‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 124 sur 208 · THÉÂTRE DE LA RUE FETDBAU · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE LA RUE FETDBAU

U y a un goût étroit, superficiel , sans intimité, sans conscience, qui n'est proprement qu'une traduction du goût d'autrui, qui ne juge rien que par comparaison , ne rapporte rien qu'aux modèles qu'il a entendu louer, et ne voit rien au delà. Si Racine n'avait pas peint l'amour; Molière, l'avarice et l'hypocrisie; si surtout ils n'avaient pas été admirés, il n'y aurait, pour les gens bornés à cette espèce de goût, aucun moyen de juger une expression d'amour, ou une saillie de ridicule. Ce n'est pas la belle imitation de la nature qu'ils estiment, mais la belle imitation des peintres qui l'ont imitée. Ils ne ^ntiraient ni Racine, ni Molière eux-mêmes, s'ils n'a-

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voient été précédés par ces grands hommes. CTest celte espèce de gens de goût qui de tout temps ont fait la loi dans nos théâtres; et c'est pour cette raison que ce môme Molière, ce môme Racine , qu^aucun modèle n'avait précédés, ont eu à lutter contre le siècle dont ils ont été Thonneur ; c'est pour cette raison que les beautés de Shakspeare ont tant de peine à trouver grâce devant nos amateurs , malgré celle qu'y ajoute notre illustre Ducis, comme pour leur servir d'égide; c'estpour cette raison que le drame le plus pathétique et le plus moral de notre théâtre, la Mère coupable y est attaqué tout à la fois comme bizarre et comme immoral ; c'est pour cette raison, enfin, que Fa/klandy ou, pour donner à la pièce le nom de la chose qu'elle représente, que le Kemords, sujet neuf au théâtre, sujet âpre et doux , louchant et terrible à la fois, ne trouve aucun appui dans l'esprit de nos juges de spectacles. Ne sachant à quoi le comparer, ils ne savent comment le juger. Mais craignant beaucoup plus de se compromettre par Téloge que par la critique, et naturellement plus disposés à gouverner un coin du parterre par des quolibets, qu'à laisser dominer la pièce par ses beautés , ils en détruisent tout VeÂTet sur cette grande masse de spectateurs qui viennent franchement chercher au théâtre des impressions, et qu'on appelle le public.

Falkland mérite d'autres critiques et aussi d'autres éloges, que les critiques et les éloges de ces petits dominateurs. C'est au journaliste qu'il appartient de réclamer pour le public la liberté de juger par lui -môme ; et nous le ferons avec d'autant plus de zèle, que des hommes de talent nous annoncent des drames d'un genre nouveau, qu'il est bon de mettre à l'abri de fâcheuses influences; telle est la Conspiration de Portugal^ où le ridicule des conspirateurs sera peint avec l'odieux qui les accompagnetoujours; Louis Af, qu'on nous montrera déguisé et en faction durant la nuit, à la porte de son palais, pour observer, conune satellite de lui-même, ce qu'il ne peut observer du haut de son pouvoir. Tâchons d'empêcher que la licence des quolibets ne surmonte les hardiesses du talent, et ne | nous ferme une source nouvelle d'instruction , de morale et de plaisirs.

A la suite d'une rixe violente, lord Falkland a tué d'un coup de couteau Tirrel, son voisin;

il a été soupçonné du crime , accusé^ mais absous. Les Houkins, fermiers de celui-ci, protégés de Falkland, sont accusés à leur tour. Ils peuvent prouver que Falkland est le meurtrier; mais la reconnaissance des bienfaits qu'ils ont reçus de lui les porte à s'accuser eux-mêmes, pour prévenir le retour des soupçons sur leur bienfaiteur. Falkland, instruit de leur aveu, les laisse condamner ; ils périssent sur l'échafaud, laissant un enfant en bas âge, qu'ils ont fait mettre dans un hospice, et qu'ils reconunandent à Falkland.

Quinze ans se sont écoulés depuis la mort des vertueux Houkins ; et Falkland , coupable par faiblesse plus que par scélératesse, est tourmenté de remords toujours plus dévorants.

Depuis quelques mois, il a dans sa maison, à litre de secrétairei William Caleb, le fils des malheiveux Houkins , qui croit être et passe pour être fils de l'intendant de la maison. (Joe jeune orpheline est aussi élevée dans le château par la générosité du lord. Enfin , depuis quelques jours, un prêtre, noauné Andrews, est introduit en qualité de chapelain et de maître de musique. Telles sont les circonstances où l'action commence.

