SUR LE THÉÂTRE DE LA RÉPURUQUE
Article qni n'est point technique,
Hier^ j'ai été au théâtre de la République. Avant de vous parler de la sensation que la salle a faite sur moi , je dois vous dire que depuis dix ans je n'avais pas été au spectacle. Mon enthousiasme pour la révolution m'en a d'abord distrait ; ensuite la prison^ qui a récompensé mon enthousiasme, m'en a séparé; peu* dant ce temps-là et depuis, la tragédie s'est mise à courir les rues, et la comédie s'est établie en permanence chez les gens de fortune : voilà, je crois, de bonnes excuses. Mais enfin la curiosité m'a pris ces jours passés, et voici comment.
Depuis quelque temps j'entendais les amateurs de spectacle parler avec enthousiasme, non pas des pièces anciennes ou nouvelles qui se jouent sur nos théâtres, non pas des acteurs qui les jouent , mais des changements qui se sont faits dans quelque salle, de ceux qui sont projetés pour une autre, du décor des loges, de l'éclat de l'illumination, etc. Depuis le siècle de Louis XIV jusqu'à la république, on n'a
pas autant remanié les théâtres qu'on l'a fait depuis trois ans à Paris. Un spectacle est-il moins fréquenté? on s'en prend au plafond enfumé, aux peintures déchirées, et on appelle, au lieu de poètes, au lieu d'acteurs de talent, l'architecte, le peintre et le lampiste. Un jeune poëte étant venu consulter un vieux littérateur de mes amis sur une comédie nouvelle, il reçut de lui de fort bons conseils; il en paraissait fort reconnaissant et fort disposé à en profiter. Mais il lui écrivit le lendemain le billet que voici : a J'ai bien réfléchi, mon honorable maître, sur vos excellents conseils; je pourrais bien en faire usage, mais la peine de refaire n'est pas proportionnée avec l'intérêt que le public donne à une pièce bien faite. II m'est venu une idée plus propre que la perfection de ma comédie à attirer du monde à sa représentation : c'est de m'établir chez le citoyenLange, et de faire un lustre d'un nouveau goût, pour le moment où elle sera mise au théâtre : c'est l'affaire de quinze jours, et mon succès est infaillible. Conservez - moi votre bonté pour un autre temps, et votre amitié toujours. » Je réfléchissais sur la bizarrerie du goût dominant, sur ses causes, sur ses effets. Je me disais : Il est impossible de ne pas voir que le goût du spectacle est tombé, et de s'en dissimuler les raisons. D'abord, cet ancien parterre de la Comédie française, où il y avait un goût si pur et si délicat, était composé, pour la plus grande partie, de jeunes gens qui sortaient de leur collège, pleins des beautés littéraires de Tantiquité, et de passion pour le premier des beaux-arts. Il y a eu une lacune dans les études nationales pendant la révolution ; jusqu'à ce que les éoolea centrales l'aient remplie, peu ou point de spectateurs passionnés et de juges délicats au parterre. Et puis les jardins, les Tivoli, les Idalie, les Frascati, les Elysée > ces lieux où les entrepreneurs ont le talent de vendre fort cher, aux femmes débraillées et aux fainéants, le plaisir sot et corrupteur de se donner en spectacle les uns aux autres, ont achevé la ruine des spectacles dramatiques, où il faut porter ce que tout ce monde-là n'a pas, un peu d'esprit ou un peu d'âme. U est donc tout simple qu'au théâtre maintenant ce soient les architectes qui se chargent d'attirer les spectateurs. A qui appartientril de disputer le public SLUxjardinisieSy si ce n'est aux
MÉLANGES
peintres de jardins^ aux décorateurs de théfttre^ aux architectes de spectacle? Voilà les arts qui doivent nuiintenant être en concurrence.
Je me disais tout cela , et je déplorais la triste situation de l'art dramatique^ et je m'attristais^ lorsqu'il me vint dans la pensée que sans doute^ dans cette émulation des artistes^ l'art de construire des salles de spectacle avait dû gagner eu proportion de ce que l'art dramatique avait perdu en intérêt. On parlait alors partout et sans cesse de la nouvelle édition corrigée et diminuée du théâtre de la République; et me voilà en chemin pour y aller.
J'arrive. Je me place au milieu de l'orchestre. La pièce venait de commencer. Au lieu de regarder les acteurs , comme de raison , je leur toui*ne le dos^ et je regarde la salle; et je vois là où je cherchais des spectateurs, j'y vois un demi-cercle de grosses et. de grandes et froides colonnes de marbre, serrées si près les unes des autres que deux personnes peuvent à peine trouver place dans Pintervalle. Au-dessus de ces colonnes , un entablement ; au-dessus de l'entablement, un rang de spectateurs, derrière lesquels est en retraite un autre rang demi-circulaire de petites colonnes qui portent le dôme.
Gomment donc , dis-je à mes voisins, il y a ici autant de colonnes que de spectateurs ! — Citoyen, ne vous plaignez pas, me dit d'un air contristé un grand homme sec et pftle, mine poétique, œil ambitieux d'immortalité ; ah ! si le dôme du Panthéon avait été soutenu comme cette corniche !
Ce chagrin me fit rire. «Mais, citoyen, lui répondis-je, ces grandes colonnes ne portent rien que deux rangs de spectateurs. — N'importe, reprend le poète; dans une république, il faut à tout un air de solidité : et d'ailleurs, quel poids plus précieux que des hommes? — Précieux, je le veux bien , répondis-je; mais vous les traitez comme la chose la plus lourde; nos Français ne sont pas de plomb. Eh ! quand on imagina, il y a quarante ans, de construire des loges sans appuis apparents , tout le monde applaudit à l'art qui cachait ses moyens» dissimulait ses soins pour la solidité, donnait aux salles de l'air, de la gràc« ; et jamais personne n'a eu, que je sache, l'inquiétude de voir ces loges descendre au milieu du parterre.
