‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 96 sur 359 · I. Observations sur VMstolre de Mézeray · texte numérisé non relu

I. Observations sur VMstolre de Mézeray

L'histoire de toutes nos histoires de France est dans les deux déplorables lettres que Mézeray a ccriles à Golbert, en 1669 et 1672, lesquelles ont été récemment publiées, et calquées, pour plus d'authenticité, sur les originaux. On voit là que ce judicieux, ce franc et fier écrivain fut privé par Colbert d'une pension de quatre mille francs que le cardinal de- Richelieu avait attachée à sa qualité d'historiographe de France. Et pourquoi cette suppression? parce que Mézeray avait écrit selon ses principes et sa conscience (i). On y voit aussi , et ceci est affligeant, le

(f) £o comparmnt Téditioo corrigée arec Tédition originale, on Terra les Téritéi qui déplaisaieni aa goarernemeDt,

digne et fidèle historiographe dont la vérité et le ta. lent devaient fixer la renommée des rois et des ministres dans la postérité, s'humilier devant un ministre, son justiciable, jusqu'à s'excuser de ses prétendues erreurs sur sa bonne intention, et lui demander grâce, tenant à la main cette plume vigoureuse, qui pouvait tant retrancher ou tant ajouter à la considération de celui qu'il implorait. Le malheureux fait pis, il se hâte de faire une nouvelle édition, où il promet de ne laisser rien de ce qui déplaît; il l'annonce au ministre, il assure Sa Grandeur que celte édition fera disparaître et tomber dans l'oubli celle où sont renfermées ses malheureuses bévues. Il travaille à cette nouvelle édition sous les yeux et sous la censure de M. Perrault, promettant qu'elle serait bien purgée de toute vérité désagréable au gouvernement (voilà, ai-je dit, l'histoire de nos histoires), et Colbert lui rend moitié àe sa pension. Mézeray est confondu de se voir seulement à denU réintégré dans les bonnes gr&ces du ministre; il croyait faire assez par sa soumission à U censure de Perrault pour les regagner tout entières; et il écrit de nouveau à Colbert pour obtenir une marque de satisfaction complète, c'est-à-dire la pen • sion de quatre mille francs sans retranchement Landine dit qu*il ne l'obtint pas : il dit même que Colbert supprima la moitié qu'il avait rendue. Alors Mézeray publia sa seconde édition corrigée, mais en annonçant au public qu'il avait été forcé de la corriger, ce qui fit que la deuxième édition ne répara point, comme il l'avait cru et promis, son tort envers le gouvernement. La nouvelle édition qui devait fure oublier la première, au lieu de déprécier celle-ci, fut décriée par elle; celle dont le» retranchements accusaient l'autre de trop de hardiesse fut accusée ptr celle-ci de lâcheté. Le public ne balança pas entre les deux ; et cela serait arrivé ainsi, quand Mézeray n'au-

qa*on aTait ou ra jées dans les antres édirioDs , on qne les écrirains ne s'étaient pas permis de dire. Landioe dit de son oiirrage : Son esprit frondeur s'y montre à chaque page; il eut la kmrdicsse d'y faire l'histoire de l'origine de tontes nos espèce d'impôts, arec^es réflexions fort libres. Colbert s'en plaignit. {Dictionmaire historique^ an mot Mézeray,)

APPliNDICKS.

^ail pas appris lui-Diéme au public la contrainte qu'il -avait éprouvée. Colbert avait cru agir en ceci, comme en toutes choses , d'après de bons calculs en rendant à Tauteur la moitié de sa pension pour prix de sa soumissioii , et en retenant l'autre moitié pour peine de l'écart qu'il s'était permis, et en prononçant ensuite la suppression totale pour punir la divulgation de la censure secrète qu'il avait exercée.

Si Mézeray, plus Ger et mieux avisé, avait d'abord écrit au ministre : « Je ne puis rien changer à ce que j'ai écrit, mais l'histoire dira pourquoi vous m'avez dépouillé d'une pension attachée à mon titre, » la pension aurait été doublée, et le livre serait demeuré intact.

Voici les principaux passages de ces lettres (t)- La première est du 31 janvier 1669 :

«... Ce que M. Perrault m'a dit de votre part a été « un terrible coup de foudre, qui m'a rendu tout à « fait immobile , et qui m'a 6té tout sentiment, hor- « mis celui d'une extrême douleur de vous avoir dé-

• plu... Je ne prétends point, Monseigneur, justifier « mes manquements, autrement qu'en les réparant, « et en justifiant la rectitude de mes intentions par « une prompte et sincère obéissance; ce qui me sera « d'autant plus facile, qu'une seconde édition de mon « ouvrage , étant augmentée de plus de trois cents « articles, et d'un très-grand nombre de choses aussi « utiles que rares et curieuses, effacera et anéantira « bientôt la première : car, comme le savent ceux « qui entendent le commerce des livres, c'est une