Andrews, ancien ami des Houkins, a résolu de les venger, et de forcer Falkland à l'aveu de son crime, par l'ascendant de la conscience. Les incidents qu'il amène dans cette vue, et les soulèvements qu'il produit dans Tâme du coupable , jusqu'au moment où le secret de celuici force, si on peut le dire , le passage, et où il se donne la mort, composent laiûèce.

Andrews a d'abord un entretien avec Falkland, qui l'interroge sur son état, ses liaisons, sa vie passée... Andrews a passé sa jeunesse chez des bienfaiteurs généreux... il fut protégé du père, il fut l'ami du fils... a Qu'est devenu le père ? demande Falkland. — Mort. — Et son fils? — Mort : le fils et le père sont morts ensemble.—Le même jour?— -A la même heure. — Qui a causé leur mort? — Leur misère. — Et qui acausé leur misère?— Un seigneur féroce, dont ik étaient les tenanciers.—Et ce seigneur, qu'est-il devenu? — Mort. — Après vos maîtres?-^ Avant. B On voitqu'il^'agit des Houkins et de Tirrel, et l'on sent ce que cette scène a de terrible.

Andrews fiiit chanter p^ sa jeune élève, de-

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vant Falkland^ une romance de Macbeth, qui le replace dans toute l'horreur de sa situation. Des accusateurs traduisent devant lui ^ en l'absence des autres juges du canton^ un assassin qui s'accuse lui-même avec courage^ et demande la mort. Le jeune Caleb^resprit plein desdéfiances que lui inspire Andrews, maisattaché à Falkland par la reconnaissance et par l'idée de sa bonté, contenu par la considération dont il jouit, observe toutes les actions , toutes les paroles du lord , avec cette inquiétude mêlée d'intérêt et d'horreur qui embarrasse bien plus un coupable qu'une accusation directe et véhémente. Pendant le jugement de l'homicide traduit devant Falkland, Galeb n'a cesssde tenir les yeux attachés sur lui , et Falkland a senti ses regards pénétrer dans sa conscience.

Falkland a caché dans un réduit secret de son cabinet, avec les cendres des Houkins, des papiers qui prouvent leur innocence et son crime; Caleb Ta surpris dans ce réduit, et le trouble de tous deux s'augmente à chaque instant par ce souvenir.

Andre^'s apprend à Caleb qu'il n'est point le fils de l'intendant. Le jeune homme veut savoir sa destinée, a Observez, répond Andrev\rs ; observez, vous la saurez... Votre destinée est là, vous la touchez, » ajoute-t-il en l'appuyant contre le lambris que le jeune homme a vu entr'ouvert. Resté seul , il veut en forcer le secret ; Falkland entre en ce moment... Il se croit découvert... Il s'emporte, il devient furieux. Caleb lui demande avec embarras de sortir de sa maison... Falkland lui déclare qu'il n'en sortira jamais, a Si vous faites un pas qui puisse m'alarmer, ajoute-t-il, j'en aurai vengeance. » A ce mot, on entend sortir des lambris la répétition terrible du mot vengeance/ C'est Andrews qui suit son plan , et s'est introduit, par une entrée inconnue de Falkland même, dans le réduit où reposent ses victimes.

Falkland enfin, surmonté par la honte , par le remords, s'enferme avec Caleb dans son cabinet: aVousavez voulu savoir, lui dit-il d'un air sinistre, ce que j'étais, et qui vous êtes... Je vais vous le dire... L'assassin de Tirrel, c'est moi. Le bourreau des Houkins , c'est moi... Le malheureux enfant de l'un d'eux, c'est vous... — D meurt empoisonné.

Tel est le fond de cette pièce.

On voit que Tidée en est hardie, que le fond en est moral , que les situations en sont dramatiques, et les développements terribles; et ce sont là des mérites assez peu communs au théâtre pour qu'on en doive tenir compte à l'auteur.

