AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL DE PARIS
AU SUJET d'un professeur d'ART DRAMATIQUE, ET RipOKSBS DES RÉDACTEURS.
( Ca; réponses sont de IC. Rc&derer. )
Vous aimez les lettres; permettez-moi quelques réOexions sur un art que j'idolâtre ; et pour me répondre il ne vous en coûtera , si vous voulez, qu'un nK>nosyllabe, à la fin de chaque alinéa.
D. — Thalie etMelpomène nous firent-elles, dans le dernier siècle, la réputation la plus incontestable? Ont^Ues porté notre langue dans les pays les plus lointains, et forcé nos ennemis même à Tadopter?
R. — Puisque l'auteur nous demande une ré-
ponse, al*ticle par article, nous répondrons sur la première question : Oui.
D. — Est-il vrai que nos auteurs, nos acteurs pour la plupart, et nos amateui's , aient perdu de vue toutes les finesses de l'art dramatique, et que la connaissance de ses règles soit utile à la gloire des uns et au plaisir des autres?
R* — Oui. La révolution a été funeste à toutes les finesses et à toutes les délicatesses.
D. — Est-il vrai que l'univers littéraire ait les yeux sur nous, et brûle de voir ce que nous allons faire pour ramener le goût, l'ordre, la décence , où régnent la barbarie, le désordre, l'immoralité ?
R. — Oui ; nous croyons que les amis de la liberté, dans tous les pays, et tout ce qui compose la république des lettres, s'inquiètent de ce que nous allons faire pour honorer notre nouvelle existence.
D« — Est^il vrai que dans une république naissante, et dans un pays surtout où le théâtre est le seul prône du peuple , il soit bien nécessaire que rien d'impur ne découle de cette première source d'instruction ?
R. — Oui ; mais le théâtre île doit pas être le seul prône, ni même le principal prône du peuple, dans une république représentative.
D. — Pensez- vous qu'à travers nos mille et un professeurs, un professeur dramatique fût de trop, et figurât mal ?
R.— Nous pensons qu'il figurerait bien entre le petit nombre des mille et un professeurs qui sont de trop, et nous en dirons les raisons.
D. — Pensez-vous que le théâtre, ce livre immense, fermé dès les premières pages par la médiocrité, et sans cesse ouvert pour le génie, ne demande pas un homme tout entier?
R.— Autre chose est un honmie tout entier, autre chose, un homme de génie. Ce ne serait
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point assez d'un homme médiocre tout entier, pour enseigner l'art ^ s'il était enseignable ; ce serait trop d'un homme de génie. Et comment fonder sur l'existence et le dévouement d'i/n homme de génie, un établissement d'enseignement quelconque ? S1I se trouve aujourd'hui , rst-on sûr de le remplacer demain? Y aurait-il beaucoup de chaires en France, pour quelque art ou quelque science que ce fût , s'il était écrit au-devant : On ne monte ici qu'avec du tjénie? Et le génie de la représentation théâtrale peut- il se développer ailleurs qu'au théâtre, et s'enflammer autrement que dans l'action de la scène? Et l'homme de génie théâtral, est-ce à l'école ou au théâtre qu'il est désirable de le voir ? est-il bon d'en faire un régent, quand il peut être grand artiste ?
D. — Pensez-vous que chez un peuple jaloux de se montrer grand et magnifique en tout, il ne soit pas ridicule d'opposer l'économie à l'étiiblissement d'une chaire de plus ?
R. — U y a quelques centaines de demandes aux comités chaînés de l'instruction publique, qui finissent par cette exclamation : Qu'est-ce que la dépense d'une chaire de plus ?
D.— Pensez-vousenfin, les gens de goût pensent-ils que cette chaire dramatique soit nécessaire à l'art, à notre gloire, à nos plaisirs? C'est ici que je demande un oui ou un non bien prononcé.
