AU CITOYEN LAFON
ACTEUft DD THÊATRB DK LA RÉPUBLIQUE.
Vous ne savez pas, citoyen, ce que c'est que le café Procope ; votis êtes trop jeune pour ravoir vu dans sa splendeur. C'était le rendezvous de tous les auteurs et de tous les amateurs de la Comédie-Française, quand elle était à la rue des Fossés -Saint-Germain des Prés; c'est-à-dire dans le beau temps des Lekain, des Préville, des Clairon, des Dangeville, etc. On jugeait là, avec autant de goût que de savoir, et la pièce nouvelle, et l'acteur nouveau. Là , une discussion bien nourrie avait lieu à l'occasion de chaque nouveauté ; et, quoiqu'il n'y eût ni secrétaire ni sténographe pour re-
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cueillir les débats, ni président pour poser la question , ni sonnette pour faire faire silence, ni boules noires ou blanches pour rendre le décret , une opinion prédominait bientôt, s'établissait par-dessus toutes les autres, et était transmise par la conversation aux hommes qui devaient en profiter. Lintérêt que je prends à vous, citoyen, le plaisir que m'ont fait vos débuts, le plaisir, plus grand encore, qu'ils me font espérer, me fait désirer que vous recherchiez et que vous découvriez quelques-uns des vieux amateurs qui fréquentaient ce café. Je dirai d'eux, à peu près comme Mairan des gens de son pays : Ils radotent maintenant un peu , mais nous avions tous do l'esprit et de instruction; et si vous pouvez* en dénicher un, avec un peu de patience, vous en tirerez encore bon parti. Je m'offrirais sans façon, si je ne vivais habituellement à la campagne, et si je n'étais devenu en môme temps asthmatique, ce qui nuit à la déclamation, et étique , ce qui me donne des bras plus propres à exécuter les mouvements du télégraphe, que les gestes d'Orosmane et de Tancrède.
A propos de Tancrède, je vous dirai que notre Lekain avait pris de ce beau rôle une autre idée que vous. Tancrède est un amant passionné, malheureux, désolé, voilà le fond du rôle; mais c'est un amant fier, noble, magnanime, qui surmonte sa douleur, son ressentiment, et se dévoue, sans autre but, sans autre espérance, pour l'objet qui lui déchire le cœur. C'est donc Tamant héroïque qu'il faut montrer, et non l'amant désolé. Les spectateurs supposent assez sa douleur; c'est par la magnanimité qui l'accompagne, non par les éclats où elle peut s'emporter, que cette douleur devient plus pathétique. Tenez-vous pour averti, citoyen, que le spectacle le plus touchant n'est pas celui de la douleur qui s'exhale, mais celui delà douleur qui se contient. Lisez, à ce sujet , une observation de Smith dans sa Théorie des sentiments moraux, traduction de madame Condorcet, tome I, page 97 et suivantes. Lisez aussi, à la page 40, le passage qui commence ainsi : « Nous sommes aiséce ment fatigués des bruyants éclats d'une dou- « leur qui veut exciter notre intérêt par les a soupirs, les larmes, les gémissements; mais a nous gardons tous nos égards et tout notre a respect pour cette douleur silencieuse et
« noble qui , malgré la réserve des manières , «c se découvre dans l'altération des traits et a dans l'abattement des regards, etc. »
Votre jeu a été noble partout où il a dû l'être ; mais il a été trop véhément. Trop de fureur, pas assez de mépris dans ces vers : Quel est cet Orbassan, quel est ce téméraire? Trop d'accent, trop de geste, trop de mouvement dans le coui's de la pièce. Encore une fois , c'était trop lamant malheureux, pas assez l'amant héroïque.
Vous avez été un peu trop applaudi , et pas assez secondé. Vos camarades devraient avoir plus de bonne volonté pour vous', et le public moins d'enthousiasme ; vous en vaudriez mieux , et bientôt. Je désire qu'on ne vous gâte point d'un côté, qu'on ne vous décourage point de l'autre, et que vous preniez l'essor qui convient à vos talents. Étudiez bien l'esprit de vos rôles, consultez les gens de goût qui ont les vieilles traditions. Je retourne à ma campagne; j'espère vous revoir l'hiver prochain au-dessus de l'envie et au-dessus de reloge.
Le vieux habitué du café Procope.
(Journal de Paris, du 2 prairial an vui. — 22 mai 1800.)
