteurs, pour douter de la curiosité des premiers et de l'empressement des seconds à la satisfaire. Soyons certains que quand madame de Sévigné ménageait à son ami le cardinal de Retz la lecture de la satire de Boileau , elle en avait d'avance la clef, et savait à qui le poète consentait ( tout au moins) qu'on appliquât les traits de sa satire.
Il importait à la vérité historique de montrer, non que Molière, la Fontaine, Boileau et Racine affectionnaient mesdames de Sévigné , de la Fayette, de Maintenon, et leur société, mais qu'ils en étaient venus au point de la respecter et de la craindre. La querelle élevée entre les mœurs dissolues et les mceurs chastes et décentes trouve son terme à la tin de la période que nous parcourons; il était nécessaire, pour en bien connaître le résultat, de savoir comment et par quelles personnes elle fut terminée.