R. — Nous prononçons bien nettement :
Non ; et nous osons avancer que Fart du théâtre, différent des autres arts d'imitation, tels que la danse, la peinture, la sculpture, la musique, n'est pas susceptible d'enseignement.
Il y a, dans ces derniers arts, une partie physique, matérielle de convention, qui ne 'peut être sue sans avoir été apprise, et sans laquelle le talent d'imiter est absohiment nul ; il n'en est point ainsi dans l'art dramatique : au théâtre, il suffit de savoir parler, marcher, sentir, comme on parle, comme on marche, comme on sent dans la société. Le matériel de l'art n'est pas autre chose que l'habitude de la vie commune. Quant à l'habileté de l'exécution, elle est le produit de beaucoup de connaissances morales que rien ne supplée, de beaucoup d'observations faites sur les mœurs , les caractères, les passions des hom-
mes, et leurs expressions dans diverses circonstances, observations dont rien ne peut tenir lieu. Et ces connaissances ces obsenations ne peuvent être elles-mêmes que le fruit d'une grande sagacité d'esprit en ce qui concerne la comédie, et d'ime sensibilité profonde en ce qui concerne la tragédie. A ces avantages que l'art ne donne pas, il faut ajouter une grande flexibilité de ton et de manières, et le talent de Timitation; avantages qui ne sont non plus que des dons de la nature.
Le véritable maître de l'acteur comique, c'est l'Avare, le Misanthrope, le Tartufe, qui se rencontrent dans la société. Le véritable instituteur de l'acteur tragique , c'est le père, le fils, l'époux, l'amant malheureux et passionné, qui s'offrent si souvent à nos regards.
S'il est nécessaire de faire précéder ou d'accompagner l'étude des originaux de quelques instnictions qui avertissent les yeux de l'artiste des choses qu'il doit observer, des difTérences qu'il doit saisir, donnez à l'acteur comique la Bruyère, la Fontaine et Molière ; donnez à l'acteur tragique l' Histoire de l'homme y de Buffon, celle des Hommes illustres^ de Plutarque, la Nouvelle Héloise, et Racine.
Non-seulement l'art du théâtre ne s'enseigne point par des professeurs, mais même il ne s'acquiert point par rimitation des grands maîtres. Ses modèles ne sont point au théâtre. Le modèle de l'acteur dramatique, comme son maître, c'est l'homme et non pas le comédien, c'est le personnage imité et non l'imitateur. Ceux-là seuls recommenceront Lekain et Préville, qui , au lieu d'imiter leur jeu au théâtre, imiteront ce qu'ils ont fait avant d'y monter, c*est-à-dire qu'ils travailleront à saisir et à imiter la nature. Dans tous nos théâtres de Paris, on ne voit que copies de copies. Ici c'est la copie de mademoiselle Contât; là, celle de madame Dugazon ; ailleurs, c'est la copie de Mole ou de Fleury... Eh ! si mademoiselle Contât est une actrice charmante, c'est parce qu'elle n'a copié aucune autre actrice, mais bien les femmes originales qu'elle a observées dans la société. Jeunes actrices , faites comme elle ; ayez assez d'esprit pour observer comme elle, de facilité et de grâce pour nniter comme elle ce que vous avez observé; alors vous serez mademoiselle Contât, ou vous prendrez place à ses côtés.
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0. — Bon! va fintrineni s'écrier la malignité, rauteiir des questions veut être professeur ! — Eh ! pourquoi pas? Mais que la chaire échappe à la futilité y qu'un artiste profond y fasse des efforts pour ramener les beaux jours de Thalie et de MeJpomène, mes vœux seront comblés, et je le signe. Cailhava.
