CHAPITRE XXIV
ChaDgements opérés dans les esprits et dans les mœurs par le règne de Louis XII, et qui viureul à Tappui des principes de la révolution.
Nous avons dit que l'indépendance et la richesse propres au négoce des \111es de France, et la confédération de ces villes avec la hanse teutonique, avaient favorisé l'aflranchissement du commun état et celui de la royauté. La monarchie a donc les premières obligations de son rétabissement à la république du négoce.
Sous le règne de Louis XII, à côté de cette république, s'en constituèrent deux autres dont ce prince favorisa la naissance, et dirigea le premier essor vers l'intérêt national. Ce furent la république des lettres, et la république des femmes. Par elles, s'opéra une grande révolution dans les esprits et dans les mœurs; par elles, se formèrent et s'exercèrent, à l'avantage de la monarchie, deux nouvelles puissances : celle des lumières, celle de la mode et du ridicule.
L'auteur des Lettres persanes dit, en parlant des femmes intrigantes qui, de son temps, étaient attachées à tous les hommes puissants, à la cour, à Paris, dans les provinces, et par qui passaient toutes les grâces et toutes les injustices, qvCelles formpfit une espèce de république^ dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement. Cest . ajoute Montesquieu, comme un nouvel État dans l'État. Ce n'est pas de cette république-là que je veux parler ; je parle de la république formée par le sexe entier, dont celle de Montesquieu e^t un extrait, et dont elle est la lie.
Tout le monde voit et sent que les femmes exercent un grand empire en France. Inde-
pendantes^ souvent maUrcsses dans la société domestique^ reines dans la société privée^ elles influent encore puissamment sur la société politique.
Il serait difficile, sans doute, de déterminer précisément la mesure du pouvoir qu'elles exercent, et de reconnaître distinctement Torganisation de leur puissance; mais on peut observer parmi dles le mouvement d'une république tooioars en aetion dans lar monarchie , sans jamais se confondre avec elle. D'abord, tout en se soumettant aux distinctions de fortune, de naissance, d'autorité, qui marquent les rangs de leurs pères , de leurs frères , de leurs époux , les femmes ne se classent point entre elles selon ces distinctions ; elles i-econnaissent des prééminences toutes personnelles qui se jouent de celles des rangs, et semblent se plaire à les confondre. Suivant leur âge et leiu* position, elles reconnaissent la prééminence de la beauté, et elles en reçoivent leurs lois pour les manières et leurs vêtements; ou celle des talents, de l'esprit, de la raison, et c'est d'après celle-là que se dirige leur instruction; ou enfin celle des qualités morales, et de cette dernière relèvent leurs mœurs.
Ensuite, l'autorité entre elles n'est point héréditaire, puisque la beauté et le mérite peW sonnel ne le sont point.
C'est bien là une république à peu près démocratique.
La beauté, pur don du hasard, serait sans doute un titre de prééminence fort contestable dans la démocratie , d'autant, que c'est un avantage qui appartient à peu de femmes. Mais il leur est accordé pour peu de temps, et toutes rentrent bientôt dans la commune condition, à moins qu'elles ne fassent succéder à ce privilège éphémère la distinction des talents et des vertus.
Les diverses prééminences que les femmes reconnaissent entre elles produiraient l'anarchie, si elles ne tendaient toutes à un même but, c'est-àrdire à l'accroissement ou à la conservation des droits de leur sexe contre les usurpations ou les prétentions du nôtre.
La beauté et la jeunesse, excitées par le déàr de plaire , ont donné aux agréments extérieurs une variété infinie, et la renouvellent sans cesse : elles ont créé l'empire de la mode ; elles ont soutenu cet empire par le ridicule.
Quand les intérêts les plus frivoles furent protégés par une puissance aussi forte que celle de la mode et du ridicule, les intérêts les plus sérieux du sexe ^tier se rangèrent sous le même abri. La mode gouverna les mœurs à plusieurs égards : le ridicule s'attacha aux vices des hommes les plus contraires à la liberté du sexe, à la jalottsicy àla domination , même aux hdiiîiiHles incoamodes, à l'assiduité près de leurs femmes; et tout cela fut traité comme les vieilles pai'ures, les vieilles manières^ les prétentions manquées dans Tart de plaire.