Pourquoi nous ramener à l'enfance de l'art ? Que, dans les premières salles qu'on a bftUcs, on ait multiplié les piliers, cela se conçoit; mais qu'après avoir appris à s'en passer, on les recommence, on les redouble, on les grossisse, on s'en fasse honneur, il y a, ce me semble, de quoi se plaindre. Tous ces piliers de cathédrale sont vainement masqués sous la forme des colonnes ioniques : cette construction est un véritable retour vers le gothique, qui, au reste, gagne dans toutes les parties de rafchitecture; car c'est aujourd'hui le gothique qui est à la mode dans le bâtiment, et l'on dit. Donnez-moi du gothique, conrnie il y a vingt ans on disait : Fi , cela est gothique ! Mais revenons à nos colonnes. Il est vrai, continuai-je, que si celles-ci ne portent nen, en revanche elles ne portent sur rien : si elles ne portent que l'air, en revanche c'est Tair seul qui les porte. C'est une colonnade aérostatique.
— Quoi ! me dit mon interlocuteur, vous ne voyez pas ce massif qui porte les colonnes ?
— Quoi ! dis-je à mon tour, vous ne voyez pas ce vide qui porte le massif? — Oh ! ce vide est hors de la chose. — Moi je le vois dessous, et non dehors. — Oui; mais il faut supposer... la fiction veut... — Justement: votre colonnade porte sur une fiction , sur une supposition; et voilà ce que j'appelle une colonnade en Tair.
Mais, aérostatique ou posée, il importe peu. Voici ce qui m'occupe davantage.
Je demande s'il n'est pas bizarre que, dans un lieu où il importe aux plaisirs du pijd)lic et à l'intérêt des entrepreneurs de rassembler, sans gêne, le plus de monde qu'il est possible dans le plus petit espace possible , on donne un quart des places à d'inutiles colonnes ?
Je demande si une salle de spectacle doit réunir les citoyens, ou les tenir divisés en coteries, qui s'observent, s'épient, et s'égayent ensuite aux dépens les unes des autres, au lieu d'apprendre là à se connaître mutuellement , à se contenir, à se respecter?
Je demande s'il est bien , pour la morale et pour la république, qu'un lieu public mette de si épaisses cloisons entre les sociétés particulières?
Je demande si ces observatoires, d'où chacun pourra s'amuser des ridicules du voisin, sont bien favorables à l'attention que demande la scène?
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Je delknande si les acteurs ne sont pas refroidis par l'aspect de tant de marbre, où ils devraient rencontrer des yeux attentifs, émus, ou riants ?
Je demande si ces spectateurs, qui sont tous séparés les uns des autres par un mur de marbre, seront aussi susceptibles des émotions de peine et de plaisir, que si le contact immédiat conmiuniquait leurs impressions comme Télectricité ?
Je demande, en un mot, si ces cloisons qui séparent les loges, ne conviendraient pas mieux à une ménagerie qu'à un spectacle? si ces colonnes qui sont là sans rien payer, soutiendront le spectacle conune les spectateurs qui auraient laissé un écu à la porte? et enfin, si ces colonnes qui ne pleurent ni -ne rient, soutiendront l'intérêt comme des spectateurs qui, riant ou pleurant, exercent les uns sur les autres une partie de Taction que Tacteur exerce sur tous ?
Mais je m'arrête, et la bonne foi veut que je déclare ce qui m'est arrivé hier. Je faisais toutes les lamentations qu'on vient d'entendre devant un homme de très-bonne tête et qui voit bien les choses... Il me coupa la parole, et me dit : 0 Quoi ! ne voyez-vous donc pas ce qui va arriver? Un beau jour Talma jouera Otello, Mole le Vieux Célibataire j mademoiselle Contât la Mère coupable; il y aura foule, on sera partout étouffé... Chacun dira: Ah! si pour jouir de ces beaux talents, si pour sourire à cet habitué du Luxembourg, frémir à la vue de cet Africain, pleurer à mon aise devant cette mère tant et si peu coupable, et si admirablement représentée, j'étais commodément à la place de ces froides et grosses colonnes, que je serais heureux ! Cela sera rapporté aux entrepreneurs , qui le rendront aux architectes, qui manderont les menuisiers, et feront scier dans ces colonnes de marbre des ouvertures au moyen desquelles elles deviendront des loges. C'est ce qu'on a vu à l'Opéra, où il n'y avait pourtant que quatre colonnes et tant de places vides! » Ainsi, nous allons voir cette cdonnade en l'air se réduire, comme à l'Opéra, à des tronçons de colonnes qui seront aussi en l'air, séparés les uns des autres, suspendus par magie comme la pierre du tqrabeau de Mahomet. Ainsi ces colonnes ne seront plus là que pour prouver que, le jour où on les a construites, on ne son-
geait pas à la commodité des spectateurs , et que, quelques jours après, onne songeait plus 'à leur goût et à leur bon sens...
Voilà, citoyens, l'exposé naïf de mes idées sur la salie de la République. Je vous prie de les publier. Je les crois utiles à Tart, sans être préjudiciables à Tartiste, auteur du plan que je critique. Il y a du talent, du savoir et du goût dans ce pian. La faute de l'auteur est d'avoir trop séparé son art de la destination spéciale de la chose à laquelle il l'appliquait.
(Journal de Paris, du !«' jour complémentaire an VI. — 17 septembre 1798.)