‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 125 sur 208 · ROMANS · texte numérisé non relu

ROMANS

l. —EXTRAITS RAISONNES DE QUELQUES ROMANS PUBLIÉS DE 1795 A 1802.

LRS SOIIFFBAHCES BIATERIIELLES,

ov HISTOIEB DE M» HÀLLEE , ÊCmiTB PÀE ELLE-MÊME ;

Tradoile &t Pallemand.

Ce roman renferme les aventures d'une famille entière^ composée de sept enfants, de cinq filles et deux garçons, tous de caractères différents , tous jetés dans des événements particuliers qui font ressortir leur caractère. C'est la mère elle-même de cette famille, madame Haller, qui, dans sa vieillesse , raconte ces aventures à ses enfants, et leur apprend les rapports qu'elles ont eus avec sa propre histoire, qui forme le lien de l'ouvrage et lui donne de l'unité. Les caractères sont tracés avec vérité : Taction en est variée et animée , le langage en est simple, naturel et touchant; la morale en est pure et douce : la lecture peut en être agréable et utile aux mères de famille, ainsi qu'aux enfants , mérite assez rare dans ces sortes d'ouvrages.

Une femme s'est demandé , après avoir lu celui-ci , pourquoi les romans anglais et allemands avaient un caractère plus sentimental que les romans français; car lu Nouvelle Héloise, le plus passionné des romans, appartient à la littérature helvétique par ses mœurs, quoiqu'il soit une des richesses de la littérature française par le langage. Sa réflexion Ta ame-

née à ae résultat, dont nous ne garantissons pas la justesse, mais qui mérite d'être examiné : que les mœurs françaises sont aussi éloignées, par leur frivolité, des sentiments profonds que des sentiments vertueux ; qu'en nous, l'existence est, pour ainsi dire, tout à la surface; que dans nos peines, dans nos plaisirs, dans nos vices, dans nos vertus, la vanité est toujours de moitié, au lieu que les Allemands et les Anglais, plus recueillis en eux-mêmes, renferment une seusibilité plus concentrée: moins usés d'ailleurs par le contact des objets extérieurs, ils en reçoivent plus facilement les impressions; ils trouvent des peines et des jouissances plus nombreuses dans tous les détails de leurs habitudes, dans tous les accidents de leur vie privée ; ils approfondissent davantage leurs affections; en un mot, ils semblent avoir au fond de leur âme des sources plus vives et plus abondantes de chaleur et d'existence.

Si cette observation était vraie, il ne faudrait pas s'étonner de la supériorité de leurs romans sur les nôtres. Comment des hommes qui connaissent mieux les affections de l'âme n'en exposeraient-ils pas mieux les diverses situations, et n'en parleraient- ils pas mieux le langage?

(Journal de Paris , du 13 germinal an m.— 2 avril 1795.)

EXTRAITS RAISONNES

CABITE ET POLTI>0«E.

Le roman de Ckirtle etPolydore^ipar Barthélémy, avait déjà été imprimé en i760. On en a peu parlé alors. Barthélémy n'y avait pas mis son nom. Son nom ne fit donc rien pour la gloire de Touvrage; et Touvrage, perdu par cette raison entre les romans que rien ne recommandait à Tattention des gens de lettres, ne fit rien pour la gloire de Barthélémy.

J*ai lu ce roman avec un extrême intérêt. Il présente peut-être trop d'événements, trop de situations diverses, et pas assez de développements; les situations sont belles, vives, attachantes; les incidents sont heureux et parfaitement liés.

Un autre mérite de ce roman , c'est de transporter le lecteur au milieu de la Grèce, de faire revivre sous ses yeux, et le charme du pays et celui des mœurs propres à ses habitants, et c^lui de ces aimables fictions qui ont composé la mythologie des Grecs. Sous ce rapport, c'est un tableau historique, où tout est vrai et instructif, excepté le nom et les aventures des individus qui figurent sur l'avant-scène.

Je ne vous dis rien du style, ou plutôt que ne vous en ai-je pas dit en vous nommant l'auteur?