• expérience infaillible, que les impressions posté-

• rieures, quand elles se font du vivant des auteurs, « et qu'elles sont plus amples et plufi correctes, font -• périr tout à fait les pré<'identes, en sorte qu'on n'en

• tient plus compte, et même qu'on n'en voit plus

• du tout. C'est dans cette disposition, Monseigneur, -« que j'ai prié M. Perrault de vous assurer que je suis

• prêt à passer l'éponge sur tous les endroits que

• vous jugerez dignes de censure dans mon livre, et

• de vous protester, en même temps, que je veux em- « ployer tous mes efforts, et si peu de talent que Dieu « m'a donné, pour faire connaître à toute la terre que « vous n'avez jamais fait de créature qui soit à vous « par un attachement plus véritable, ni qui puisse

• avoir plus de passion et plus de zèle pour tout ce

• qui vous touche, qu'en aura jusqu'au dernier soup r « de sa vie, Monseigneur^ votre, etc. •

La seconde lettre est du 16 mars 1672, de plus de deux ans postérieure à la première :

• Monseigneur, je vous rends très-humbles grâces

• de l'ordonnance de 2,000 liv. qu'il vous a plu m'cn-

• voyer. Je l'ai reçue avec le même respect et la même

• reconnaissance que si elle eût été entière , et telle « que feu monseigneur le cardinal me l'avait obtenue « du roi , et que vous-même , Monseigneur, aviez eu « la bonté de me la faire continuer durant plusieurs

(i) Voyages aux env'ux>ns de Paris ^ par Delort, t. ÎI.

« années. Mais je vous avouerai franchement, Mon- « seigneur, que j'ai sujet de craindre qu'on ne m'ait «« encore imputé {t) quelque nouvelle faute, et que le « retranchement n'en soit une punition. Si j'en pbu- « vais avoir connaissance, je me mettrais en devoir, t( ou de m'en justifier, ou de la réparer selon vos or- ** dres (2). Je m'examine pour cet effet à la dernièie « rigueur; je cherche jusqu'au fond de mon àme, et « ma conscience ne me reproche rien. Je travaille, « Monseigneur, selon vos intentions et selon les règlis

• que vous m'avez prescrites (3). Je porte mes feuilU>s « à M. Perrault, j'avance le travail autant qu'il m'est « possible; ainsi, Monseigneur, je ne puis trouver « d'autre cause de ma diminution que mon peu de

• mérite : mais la générosité du plus grand des rois,

• et la faveur de votre protection, peuvent bien encore « suppléer à ce défaut, comme elles y ont suppléé

« jusqu'à l'année présente. C'est avec cette espo- , « rance. Monseigneur, que je prends la hardiessi' « d'avoir recours à votre bonté, toujours si favorable « aux gens de lettres et aux créatures de feu monsein gneur le cardinal, dont la mémoire vous est si « chère. Ne retranchez pas, s'il vous plait, une partie n de vos grâces à une personne qui perdrait plutôt la « vie que de rien diminuer du zèle qu'il a pour volie n service, et de l'attachement inviolable avec lequel il « fait gloire d'être. Monseigneur^ de votre grandeur^ u le (K^humble, etc.

« Mêzerat, fiistoriogi'aphe. >»

Aurait-il osé signer en ces ierines fidèle et véridiquv historiographe, au bas de laletti-e qu'on vient de lire? Et si une main étrangère eût ajouté ces qualités à fou titre, et lui eût représenté sa lettre, Mézeray n'aurait-il pas rougi de honte? Et si ses engagemen'N étaient incompatibles avec la vérité, comment osait il se dire encore historiographe? à moins (\\ï' historiographe, désignant un homme en charge et suspect . n'avertisse qu'il n'a pas les obligations de l'historien.

Mézeray avait eu plus de respect de lui-même lorsque le cardinal Mazarin lui reprocha d'avoir écrit que Louis XI avait été mauvais fîls , mauvais père, mauvais ami, mauvais mari, disant qu'il n'aurait pas du ainsi maltraiter un roi de France. • J'en t^uis fâché ,

(i) Ces mots ^apposent que son ouvrage corrigé n^STitit pas encore paru; en effet, la seconde éditiou in- fol. est de i685.

(a) MémeoliHervatiuu.

(3) Les histuriographes qui i»e conformeut aux intentions et ans règles des uinistres^ sont bien véridiqups, bien iu.itructifs, bien utiles aux nations et aux lettres!... Si un c.-i> ractère aussi indépendant par sa nature que Méreray a pu prendre nn tel engagement on pent présumer que telle est la rouTeotion expresse on tacite de tous nos historiens avtr le gouvernement, depuis qne rimprimerie a fait concevoir a Tantorité le danger qu*auraicnt pour elle ses abus, et l'idco de veiller sur toutes les plumes, et de mettre, si ou le peut dire, des sentinelles aux issues de la pensée.

• répomlit IVciixain-, mais, comme historien, je dois

• être rintcrprêle de la vérité. • (Dclandiue et Chaudon.")