Ainsi, d'un côté, les femmes jeunes et belles sentirent le besoin d'allier de bonne heure à la beauté des qualités plus solides; et, de l'autre, les femmes les plus graves sentirent la nécessité de s'aider des plus jeunes et des plus frivoles pour le maintien de la commune autorité. C'est ainsi que l'unité s^'établit dans la république.
La mode est, d'une extrémité de la France à l'autre, le ralliement des femmes de tous les Ages , de tous les genres de mérite et de pré« tentions. C'est par la mode qu'elles exercent les droits de la république sur les hommes de la monarchie et sur le système monarchique.
Elles commandent, elles récompensent par la mode; elles défendent, elles punissent par le ridicule. Le ridicule met hors la protection de la mode : c'est le hors de la loi de leur république.
L'existence actuelle des femmes françaises n'a pas toujours été la même , nos mœurs ne se sont pas toujours prêtées aux modes; et les modes , aujourd'hui , n'ont pas tout à foit envahi le domaine des mœurs. Les mœurs et la mode sont continuellement aux prises, en négociation et en arrangement sur leurs limites respectives.
On se persuade que les temps de la chevalerie ont été les plus heureux et les'plus beaux qui aient jamais lui pour les femmes. D'abord, il ne faut pas confondre la chevalerie primitive du onzième siècle avec la chevalerie romanesque dont j'ai déjà parlé , grand œuvre de François !•'. Le temps de la première fiit pour les femmes, ainsi que pour les hommes, une période d^abjection et de malheur. Ne regardant pas le bonheur des seigneurs qui opprimaient la nation comme partie du bonheur de la nation, ou comme une compensation de son
CHAHTRE XXIV.
malheur, je ne compte pas non plus la gloire des châtelaines dans le bilan des femmes françaises du même temps. Celles-ci vivaient dans Foppressiou comme leurs pèi*es, leurs maris, leurs enfants. On pourrait même contester à ces dames de château qui brillaient de tant d^éclat sur les amphithéâtres d'un tournoi, qui étaient pour la confrérie des chevaliers l'objet d'un cidte religieux et d'une adoration solennelle ; on pourrait leur contester un bonheur correspondant à de si belles apparences, et demander si cette idolâtrie qui leur était vouée n'était pas une des pompes de la grandeur de ces temps-là, Tostentation intéressée d'une courtoise profitable, ou l'exagération d'une servilité réelle sous des apparences passionnées; et si^ dans l'intérieur de la société domestique, lesgrandesdamesn'étaientpasexposéescomme les autres à toute la rudesse d'une domination sans frein ?
Les femmes n*ont commencé à jouir en France d'une existence heureuse et honorable que sous le règne de Louis XII. Ala fin du quinzième siècle^ les discordes publiques avaient cessé, les factions étaient récrâcilîées, les âmes s'ouvraient aux sentiments doux, les esprits se cultivaient, les richesses et les commodités de la vie se multipliaient; tout était disposé pour des communications plus intimes, pour des relations plus étroites entre toutes les personnes des classes aisées; la société privée se formait : c'était là que les femmes allaient établir leur autorité; tout les y portait, tous les y appelait; un nouvel ordre de choses allait s'établir; il ne s'agissait que de commencer.
La cour formée par Louis XII, pour Anne de Bretagne, commença.
On réforme par les lois , a dit Montesquieu , ce qui est établi par les lois; mais on réforme par d'aïufres mœurs et d'autres manières ce qui est éiabU par les mœurs et les manières (1).
Or, ces autres mœurs, comment les faitron naître ? Par les exemples (2).
C'est par ce moyen, et non par d'autres plus violents dont il usa d'abord, que Pierre V^ changea les mœurs moscovites. « Les femmes « russes , dit toujours Montesquieu , étaient
(I) SsprUdesMs, liv. XIX, ch. ziv.