Le citoyen Lafon, continuant ses débuts, a rempli , avant-hier, le rôle le plus difficile du théâtre, celui d'Orosmane dans la tragédie de Zaïre. Écouté froidement dans le premier et dans le troisième acte, il a obtenu et mérité dans les deux derniers les applaudissements de l'enthousiasme. Il est juste de dire que depuis Lekain ce rôle n'avait pas été joué avec autant de sensibilité; mais le citoyen Lafon, admirable dans certaines scènes, a-t-il toujours soutenu le caractère élevé de son personnage ? C'est ce que nous ne pensons pas. Il nous semble que son pathétique a quelquefois* manqué de vigueur. Il a peint avec beaucoup d'âme l'amour et la douleur ; mais il n'a pas mêlé à ces sentiments cette âpreté sauvage, cette sorte de férocité qui distinguent essentiellement Oros mane des autres amants de tragédie. Quelquefois, surtout dans les premières scènes, il a chanté ses vers, et a désagréablement appuyé sur leurs finales ; nous croyons aussi qu'il n'a
TSH
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pas suffisamment nuancé cette belle tirade si abondante en transitions :
II fut un temps, madame, où mon âme charmée , Écoutant sans rougir des sentiments trop cbers, etc.
et qu'il n'a pas trouvé l'accent de la nature en s'écriant : Zaïre, vous pleurez ! Mais il a dit avec beaucoup d'ftme et de vérité :
Qui moi ! que sur mou trône une autre fût placée ? Non, je n'en eus jamais la fatale pensée. Pardonne à mon courroux , à mes sens interdits , Ces dédains affectés , et si bien démentis I...
Il n'a été ni assez sombre, ni assez énergique, en prononçant ces mots si célèbres par la manière dont ils étaient dits par Lekain :
Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur I...
Mais on l'a justement applaudi lorsque, parlant de Nérestan , il s'écrie :
C'est là ce Nérestan, ce héros plein d'honneur I... Ce chrétien si vanté qui remplissait Solyme De ce faste imposant de sa vertu sublime ! ! !
Peutrétre, dans tout le reste de la pièce, a-t-il trop souvent employé la ressource des sanglots, moyen attendrissant, mais peu digne d'un cœur comme celui d'Orosmane. Il nous semble que ses pleurs eussent produit bien plus d'effet s'il ne les eût versés qu'à la suite de combats intérieurs , et par une sorte d'explosion. Voltaire a senti cette vérité, puisqu'il fait dire à son héros, au milieu du cinquième acte : Voilà les premiers pleurs qui coulent de mes yeux.
Quoi qu'il en soit, le citoyen Lafon vient de donner une nouvelle preuve de ses belles dispositions. Nous avons dû parler de ses défauts, mais les difficultés que son rôle offre continuellement nous forcent de convenir qu'il a pu, sans honte, y rester éloigné de la perfection ; il sait inspirer un vif intérêt dans une tragédie qui est Técueil de nos plus célèbres acteurs; ce succès nous parait assez glorieux pour un débutant : quel espoir ne donne-t-il pas aux amis de l'art dramatique ?
Madame Petit -Vanhove, dans le rôle de Zaïre; le citoyen Monvel, dans celui de Lusignan ; et le citoyen Saint-Phal , dans celui de Nérestan, ont été vivement applaudis; madame Petit, suiiout, n'a rien laissé à désirer.
{Journal de Paris^ du 26 prairial an vui. — 15 juin 1800.)
SUB UE crroTEv LAvon.
Le !29 prairial , je suis revenu de la campagne exprès pour voir le citoyen Lafon dans le rôle d'Orosmane. Depuds que Bonaparte fait la guerre , je me crois si sûr d'avoir la paix, que je prends tant que je puis des à-compte sur les jouissances qu'elle doit amener, étant d'ailleurs trop vieux pour espérer de la goûter longtemps. Je n'ai pas été content du citoyen Lafon. J'ai vu dans toute la pièce l'élève de Dugazon , et je n'ai vu Orosmane que par moments.
Je voudrais savoir d'abord pourquoi il a adopté une prononciation aussi bizarre? A tous les mots qui finissent par un E muet ou par im A, on dirait qu'il y a derrière lui un écho qui répète sa dernière syllabe, et qui en exagère même le son. VR est sans contredit tme des consonnes les plus dures de la langue française. Pourquoi le faire sentir par une espèce de roulement ? et pourquoi faire répéter ce roulement par un écho? Depuis vingt années, on adoucit autant qu'il est possible dans le chant les E mtie^5.* pourquoi faire entendre au Théâtre-Français tous les E muets comme le son eu ? Il résulte de cette prononciation que tous les vers que débite le citoyen Lafon sont allongés d'une , de deux , de trois syllabes; el ce qu'il y a de pis , c'est qu'il lie les syllabes qu'il ajoute à celles qu'il faut prononcer, par une espèce de hoquet qu'il est extrêmement pénible d'entendre. Par exemple, voici conmie il prononce les vers suivants :
De tous mes sentiments, tel est le caractère— rsii. Je veux avec excès vous aimer et vous plaire— ren. Si d'un égal amour— rr«tc votre cœur est épris. Je viens vous épouser —rreu ; mais c'est à ce seul prix.