Remarquez le motif du cardinal Mazarin. Ce n'est ni d'exajiération, ni de mensonge, qu'il accuse l'histoire de Louis XI ; il n'en conteste pas la vérité : mais c'est la vérité dite sur un roi de France qui choque le courtisan italien; c'est l'irrévérence envers la royauté. Ainsi, la postérité même n'a pas le droit de prononcer sur la mémoire du roi ; la royauté Ynet les princes à couvert de la justice des siècles. C'est peu d'être condamnés au respect du roi vivant, lorsqu'il est un tyran ; les sujets d'une monarchie , les sujets de tous les temps, de toutes les périodes, de tout le passé et de tout l'avenir d'une monarchie , sont obligés solidairement au respect envers tous les rois futurs de la monarchie ! et chaque roi qui s'assied sur le trône , faisant revivre en lui tous ceux qui l'ont occupé, a le droit de les faire respecter en lui, et acquiert, quoi qu'il fasse, le droit d'être respecté dans dix siècles, dans sa quarantième génération. Ainsi Mézcray était sujet de Louis XI , et nous sommes sujets de Charles IX ! et le roi régnant règne déjà sur les historiens du vingl-cinquicmc siècle!

Toutes ces conséquences sont renfermées dans le mot du cardinal Mazarin, et, il faut le dire, elles le sont dans les principes de la censure royale, quand un censeur vous dit : « Sous la monarchie, il faut toujours parler décemment d'un roi , quelque ancien qu'il soit, quelque méchant qu'il ait été. » Ce n'est pas ainsi, comme nous l'avons vu en commençant le mémoire sur François l", que pensaient les Montaigne et les Bossuel.

II. Observations sur une imputation injurieuse faite par le président UénauU à Henri IV.

Comme je n'écris ni Thisloire de France ni celle de Louis X'I , ni celle de François l'% mais un mémoire de critique, dans lequel la vérité exige que je combatte les erreurs et les mensonges des historiens, je me crois obligé d'arrêter plus particulièrement l'attention sur les inexactitudes du plus exact d'entre eux , de celui à qui la rigueur de sa méthode , la sécheresse de son style, avaient rendu l'exactitude plus nécessaire, et les faussetés moins possibles; de celui dont l'ouvrage est cité généralement comme le répertoire des vérités les plus intéressantes de J'histoire de France : je parle du président Hénault. Si je parviens à prouver sa déloyauté à l'égard de Louis Xll, j'aurai fourni une forte présomption de celle des autres historiens que j'accuse en même temps que lui.

J'ai dit (l) que, surintendant de la maison de Marie Ixdinska, femme de Louis XV, et courtisan corrompu , il avait dérobé au règne de Louis Xll plu-

FHAiNÇOIS I".

sieurs titres de gloire pour en décorer les rc'gncs de François }•' et de. Charles IX, et avait été déterminé par l'opinion que , sous un règne dissolu et despotique, tel que celui de Louis XV, la gloire de Louis Xll était la censure du prince, et que l'éloge des rois despotiques et dissolus était l'approbation de ses principes et de ses habitudes. Cette imputation ne paraîtra, peut-être, pas suffisamment justifiée; il en coûte toujours pour se détromper d'une ancienne erreur, et j'avoue qu'il est pénible de retirer sa confiance à un guide sans lequel on s'accorde généralement à dire qu'on ne peut se retrouver dans le dédale de l'histoire de France. Je me «vois donc obligé de fortifier les preuves d'inûdélité que j'ai fournies contre le président Hénault, par l'exemple d'une autre prévarication dont il s'est rendu coupable envers Henri IV ; et je vais la mettre en évidence. Il a eu la malheureuse et indigne faiblesse d'imputer à ce grand prince , contre toute vérité et toute justice, une faute qu'il qualifie de grave, et de l'attribuer à un motif que tout le monde estime bas, Tingratitude ; et il n'a pas rougi de présenter Louis XV comme le réparateur de cette faute, et le vengeur d'une classe de la société qu'elle atteignait. Hénault croyait-il que c'était une œuvre louable de retrancher à la considération de nos meilleurs rois une partie de leur superflu, pour l'attribuer aux princes qui manquaient du nécessaire : ou bien s'est-il persuadé qu'il pourrait avec succès marquer à François I**', à Charles IX, à Louis XV, une place dans l'opinion au-dessus des plus chéris et des plus vénérés de nos rois ?

Voici le texte du président Hénault :

•« L'édit de ftenri IV supprima la noblesse acquise « par les armes. Depuis ce temps (lôOO), lb grittil-

« HOMIIB n'est plus CBLVI QVl A SERVI A LA GCTBRRK

I OU qui a acquis desfitfs nobles, mais celui qui est

• extrait de race, ou qui a eu des lettres d^anobUsse-

• ment, ou enfin qui possède un office auquel la no-

• blesse sorr attacha. On peut être surpris que « Henri IV, qui devait tant à ses braves capitaines,

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