‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 115 sur 208 · MUSICIENS · texte numérisé non relu

MUSICIENS

Les amis de Lavoisier n'ont pu voir sans une vive impatience, et les indifférents sans un insurmontaUe rire, le compositeur de la musique, placé à la tête de son orchestre , entre les deux coryphées qui avaient à exprimer les sentiments les plus douloureux, frapper des pieds, battre des mains , se tourner à droite, à gauche , se ployer en deux , se tordre en tout sens, justement comme s'il avait défié ses acolytes de garder leur sérieux , et qu^il eût voulu gagner une gageure considérable.

Les coryphées, Chénard et Laîs, n'ont pas perdu contenance ; mais ils ont toujours été en péril imminent de rire au milieu de leurs soupirs et de leurs sanglots ; et malgré la musique, le poème, et le souvenir de Lavoisier, le péril de Chénard et de Laîs a été le seul intérêt de ce spectacle.

Comment le musicien habile, qui n'a rien négligé dans son art pour honorer Lavoisier, n'a-t-il pas vu qu'il ne devait pas faire spectacle dans le spectacle? Et si ses mouvements étaient nécessaires pour faire marcher son orchestre (ce que n'avouera pas son orchestre), conunent ne s'est-il pas arrangé pour être vu des musiciens sans Têtre du public?

L'intérêt de l'artiste nous invitait à taire ces réflexions; mais l'intérêt de Tart nous impose de les publier. Il est trop absurde et pourtant trop ordinaire de voir le musicien se mettre au-<levant du poète, qu'il devrait se contenter de suivre et de faire valoir : que sera-ce, s'il veut encore se mettre au-devant des acteurs, et figurer dans nos fêtes et sur nos théâtres ? La musique doit être au poème ce que l'expression est à Taction : elle doit se faire entendre ; c'est à l'action seule à se faire voir. Que la musique nous émeuve par ses accents, mais qu'elle laisse à la représentation dranutique le soin des gestes et le jeu des figures.

(Journal de Paris , du 22 thermidor an iv. — 9 août 1790.)

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