Le premier acte est celui où ce défaut de prononciation s'est le plus fait sentir; mais c'est celui qui a été le mieux joué. A la suite, l'acteur n'a été que très-rarement dans son rôle. La fameuse scène du quatrième acte, qui commence par ce vers :
Il fut un temps, madame, où mon àme diarmée, etc.
a été jouée à contre-sens. Voltaire a voulu faire sentir dans cette scène l'orgueil concentré du maître offensé; l'acteur a représenté l'agitation d'un amant éperdu. Quand il a assuré Zaïre
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Que le plos froid mépris »
De ses caprices vains serait le digne prix ,
il était en convulsion. Aussi , quand Zaïre répond:
Tu m'as donc tout ravi. Dieu témoini de mes larmes !
il est encore trop agité pour entendre ce vers qui doit Tadoucir, et amener de sa part ces vers plus animés et plus doux, oùTespoir qui renaît se déclare par un reproche tendre, en un mot, où Tamant reparaît :
... Il est trop vrai que Thonneur me l'ordonne , etc.
Ce retour, cette gradation ont été perdus pour le spectateur; et ce mot, Zaïre, vous pleurez! qui termine le couplet, ce mot qui suppose Tattendrissement produit dans Zaïre, par le ton adouci d'Orosmane, et annonce que l'âme d'Orosmane s'ouvre tout à fait à l'espérance , ce mot a été sans effet. Il devait être le plus animé de la scène; mais tout ce qui précède avait été dit avec tant d'agitation, que ce mot a paru froid.
En revanche, toute la fin de la scène :
Quel caprice étonnant que je ne conçois pas, etc.,
a été rendu avec l'accent de la passion la plus tendre et la plus vive. Mais encore ce n'est point à genoux qu'Orosmane doit parler à Zaïre ; cette posture n'est point dans les mœurs d'un Soudan.
Ce qui a été surtout joué hors de toute vraisemblance, c'est la dernière scène. Orosmane a récité ses vingt derniers vers en sanglotant. Outre que sangloter fatigue les oreilles, que les sanglots prolongés sont ridicules , et que les sanglots d'un homme sont presque toujours hocs de nature, ici ils sont en opposition directe avec la situation d'une âme tout à coup éclairée sur la plus affreuse méprise, qui se voitellemême avec horreur, qui ne connaît plus qu'un intérêt, celui d'adoucir le sort des malheureux qu'elle a faits; qu'un devoir, celui de venger Zaïre; qui, enfin, est résolue à la mort. Les sanglots, ainsi que les larmes, sont l'effet d'une , convulsion dans laquelle l'âme est sans force, sans volonté; les sanglots et les larmes sont la dernière puissance des âmes faibles dans la douleur; les malheureux qui pleurent ne se tuent point , et, par cette raison, les Orosmane
qui se tuent en pleurant ne font point pleurer les spectateurs.
Voltaire avait clairement indiqué le ton de ce morceau, en le faisant précéder d'une longue pause. Cette pause marque la révolution qui s'opère dans l'âme d'Orosmane, et annonce la terrible résolution qui s'y fixe.
Lafon jouera pi'obablement très-bien Zaire quelque jour; mais ce sera dans quelques années, s'il étudie les passions et ses rôles. Il a tout le talent nécessaire pour mériter la sévérité des amis de la scène tragique.
Madame Petit a joué Zaïre avec tout le charme qui appartient à la passion virginale de ce beau rôle; elle a dans la voix un accent, dans ses mouvements une expression qui ravissent. Elle rappelle les vers charmants de Voltaire à mademoiselle Gaussin. Cependant, nous devons dire que, dans deux scènes des derniers actes, elle est sortie de son rôle d'une manière trèssensible. Lorsque Orosmane, après lui avoir accordé la journée entière pour se recueillir sur sa situation, la fait rappeler se croyant trahi par elle, elle revient d'un air mécontent, et parle au soudan sur le ton du reproche. Ce ne doit pas être là un seul instant l'air, le ton de Zaïre. Elle ne peut jamais être mécontente d'être rappelée par son amant. Si elle cesse un moment de l'adorer, son rôle perd tout son intérêt. La seconde circonstance où madame Petit me parait encore hors de son rôle, c'est la scène du cinquième acte, où elle se rend au rendez-vous que lui a donné son frère ; elle semble trop impatiente de le revoir, et trop occupée de la crainte que l'entrevue ne manque. Ce n^est plus qu'une chrétienne, une sœur ; elle a tout-à-fait oublié qu'elle était amante, et elle refroidit beaucoup l'intérêt.
Citoyens, la crainte d'être long fait peutêtre que je suis dur; je pourrais, comme un autre, empâter un peu de critique dans beaucoup de fades éloges; mais il faut aller au fait, quand on n'a à sa disposition que peu de place et peu de temps. Et puis, entre nous, j'ai peur de radoter aussi quelquefois, et il me semble qu'il vaut encore mieux être modérément brutal que poliment ennuyeux.
Le vieil habitué du café Procope.
{Journal de Paris , du 6 messidor an vni. — 25 juin 1800.)
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