(1) Ilfid., ch. XV.
o renfermées et en quelque façon esclaves; il « les appela à la cour, il les fit habiller à l'al- « lemande ; il leur «ivoyait des étoffes. Ce sexe « goûta d'abord une façon de vivre qui flattait c si fort son goût, sa vanité et ses passions, et a la fit goûter aux hommes (1). »
Il y avait moins à faire en France au quin* zième siècle, qu'en Russie au dix-septième, pour changer la condition des femmes, et établir des relations plus douces et plus honorables entre leur sexe et le nôtre. Les femmes françaises n'étaient point esclaves, seulement elles vivaient confinées dans la vie domestique; il ne fallait qu'élever cette destinée sans en changer la nature ; il ne s'agissait que de donner aux femmes des droits et des devoirs de plus, sans retrancher à ceux qui étaient établis et reconnus.
Tout était disposé à la cour de Louis XII pour cette révolution.
Anne de Bretagne, dit Brantôme (2), avait très-belle et bonne grâce ; elle était pleine de mqjesté et belle éloquence; elle était sensée, spirituelle, sage. Elle était, de plus, femme de tête: Louis rappelait quelquefois «a Bretonne. Elle avait aussi de la hauteur, mais avec les grands ; elle avait appris dès son enfance à les connaître : elle avait vu les seigneurs bretons, conjurés contre son père, assassiner Landais, son ministre, dont le crirhe était d'avoir voulu, lui plébéien, les réduire à l'obéissance. Elle apportait à Louis Xn une couronne en dot, et accroissait le royaume d'une importante province. Dans de telles circonstances, il est facile de concevoir que Louis Xll ait eu l'idée de composer une cour à cette princesse : ce n'était que continuer un honneur dont elle avait joui en Bretagne, avant que cette province fût réunie à la France. On conçoit aussi les témoignages de considération qu'il se plaisait à lui donner en toute occasion, tel que celui dont parle Brantôme : « Il ne venoit jamais, dit-il , en sa cour a prince étranger et ambassadeur qu'après l'a- « voir vu et ouï, le roi n'envoyât faire sa révéa rence à la reine, voulant qu'on lui portât le a même respect qu'à lui. »
D'autres motifs sollicitaient de Louis XII l'é-
(1) Esprit des lois, liv. XIX, ch. xiv.
(2) Dames illustres, p. 9, 10 et suivantes.
LOUIS XII
tablissement d'une cour près de la reine. Louis XI avait dompté les grands^ il restait à les gagner. Quel moyen plus puissant pour y réussir que de rendre la cour à la fois plus aimable et plus respectable^ et d'intéresser toutes les anciennes familles à mériter la bienveillance d'une princesse de qui les mères pouvaient attendre pour leurs filles le plus noble et le plus touchant de tous les bienfaits^ celui d'une belle éducation^ et de qui les filles pouvaient espérer pour elles-mêmes une brillante existence et un solide établissement?
Enfin ^ Louis XII aimait Anne de Bretagne. Quelle jouissance plus douce que celle de faire le bien qu'on a conçu par la personne qu'on chérit? Quelle facilité pour remplir de grands devoirs que leur union avec un grand plaisir!
Louis XII, en formant une cour à la reine ^ montra aux femmes de toutes les conditions un exemple des égards qu'elles pouvaient obtenir^ et s'honora de donner à tous les maris l'exemple de ceux qu'ils devaient accorder.
En formant une cour à la reine, non-seulement il élevait cette princesse^ mais il élevait aussi les femmes dont il l'environnait; il les appelait à la cour^ où elles n'avaient point eu d'accès jusque-là; il leur marquait un rang^ il leur donnait un état (i), sous le titre de dames et de filles d'honneur; il leur assurait, par ce moyen, d'honorables mariages, et de-s maris qui s'honoraient de leur alliance. La reine,, qui, par sa conduite, ses leçons, ses instructions, les avait formées à la vertu et façonnées à son modèle, leur donnait aussi l'exemple de l'empire que de belles qualités donnent sur des maris; et cet exemple valait bien les étoffes que distribua à la suite Pierre !•' pour intéresser les femmes aux vues de sa politique.