Un rôle a été particulièrement loué dans ce drame; cest celui d'Andrews. J'oserai le blâmer, et sans ménagement. L'auteur n'a fait d'Andrews qu'un méchant homme, et il veut qu'on voie en lui un homme vertueux. En vain nous dit-il qu'Andrews était l'ami des Houkins : ce titre ne l'autorisait pas à venir irriter les tourments, consonuner le supplice d'un coupable repentant, qui, depuis seize ans, avait cherché un refuge dans la bienfaisance et la vertu contre le souvenir d'un crime sans remède. Le devoir d'Andrews était de pleurer ses amis, et non de jeter dans le désespoir l'homicide qui les pleurait lui-même. Le devoir d'un prêtre est de pardonner, non de venger; de réconcilier les coupables avec la nature et avec eux-mêmes , non de les vouer aux plus afTreux supplices.

Andrews était nécessaire, sans doute, pour imprimer à l'action le mouvement convenable, mais il fallait tout simplement le donner pour ce qu'il est , pour un méchant ; le rôle de Falkland n*aurait été que plus pathétique et plus terrible; on aurait mieux vu en lui ce qu'il est réellement, un grand criminel, qui n'était pas un scélérat, et ses remords auraient eu bien plus de vérité et d'intérêt.

Le rôle de Caleb serait parfait, si l'auteur avait fait plus ressortir, dans l'inquiète curiosité qui tourmente ce jeune homme, le sentiment confus des liens du sang qui l'unissaient aux Houkins. Quelle douceur et quelle inquiétude dans ce caractère! quelle candeur et quelle pénétration! quels aimables mouvements de bonté, et quelles sinistres défiances ! Est-il rien de plus touchant que ce commencement du cinquième acte, où Falkland annonce qu'il va lui apprendre l'affreuse vérité? «Non, s*écrie Caleb, dont la curiosité cesse par la crainte de voir rougir son bienfaiteur, non, je neveux rien savoir; non,milord,ne me dites rien. » Comme ce bon jeune honuneet la jeune orpheline, que la même maison rassemble, contrastent, l'un par sa candeur, l'autre par son I ingénuité, avec ce Falkland , dont l'âme recèle

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le souvenir d'un grand crime, et qui va succomber aux remords ! Combien leur opposition ajoute à Tintérôt des situations, qui sont le principal mérite de l'ouvrage !

Si des situations neuves et fortes , si des caractères nouveaux , bien peints et bien contrastés, si des développements d'un intérêt toujours croissants ne suffisent pas pour faire trouver grâce à quelques erreurs de goût (1),

(1) Par exemple, on rencontre souveut des expressions telles que celles-ci :

Vague de Vincertitude; faire remonter U monde vers le chaos, Vabtmer dans le néant ; mon existence flétrie; tomber avant son déclin; et puis on voit le crimïnel tournant autour de ses pensées^ comme Vinsecte autour de la flamme jusqu'à ce quU en soit dévoré.

Ce n'est là ni du langage familier , ni du langage passionné; c'est de l'enflure en mauvais français; il y a, de plus, une image fausse dans la dernière phrase. Jusqu'à présent, on a placé le remords dans le cœur, au fond, au plus profond du cœur, pour le mordre et le remordre ; car remords vient de remordu. C'est sur le cœur qu'on applique le vautour, c'est dans les parties les plus intimes du cœur qu'on enfonce son bec acéré. Voilà les images reçues , les images vraies et frappantes. Au lieu de cela, l'auteur fait rôder le cœur

et à quelques fausses combinaisons de détail, il faut que les auteurs dramatiques posent U plume, et qu'ils aillent dans la foule admirer le Moine, l'Enfant du bonheur, et le Petit Jean- Baptiste.

Nous pourrions encore produire, en témoignage du mérite de Falkland, la manière à peu près parfaite dont la pièce est jouée par Mole, Monvel, Talma surtout , par ces hommes qui ne sont de bons acteurs que parce qu'ils sont aussi de bons juges, et aussi par le citoyen Dublin, qui a mis une intelligence parfidte dans un rôle de valet qu'il a su rendre trop court , et a, dit-on , donné les charmants costumes qui embeUissent la représentation de cet ouvrage.

{Journal de Paris , du 17 prairial an vi. — 3 juin 1798.)

autour du remords, comme le papillon qui vase brûler à la chandelle, et qu'on écrase avec les mouchettes ! Cela est mauvais ; et Mole, qui [s'en va dessinant avec sa main le tournoiement de l'insecte autour de la flamme , ne déguise pas cette erreur de goût, qu'il serait si simple de faire disparaître!

OPUSCULES

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