V. — MÉLANGES
DB LA GBITIQUE.
Depuis quelque temps des critiques fameux travaillent à nous relever de notre mauvais goût en littérature, et surtout au théâtre. Personne ne leur rendra-t-il le service de les relever de leur mauvais ton dans la critique?
C'est un contre-sens de prendre un mauvais ton pour venger le bon goût.
Le bon ton dans la société, le bon ton dans la discussion, le bon ton dans la critique, n'est pas autre chose que le bon goût dans les créations littéraires.
Une dame célèbre disait un jour (c'est madame de Staël, en me disant que, la veille, ma-
dame . . . ., aujourd'hui marquise , lui avait demandé une place dans sa voiture pour la ramener chez elle): Je n'aime pas la pauvreté, parce qu'elle eSl de mauvais goût. Elle aurait pu dire tout aussi justement : J'aime l'opulence, parce qu'elle est de bon goût. Le mauvais ton , le mauvais goût font partie l'un de l'autre. Mais revenons à la critique.
Je vois bien que, dans le siècle passé , l'âge, de nombreux et beaux ouvrages, la haute célébrité, ne préservaient pas des rigueurs du parterre le poète le plus illustre à qui il échappait une pièce médiocre. Mais les hommes de lettres, les critiques, même les satiriques, respectaient sa gloire, et ménageaient l'orgueil
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qui avait fait la force de sa jeunesse , et qui pouvait être devenu une des faiblesses de son vieil âge.
Sur VAgésiia* de Corneille, Boileau se contenta de dire :
J'ai vu l'Agésilas , Hélas!
Corneille donna ensuite son Attila, qui fut sifflé :
Un clerc pour quinze bous, sans craindre le holà. Peut aller au parterre attaquer Attila.
Alors Despréaux se contenta de doubler ainsi son épigramme :
Après TAgésilas ,
Hélas!
Mais après TAttila ,
Holà!
Ce holà équivoque, qui pouvait s'adresser aux critiques comme au poète ^ qui était ou pour celui-ci la traduction du Solve senescenr tem , ou pour les autres une défense d'attaquer le poëte, pouvait servir d^avertissement à Corneille, si son amour-propre ne se refusait pas à l'écouter, ou d'approbation s'il était trop affligé de Taverlissement. On sait que le grand homme y fut trompé , et qu'il prit le holà pour un éloge. Il n'en fut pas de même du public. Ainsi, Boileau en avait assez fait pour mettre en sûreté l'intérêt de Tart et celui du goût.
11 y a du bon jugement dans le jugement de Boileau sur V Attila; mais il y en a bien plus encore dans la forme de ce jugement.
( Journal de Paris , du 8 floréal an ix. — 28 avril 1801.)
qu'il ne faut pas OONNBft LA SUmmUniDAlICB DBS SPECTACLES AUX KUnSTKES , MAIS A UN GERTIL- BOMMB DE LA CHAMBRE.
Différence d'un gentïlJwmme de la chambre à un ministre.
îls ont cela de commun qu'il faut à Tun et à l'autre sa maîtresse, son poète, son acteur. Le gentilhomme de la chambre vit vieux. Le ministre change tous les 48 mois.
Le gentilhomme est un.
Le ministre a sous lui des commis, à cha-
cun desquels il faut sa maîtresse, son poète et son comédien.
Si le gentilhomme de la chambre abuse du pouvoir, personne ne s'en effraye.
Si le magistrat, si le ministre abuse, tout le monde est effrayé.
Si les comédiens résistent au gaitilhomme , l'autorité n'est pas compromise.
S'ils résistent au ministre, c'est ime immense affaire.
Un gentilhomme n'a rien de mieux à faire que de s'occuper de la comédie.
Le ministre y perd beaucoup de temps, et déconsidère ses grands travaux par Pattenlîon qu'il donne aux petits soins du théâtre.
Le gentilhomme de la chambre agît toujours au nom du chef de l'État, et par cette raison il est obéi quand il commande, et le chef de l'État est un objet de reconnaissance quand il récompense.
Le ministre responsable est toujours en butte aux réclamations, aux déclamations, aux surprises, aux sollicitations. On ne sait pas plus gré au chef de FÉtat de ce qu'on obtient de lui, que de ce qu'on obtient du tribunal. C'est tout au plus justice, jamais faveur : il en coûte plus à l'État, et il y a moins de reconnaissance.
Quand un ministre fait recevoir une pièce ou un acteur, et que le public siffle l'une ou l'autre, il est clair qu'il siffle le minisire.
SUR L'OPÉaA,
EN 1802 OU 1803 , PENDART KA DimECTlOK DE L'mSTBOCTION PUBLIQUE.
L'Opéra doit coûter plus d'argent au trésor public qu'autrefois. D y avait moins de sujets; ils étaient moins payés. Le gouvernement donnait les décorations et les habits des opéras nouveaux. 11 y avait une plus forte recette par les.loges à Tannée, qui produisaientl40,000fr., et aujourd'hm 40,000.
Le prix des places était plus élevé, nK>ins de billets donnés.
J'avoue qu'il est possible de s'ennuyer à
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rOpéra; mais je pense qu'il est difficile de ne pas s'y amuser souvent , même de ne pas s'y plaire quand on s'y ennuie, et de se plaire autant à tout autre spectacle. Il a une certaine variété qui diversifie les sensations^ les mêle aux sentiments :
Les vers, la danse, et la musique,
De cent plaisirs divers font un plaisir unique.
£t puis , il y a là un certain air de grandeur à laquelle on s'habitue^ et d'où Ton a peine à descendre. De là vient qu'il attire de loin , que les souvenirs qu'il laisse suivent longtemps et rappellent souvent. On peut parler de la Comédie française comme d'une belle chose; on parle de TOpéra comme d'une grande,
La magnificence est souvent ennuyeuse. Les rois sont condamnés à la magnificence^ a dit Delille. Il a raison; mais ce n'est pas là le plus grand de leurs supplices^ ce n'est pas le moins ambitionné. La magnificence est un ennui ^ mais elle est le signe de tous les plaisirs; elle appelle les empressements de tous les arts qui les procurent.