L'élévation d'Anne de Bretagne, et son légitime ascendanj sur Louis XII, l'élévation d'un grand nombre de jeunes filles formées par elle, l'ascendant de leur esprit, de leur raison, de leurs talents, sur les grands auxquels elles furent unies, changèrent la condition des femmes de toutes les classes en France. Toutes essayèrent d'imposer dans leurs maisons, quand Anne de Bretagne partagea les honneurs du rang su-
(I) Histoire de Charles VI fl, édition du Louvre, f684, p. 708.
préme, et quand ses nobles élèves prirent chez elles une autorité jusqu'alors inconnue.
Ici commence la république des femmes.
La beauté n'eut besoin que d'elle-même, pour se saisir des avantages que les égards du roi envers la reine donnaient à toutes les femmes sur tous les;naris. La beauté, qui était la proie d'un besoin grossier, se fit l'idole du désir. Pour en faire un long délire, il suffisait qu'elle le fît attendre et le fît prier.
Mais l'union de la raison et de la vertu avec la beauté était nécessaire pour élever le sexe entier à la destinée qui lui était indiquée par l'exemple d'Anne de Bretagne. C'était par mi tel assemblage que les femmes devaient convertir en intérêts durables dans le cœur des hommes des désirs qu'un moment voyait naître et finir. C'est par un tel assemblage qu'elles devaient fah-e connaîtimà notre sexe le mélange des pures et sages jouissances de l'âme, des voluptés de l'esprit et de l'imagination, avec les délices du plus exquis de nos sens; faire jouer sur toutes nos facultés morales en même temps la crainte et l'espérance, stimulants des passions, et se rendre arbitres de notre bonheur, n'ayant été jusque-là qu'esclaves de nos plaisirs.
A l'exemple d'Anne de Bretagne, elles acquièrent de ^instl^lction. Des communications plus confiantes, plus intimes, et en même temps une émulation affectueuse d'esprit, de raison, de vertu, s'établissent entre les deux sexes; l'un et l'autre prennent un essor nou-' veau. Les qualités propres à l'un deviennent communes à l'autre : ils s'appartiennent mutuellement par une multitude de points différents. Les femmes s'élèvent des soins de la maison à tous les intérêts de la famille, à ceux même de la cité, à ceux de la patrie. Leur condition ne se borne plus à être placées, comme des propriétés plus ou moins précieuses, sous la protection et la garantie de l'état^ocial; elles deviennent partie de la société même; elles partagent les droits qu'elle assure; elles sont garantes autant que garanties, protectrices aussi bien que protégées. Toutes les qualités brillantes, aimables et solides, qui constituent aujourd'hui i'existence morale des deux sexes en France, et ajoutent tant à la force, à la grandeur et à la politesse de la nation , sont dues en grande partie à l'identité qui s'est établie.
CHAPITHE \X[V.
depuis le quinzième siècle, entre la moitié forte et la moitié délicate de cette nation : et c'est en grande partie par le beau développement des esprits et des mœurs qui a commencé alors^ que la civilisation moderne l'emporte sur celle des temps ariciens, et la civilisation française sur celle des autres nations.
La liberté des femmes, dit Montesquieu, s'unit naturellement avec l'esprit de la monarchie (l).
Elle s'unit avec la monarchie, en haine de la démocratie et en haine du despotisme.
En haine de la démocratie, parce que dans cette constitution les hommes sont trop occupés des affaires p«bliques et trop jaloux de leur indépendance.
En haine du despotisme, parce que les femmes sont réduites, sous un gouvernement oppressif, à partager la servitude des hommes. Sous le despotisme, dit Montesquieu, la légèreté^ V indiscrétion des femmes, leurs penchants, leurs répugnances, seraient im danger continuel pour les familles. Ajoutons, que la servitude civile et politique n'eût-elle à leurs yeux que le tort de donner aux hommes d'autres maîtres qu'elles, c'en serait assez pour justifier leur aversion.