R. — Nous pensons que la chaire qui conviendrait au citoyen Cailhava, celle à laquelle il conviendrait , serait un journal répandu dans lequel il exercerait une critique sévère , et sur les acteurs et sur les spectateurs ; car il faut corriger, éclairer et le parterre et le théâtre en même temps, si l'on veut ramener le bon goût dans nos spectacles. Un bon article inséré dans une gazette, sur le jeu de tel ou tel acteur, pour le louer ou le reprendre, est la meilleure leçon qu'on puisse donner sur l'art du théâtre. Cette chaire, nous l'offrons au citoyen Cailhava, et nous serons fort aises qu'il veuille bien l'occuper quelquefois.
(Jtmmal dé Paris, du f fructidor an ir. — 18 août 1796.)
SVft mil ■SPBÉ8EIITATION DU CIV.
J'ai assisté hier (12 prairial) à l'ouverture du théâtre de la République ; on a joué le Cid et l'École des Maris. La salle était pleine ; ce qui prouve que si l'on aime les salles nouvelles, on ne craint pas les anciennes pièces. J'ai été charmé, je dois le dire, de voir les beautés du grand Corneille senties enfin par le public, et dignement exprimées par les acteurs. La révolution a trempé nos âmes; les choses fortes et grandes ont sur nous plus d'empire qu^autrefois; et Corneille va devenir pour nous un poète nouveau.
Yanhove a joué le rôle de don Diègue avec beaucoup de vérité. Au lieu de la monotonie oïl des éclats de voix qu'on reprochait à sa diction, il a fait sentir, par la variété de ses tons et le pathétique de ses inflexions, la fierté de TEspagnol et le désespoir de l'impuissant vieillard ; il a joint la noblesse à la chaleur. Talma a montré dans Rodrigue une parfaite intelligence de son rôle, en même temps que les ressources de son talent; il sait marquer de leurs nuances les trois caractères réunis dans son rôle, celui de fils, de guerrier et d'amant.
Tout ressort , tout se fait sentir dans son jeu franc, noble, fort et doux. 11 a produit un effet prodigieux dans la scène ii du deuxième acte, où il provoque le comte au combat. Cependant nous croyons que s'il a été un moment hors de la vérité dans la pièce , c'est à ces vers : Sais- tu que ce vieillard fut la tnéine vertu, la vaillance rt l'honneur de son temps ? lb sais- To?... Celte ardeur que dans les yeux je porte, satS'tu que c'est son sang ? le sais-tu? Takna a dit ces le sais-tu ? comme s'ils signifiaient : de bonne foi, ne sais-tu pas que, etc. Ce n'est pas là le sens du mot. L'interrogation est d'un jeune homme impétueux et irrité; elle vent dire : Tu Tas oublié, je vais te l'apprendre. €'e8t ce qu^indiquent assez les réponses du comte : Peut-être... que m'importe ? c^est ce que marque parfaitement la réplique de Rodrigue : A gumtre pas d'ici je te le fais savoir. Rodrigue veut un combat, et fait un défi ; Talma prend le ton d'un homme qui demanderait une explication, et se contenterait d'une excuse.
La citoyenne Fleury est admirable dans la partie pathétique de son rôle. Un peu plus de hauteur serait nécessaire pour justifier ses démarches contre son amant. Il est, au reste, malheureux pour elle et pour la pièce que don Femand, par la faiblesse et la précipitation de son jeu, ait entièrement empêché l'efTet de la scène v du quatrième acte, où Chimène doit passer successivement du besoin de la vengeance à la douleur d'apprendre la mort de son amant, et revenir ensuite de cette douleur au besoin de la vengeance, quand elle apprend que la nouvelle de cette mort est fausse. Cette scène a besoin d'être étudiée par l'acteur qui joue le rôle du roi. R faut des intervalles, des repos, un jeu muet; et tout cela a manqué hier.
V École des Maris a réuni sur la scène comique les plus aimables talents : les citoyennes Mars, Mézerai, Devienne ; et des talents consommés : Grandménil et Dugazon. Cependant il y a à redire à Grandménil, dans l'École des* Maris. Il a tous les mouvements d'un jeune homme : ses jambes et ses bras sont dans une activité qui fait perdre aux prétentions de son personnage beaucoup de leur ridicule, et lui donnent plus l'air d'un Scapin que d'un barbon.
