‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 116 sur 208 · DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE

d'un nouvel instbument de musique.

C'est un principe heureusement reconnu en musique et solennellement consacré aujourd'hui, que la voix humaine n'a pas été donnée

MUSIQUE, MUSIQENS.

à l'homme povir chanter, mais seulement pour resonner ou raisonner. L'homme n'est plus qu^un instrument résonnant en musique^ comme il n'est qu'un animal raisonnable en histoire naturelle. Grâces au ciel, un chanteur, une cantatrice , ne sont plus obligés de disputer d'accent et d'expression avec Facteur tragique ou comique : c'est avec le violon et le hautbois qu'ils sont entrés en concurrence ; ce n'est plus les mouvements de l'âme qu'ils doivent peindre et exprimer, ce sont les vibrations de la corde sonore , et Ton sait combien elle doit en produire de centaines par secondes dans le grave et dans l'aigu. Plus de paroles qui empêchent l'essor dn talent: si le chanteur se croit encore obligé envers le poëte à la dé* plorable indulgence d'en prononcer quelquesunes, du moins il sait si bien en estropier la prosodie , il en fait si complétcnient disparaître toutes les articulations, il a l'art de les broyer, de les moudre d'une manière si insensible en^ tre des milliers de petites notes, qu*heureuse-ment il n'en laisse rien reconnaître ; on peut espérer que bientôt nous serons débarrassés tout à fait de ces paroles qui toujours fatiguent un peu la musique, et que l'acteur lyrique pourra enfin s*élever sans aucune contrariété à la dignité d'instrument d'orchestre. Assez et trop longtemps le mauvais goût , d'après Fontenelle et Rousseau, a osé dire aux not^ sans accents, sans expression et sans paroles : So^ note, qve me veux-tu? Le moment est venu pour la sonate de prendre sa revanche, et de demander à son tour aux paroles : Poème lyriquCf que me veux^tu? Il faut que tout soit sonate en musique, et qu'on ne distingue plus le chant de l'harmonie que par la distinction de sonate vocale et sonate instrumentale.

Le plaisir inexprimable que me cause, ainsi qu'à tout véritable amateur, le chant fredonné substitué au chant d'expression, m'a fait désirer depuis longtemps de voir inventer quelque instrument qui approchât de la voix humaine perfectionnée, telle qu'elle est aujourd'hui.

Ges jours derniers , je ruminais quelques idées à ce sujet, lorsque le hasard me fit relire, pour la centième fois, la description de ce clavecin inventé par un jésuite pour faire chanter des chats. On sait qu'il choisit un certain nombre de ces animaux, d'après la beauté de leur voix; il les arrangea, suivant la gradation de tons, dans de petites loges, placées à côté les unes des autres ; des touches arrangées comme le clavier d'un clavecin, faisaient lever de petites bascules au bout desquelles étaient, au lieu de peau ou de plumes , des pointes de fer trèsaiguës, lesquelles allaient piquer les chats, dont la voix était indiquée par la position de la touche. De cette manière, le révérend Père les faisait miauler en parties, et il en tirait de merveilleux accords. Cet instrument, bon pour imiter le chant français de ce temps-là, m'a Tait naître l'idée que je cherchais, et qui convient pour le temps présent. Je l'ai exécutée ; elle a réussi au delà de toutes mes espérances, et je me donne maintenant le plaisir d'entendre de l'excellente musique tout à mon aise sans sortir de chez moi. Rien de plus simple; et je m'étonne que l'esprit ait tant de peine à trouver ce qui est si près de lui. Je désirais un instrument qui imitât dans tous les temps les voix chevrotées qui nous ravissent ; eh bien ! à la place des chats du Père jésuite, j'ai mis trois octaves de chèvres des mieux choisies et des mieux accordées. Avec cet instrument, j'ai exécuté dernièrement, à la satisfaction d'un grand nombre d'amateurs, tous les airs de M, de la France dans l'Épreuve villageoise. Dès que j'aurai obtenu le brevet d'invention que je sollicite, et ma patente, j'ouvrirai au public une salle de musique que je fais construire suivant les règles de l'acoustique, trop négligées jusqu'à présent, et je retiens d'avance une petite place dans le Journal de Puais, pour annoncer mes concerts.

Signé : Yiganonissimo.

{Journal de Paris, du 3 therçiidor ao v|, — 21 juillet 1798.)

L'ART DRAMATIQUE

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