La liberté des femmes s'unit plus dignement et plus étroitement avec l'esprit de la monarchie représentative qu'avec celui de toute autre forme de monarchie, parce que les bonnes mqeurs sont le partage de Tune, et la dissolution le partage de l'autre. Sous la première, les fenunes s'attachent à la Uberté publique et à la patrie, et servent puissamment Tune et Fautre. Sous les monarchies dénuées d'une représentation nationale, elles se laissent fléchir au pouvoir absolu, tant qu'il ne se jette point dans l'arbitraire; car, dès qu'il abuse, elles rentrent dans l'intérêt public.
Les bonnes mœurs, ai-je dit, sont le partage des monarchies représentatives; et, en effet, sous ce gouvernement, la cour du prince, le prince lui-même, sont contenus dans une certaine décence par la crainte de la censure , qui peut se faire entendre plus ou moins for* tement du haut de la tribune nationale. Là, des exemples éclatants n'autorisent donc point
(I) EsfirU des lois, liv. XIX, ch, xy.
cette dissolution de mœurs, qui est la dissolution des liens de famille. Est-il nécessaire d'expliquer comment l'amour de la famille produit dans les femmes non-seulement l'amour de la libellé politique, à laquelle le chef de la famille doit sa dignité et sa force, mais aussi l'amour de la patrie, qui assure la prospérité commune? Les mœurs des femmes anglaises, heureux effet de la constitution de leur pays , sont éininemment conservatrices de cette constitution. Un semblable appui avait été préparé à la liberté française par le règne de Louis XIL Je n'ai pas besoin de prouver que la liberté des femmes dégénère aisément en licence, c'est-à-dire en galanterie ouverte, dans ces monarchies où le prince, affranchi de la crainte de toute censure , se tient pour dispensé de toute retenue , et protège les scandales des femmes de cour et de celles du grand monde, contre l'indignation des gens de bien. Je n'ai pas besoin de prouver que la galanterie ouverte, incompatible avec l'attachement pour la famille, rend les femmes indifférentes à la dignilé de son chef, étrangères à l'amour de la patrie, et les dispose ainsi en faveur du pouvoïr absolu, qui, tout en les dégradant , paraît se soumettre devant elles. C'est ce que vous voyez en France sous les successeurs de Louis XII, à commencer par François I", qui , renversant d'un côté l'édifice constitutionnel consacré par son auguste prédécesseur, mil de l'autre tous ses soins à corrompre et avilir tout ce que sa cour rassemblait autour de lui de ce sexe que Louis XII avait voulu élever à une destinée plus douce et plus honorable.
Heureusement, la corruption et l'avilissement des femmes de la cour et de ce qu'on appelait le grand monde, n'infecta pas celles de la nation entière, et n'éteignit pas, même dans celles qui en furent atteintes , la haine de la tyrannie. En favorisant le despotisme, elles ne lui permirent pas d'excéder certaines borT nés. On disait de la France, avant 1789, que c'était une monarchie tempérée par des chansons. Si l'on eût ajouté que c'étaient les femmes qui les chantaient, que c'était pour elle$ qu'on les faisait, la définition se serait réduite à ces n^ots moins piquants, mais simples et justes ; La France est une monarchie tempérée par les femmes. Montesquieu a beaucoup parlé des pouvoirs intermédiaires indépendants et
LOUIS XIL
subordonnes. Il n'y en eut pas de mieux caractérisé que celui des femmes sous l'ancienne monarchie, et qui fût placé à distance plus égale de la démocratie et du despotisme. Ce pouvoir devint insuffisant, en 1789, contre la royauté prétendant au despotisme ; et les femmes aidèrent puissamment à la révolution. En 1793, il fut comprimé par la démocratie furieuse, mais non détruit; et if ne cessa d'agir pour le rétablissement d'unpouvoirmonarchique. Elles se sont encore exercées depuis contre le despotisme et la démocratie. Je m'abstiens de parler du moment présent ; j'obsen'erai seulement qu'elles ont incomparablement plus de dispositions et plus de force pour l'attaque du despotisme, que pour celle de la démocratie. La raison de cette différence , c'est que leur arme habituelle est le ridicule, et que la tyrannie prête plus au ridicule que l'anarchie. En toute chose, ce qui donne le plus à rire, ce qui est essentiellement ridicule , c'est la prétention manquée. Plus la prétention est altière et afTecte une attitude redoutable, plus aussi elle est ridicule quand elle manque son effet. Si la tyrannie est le travers le plus ridicule quand elle est manquée^ elle est aussi la prétention qu'il est le plus facile de faire manquer par le ridicide. Les fenmies n'ont qu'à vouloir en France. Qu'elles chansonnent la tyrannie ; que les esclaves s'égayent, et que le iycan s'attriste; qu'une seule fasse du tyran de l'État un esclave de boudoir, la tyrannie n'est plu$.