Je ne vous dirai rien , citoyens, des changements avantageux qu'on a faits à la salle et du magnifique lustre qui l'éclairé. Au spectacle.
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moi, je regarde le théâtre et les acteurs. Le décor et le mobilier, du reste, m'importent moins qu'un mot bien dit et qu'un silence bien placé.
Je vous invite, citoyens, à ne rien passer aux hommes de talent. C'est par la critique qu'on les encourage, parce que c'est par la critique qu'on les perfectionne; et vous-mêmes ne trouvez-vous pas bon qu'on vous réveille quelquefois?
Salut et estime :
Le vieil awateur du café Procope.
{Journal de Paris, du 13 prairial an vu. — i"juin 1799.)
SUR LES THÉAtRES.
Je ne connais que par tradition la célébrité de Dufréne et de Lekain,de mademoiselle Gaussin, de mademoiselle Clairon et de mademoiselle Dumesnil. Quelque défiant que je sois pour les vieillards , toujours portés à louer le passé aux dépens d'un monde qui leur échap^ pe, je crois que ces acteurs atteignaient à cette perfection de goût dont j'entends si souvent parler, sans qu'on nous Tait jamais bien définie.
Si Ton voulait cependant être juste envers les contemporains, ne faudrait-il pas comparer les circonstances dans lesquelles vivaient leurs prédécesseurs? car nous chargeons souvent les acteurs de reproches qu'ils auraient le droit de nous adresser.
Hier, par exemple, j'assistais à la représentation de Phèdre, qui, n'en déplaise à bien des gens, est pour moi le chef-d'œuvre de la scène française. Mademoiselle Raucourt était assurément la même que dans ce qu'on appelle les beaux jours du théâtre. Saint-Phal, Vanhove, mademoiselle Fleury et madame Thénard, faisaient un ensemble qui, à une confidente près, se trouve assez rare aujourd'hui. Je n'ai point remarqué cependant ces impressions profondes que produisaient autrefois Phèdre y Hippolyle et Aricie.
A quoi donc attribuer cette difiérence des anciens acteurs et des nouveaux, des modèles et de leurs émules? C'est que les premiers , déployant leurs moyens^ dans des temps de calme , de prospérité publique, trouvaient les
cœurs disposés à la sensibilité, et à cette bienveillance universelle qui compose notre plus bel apanage. Froissés depuis par le malheur, usés par les secousses révolutionnaires, la mémoire remplie de spectacles affreux , nous avons perdu cette délicatesse, et, si on peut le dire, cette finesse d'àme qui peut seule assurer le triomphe des beaux ouvrages de la scène française. Il ne faut pas oublier ce mot de Chamfort, dit en 1793 : a On ne prend plus d'intérêt à la tragédie, parce qu'elle coiut les rues. »
D'ailleurs, les esprits éclairés sont en moindre nombre que jamais. Depuis dix ans les études littéraires ont été interrompues; et les anciens acteurs vous diront que les jeunes élèves de l'Université étaient les meilleurs juges de l'ancien parterre.
De raffermissement de Tordre social, du retour de notre antique splendeur, du senliinent intime de notre sûreté, dépend donc la régénération du théâtre ; car il y a une liaison étroite entre nos mœurs, nos goûts, nos plaisirs, et notre situation politique. Pour m'attendrir sur les infortunes A* Andromaque ou de Mérop'i , d'fphigénie ou de Zaïre , il faut non-seulement que je n'aie pas à gémir sur les miennes, mais même que je n'en aie pas le moindre souvenir , et j'ai besoin de toute la plénitude d'une heureuse existence.
{Journal de Paris, du 29 germinal an vni. — 19 avril 1800.)