Peut-être Pintérôt qu'on éprouve à la lecture de cet ouvrage , est-il encore augmenté par celui du nom de l'auteur & Anacharsis , ainsi que du négociateur sage et éclairé dont l'auteur d'Anacharxis a été l'oncle et le modèle

Je me charge devons porter la charmante collection des œuvres de Gesner, imprimée chez Dufart, et ornée d'un grand nombre de jolies gravures. Je ne sais pourquoi des sensations physiques se mêlent aux idées que me rappelle cette collection; mais il me semble qu'elle offre une lecture rafraîchissante pour ces jours d*été où la chaleur, trop grande, défend de

lire les poèmes de Tabbé Delille

(Journal de Paris, du 10 messidor an iv. * 28 juio 1796.)

DE PLVSIEUBS OUVRAGES POSTHUBIBS

DE DIDBBOT.

Il sort de toutes parts des ouvrages posthumes du fécond et illustre éditeur de VEncyclo

pédie. Le Suppiément aux voyages deBougainville , la Conversation du philosophe avec la maréchale de Broglie sur la religion, le dithyrambe sur l'abdication de laroyauté; enfin, Jacques le fataliste, et la Religieuse. Voilà les productions dé Diderot, qui ont vu le jour depuis quelques mois. On pourrait ajouter plusieurs contes insérés dans la collection des idylles de Gesner, dont l'un, plein d'intérêt, a fourni le fond de la charmante pièce de Félix, et qui tous ont acquis un prix nouveau pour les amis de Diderot, depuis qu*ils savent qu'il en est l'auteur.

Nous ne parlerons ici que de Jacques le fataliste et de la Religieuse.

Jacques le fataliste, sans être une imitation de Tristam Shandi , a beaucoup de ressemblante avec cet ouvrage, au moins pour la forme. Jacques est un valet spirituel, avisé, de bonne humeur, qui s'entretient familièrement avec son maître , lui raconte ses aventures, et obtient aussi que son maître lui raconte les siennes. Comme c'est en voyageant ensemble qu'ils se racontent leur histoire, leur récit est coupé par cent autres histoires qui leur arrivent ou qu^on leur raconte, lesquelles s'entre-coupent encore, de manière cependant que le fil se retrouve toujours, et que l'intérêt de chaque aventure est suspendu sans être détruit.

Entre ces aventures , il en est de sérieuses , d'attachantes, telles que celle de madame I^pommeraye , qui serait à elle seule un conte parfait ; mais il en est aussi de très-gaillardes, dont l'auteur n'a déguisé ni voilé aucune circonstance, et dans le récit desquelles il a nonseulement négligé la décence , mais encore affecté le mépris des délicatesses qu'elle impose pour rintérét même des plaisirs qu'elle couvre.

Plusieurs journalistes ont fait à ce sujet de justes reproches à Diderot; plusieurs aussi en ont fait d'outrées. Un récit, pour être libre, n'est pas immoral et corrupteur ; comme, pour être décent, il n'est pas nécessairement exempt de danger.

Ce qui excuse cette censure qui n'excuse rien , c'est une page où Diderot veut ériger en principe le cynisme du style. H valait mieux dire conmie la Fontaine, dans la Préface de ses Contes :

DE QUELQUES ROMANS PUBLIÉS DE 1795 A I80i.

« Je confesse qu'il faut garder des bornes , et que les plus étroites sont les meilleures : "aussi faut-]] m'avouer que trop de scrupule gâterait tout. Qu'on ne s'y trompe pas , l'extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes. Gicéron fait consister la dernière à dire ce qu'il est à propos qu'on dise^ eu égard au lieu , au temps et aux personnes qu'on entretient. Ce principe une fois posé , ce n'est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres; je ne pèche pas en cela contre la morale. S'il y a quelque chose dans mes écrits qui puisse faire impression sur lésâmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes; elle |)asse légèrement. Je craindrais plutôt une douce mélancoUe , où les romans les plus chastes et les plus modestes sont très-capables de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l'amour. »

Au reste, la censure aura produit un effet tout contraire à son objet; elle fera cacher le livre, sans doute, mais elle l'aura fait acheter.

Encore un mot sur cet ouvrage. Plusieurs journaux ont supposé que c^était l'Institut national qui Tavail fait imprimer sur le manus-' erit du prince Henri. Le fait est que ce manuscrit n'était point encore arrivé il y a un mois. Il n'est pas même vrai , comme le dit un journal littéraire qui en toute occasion affecte de dénigrer l'Institut, que cette société ait demandé gravemen' Jacqubs le fataliste au prince Henri. L'Institut n'a fait q\ï accepter avec gratitude le manuscrit offert par le prince avec honnêteté.

( Journal de Paris, du 28 brumaire an v. — 18 novembre 179G.)

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