En montrant ce que l'influence des femmes aurait eu d'utile pour la liberté, si les institutions de Louis X4I, ou les mœurs dont sa cour avait donné l'exemple , avaient été respectées après lui, j'en ai dit assez pour faire concevoir ce qu'on peut attendre d'elles aujourd'hui. Les institutions politiques du temps de Louis XII sont rétablies. Les mœurs de la cour, sur lesquelles se règlent d'ordinaire celles de la nation, seront désormais contenues, par la présence d'une représentation nationale. Il est donc présumable que la puissance des femmes aura bientôt recouvré toute son utilité, et que la nation aura un motif de plus pour admirer la haute sagesse du prince qui l'a créée.
Je termine sur ce sujet par une observation concernant la manière dont le président Hénault parle de la formation de la cour d'Anne
de Bretagne. « Anne de Bretagne, dit-il, avail « commencé à attirer des femmes à la cour; « mais , comme Louis XII ne s'en occupait « guère, ce ne fut que sous François I" qu'el- « les y parurent avec éclat, d II ne va point au delà de cette remarque. Il n*est frappé tiue de Cédai dont brillèrent les femmes sous François I". Ainsi il ne voit, dans l'entrée des femmes à la cour d'Anne de Bretagne, rien qui regarde l'histoire des mœurs françaises.
Deux étranges méprises se rencontrent dans le peu de paroles de l'historien.
La première, est.de ne voir qu'un changement d'appareil dans un véritable changement de mœurs, et une révolution de cour dans une révolution profondément nationale.
La seconde, est de faire dater Véclal des femmes de la cour de France, non du temps où une des plus illustres reines les fit briller autour d'elle de tout l'éclat de leur beauté, de leur jeunesse, et d'une éducation toute nouvelle, mais de celui où François T' déclara le icandaie des amours adultères^ et ou commi'vça le règn*! rarement intenompu des m adresses du roi ({). Conçoit on que Jlénault accuse l'indifférence de Louis XII pour une cour qui était l'ouvrage de sa politique , parce qu'il ne regarda qu'avec des yeux de père ces jeunes beautés confiées à sa femme par les plus illustres familles, et qu'il fasse honneur de leur éclat au prince qui s'occupa d'elles en homme à bonnes forttmes, et en mari débauché; au prince qui mourut d*un mal honteux, gagné dans un commerce criminel? Certes, on peut faire à nos pères Phonneur de croire que le règne des femmes ne se serait jamais établi en France, si, au lieu de procéder des illustres exemples de Louis XII et d'Anne de Bretagne, et de l'école de vertus où elle formait à son modèle un grand nombre de femmes et de filles, jeunes et belles, et d^s premières maisons du royaume (3), ce règne avait dû s'établir sur l'école de François I*"", et sur le système de dépravation qui, durant trois cents ans, a mis à la cour et à la ville l'adultère en évidence; la concubine à côté , souvent au-dessus de l'é-
( I ) M. Lacretelle, Préface de Vhistoire des guerres de reUglon.
(2) Brantôme, Femmes illustres : Anne de Bretagne,
CHAPITRK \M[\\