LA DOT DE SUZETTE
ou
HiSTOlBB DE MADAME DE SENNRTEBBE, RACONTÉE PAB ELLE-MÊME.
Voici encore un de ces jolis romans français dont rintérét, la délicatesse , la grâce, contribueront, plus que la critique des journaux , à faire rebuter les monstrueux romans de Londres qui, depuis trois ou quatre ans, ont fait une descente si fâcheuse dans notre littérature. On croirait, à la douceur du tojn, à la facilité du style, à la simplicité du sujet, au charme des détails, que la Dot de Suzeite est encore l'ouvrage d'une femme , si la préface ne semblait annoncer un écrivain exercé, et un appréciateur attentif des divers genres de plaisirs que les romans peuvent procurer, ainsi que des divers talents qui peuvent se croire appelés à la composition de ce genre d'ouvrages. Tout ce que dit Pauteur, une femme d'esprit et de goût l'aura senti et l'approuvera ; mais elle ne l'aurait pas écrit. Les femmes n'observent en elles que les sentiments qu'elles ont intérêt d'exprimer; elles font bien des romans, mais elles laissent aux hommes le soin de fixer l'art d'en faire; elles respectent bien et font toujoui*s bien sentir l'autorité du goût, mais elles laissent aux hommes le soin de la. maintenir: contentes de devenir quelquefois des modèles, elles regardent l'enseignement ou la perfection des préceptes comme un droit réservé à une puissance supérieure. Elles feront \nngt poèmes, plutôt qu'une poétique, et mille pages bien écrites, plutôt que vingt lignes sur l'art d'écrire.
L'auteur se plaint dans cette préface de l'opinion qui attribue plus d'ùnagination à Técrivain capable de rassembler dans un roman , entre des ruines et au fond d affreux souterrains, des sorciers et des revenants, et de les faire mouvoir à coups de tonnerre, qu'à celui qui fait développer sans effort, et les uns par les autres , des intérêts et des caractères tels qu'on eu rencontre dans la société. C'est dans
la fidèle représentation du vrai^ bien choisi, dit l'auteur, qu'il y a de Timagination, et non dans la honteuse et facile invention d'êtres et d'événements bizarres, monstrueux , qui, sans modèles dans la nature , également étrangers à son système et à ses désordres , ne représentent que le dérèglement de l'esprit qui les a conçus.
Suzette, orpheline à l'âge de onze ans, sans parents et sans bien , mais de la plus jolie figure du monde, est recueillie par madame de Sennelerre, qui la place chez le concierge de son château. Là, Suzette embellit chaque jour, et chaque jour devient plus intéressante. Le jeune Adolphe , fils de madame de Senneterre, en devient amoureux , et Suzette s'attache à lui : mais tout cela le plus innocemment du monde; Adolphe croit n'être que bienveillant pour une infortunée, Suzette croit n'être que reconnaissante pour un bon maître. Cependant, ils se cherchent et se trouvent sans cesse, et chacun voit qu'ils s'aiment.
Madame de Senneterre a un entretien à ce sujet avec son fils; elle lui dévoile les sentiments qui déjà le dominent, et bientôt vont l'entraîner, loin des lois de la morale et de la convenance , dans une séduction coupable ou dans une mésalliance honteuse. Elle le conjure, par le respect qu'il garde à la mémoire de son père , de surmonter sa passion. Adolphe prend la résolution de s'éloigner de Suzette ; il part pour Paris.
Madame de Senneterre s'adresse ensuite à Suzette, et, sans supposer aucun obstacle à ses vues, elle lui propose de la marier. Suzette répond ingénument que M. le comte lui a défendu de se marierjamaissanssa permission. «Mais si j'étais d'accord avec mon fils!... » reprend madame de Senneterre. Suzette se met à pleurer; mais elle finit par assurer qu'elle fera de bon cœur tout ce qu'ordonnera la mère de M. le comte.
Madame de Senneterre la marie avec un M. Chenu, marchand de bestiaux, et lui donne une dot de i ,200 livres.
Adolphe apprend à Paris le mariage de Suzette : au désespoir, il voudrait mettre le monde entre Suzette et lui ; il va à Saint-Domingue chez son oncle, riche colon. Le régime de la terreur s'établit en France , il est déclaré émigré. Madame de Senneterre est incarcérée, ses
biens séquestrés , sa famille ruinée , dispersée, tuée. Lorsque les prisons lui sont ouvertes ^ après dix mois de détention , elle n'a de ressource que celle de servir. Augustine , une de ses anciennes femmes de chambre , dont elle refuse de partager les modiques moyens de subsistance^ lui cherche une maison, en trouve une qu^elle croit convenable; elle procure à madame de Senneterre une lettre de recommandation pour la femme jeune , honnête et bonne qui en est la maltresse. Madame de Senneterre s'y présente. C'est un hôtel somptueux, meublé avec magnificence. Après avoir traversé de grands appartements^ elle est introduite dans la chambre à coucher de madame de Préval (la maîtresse de la maison) , qui était encore au lit; elle lui présente sa lettre en tremblant. Madame de Préval se lève, s'excuse avec aménité de s'habiller devant elle, endosse une robe du matin garnie de riches dentelles, ouvre la lettre, la parcourt , jette un cri perçant, et tombe aux pieds de madame de Senneterre, en répétant : Madame de Sennftene! ô ciel! madame de Senneterre! Madame de Senneterre la regarde... C'était Suzette» c'était la femme de M. Chenu, enrichi dans les affaires, et revêtu d'un nom nouveau, comme sa fortune.
«Elle était sans connaissance ; je la porte sur son lit (c'est madame de Senneterre qui parle). Je sonne, on accourt. On lui prodigue des secours dont j'avais presque autant besoin qu'elle, car j étais retombée sur un fauteuil, ne pouvant ni parler ni agir. Son mari, les personnes qui se trouvaient chez lui, tous les gens de la maison étaient accourus, et attendaient avec inquiétude qu'elle reprit ses esprits. Bientôt elle ouvre les yeux et me cherche; la foule me cachait; elle me demande et j'approche, a Ohl madame, ma bienfaitrice! » s'écrie-t-elle. Je lui mets la main sur la bouche, en lui reconunandant le secret, a Impostf sible, impossible, madame! Comment ca- « cherais-je ma joie ? Pourquoi rougirais-je de a ma reconnaissance ? Pourquoi rougiriez-vous a de vos malheurs, vous dont la vie fut un acte <i continuel de vertus et de bienfaisance? Mour « sieur, dit-elle à son mari, vous nelarecona naissez donc pas? Elle est si changée l Vous « ne reconnaissez pas madame de Senneterre ! » Son mari s'approcha de moi avec autant d'em-
barras que d'empressement, et me fit un compliment qui me prouva ce qu'il est si facile de vérifier chaque jour, que, chez les femmes, la sensibilité et le goût suppléent à l'éducation ; tandis qu'un homme qui a eu le malheur de n'en pas recevoir, n'est jamais plus mal placé que dans une situation qui fixe les regards sur lui. »
Une foule de détails pleins d'intérêt, et qui font couler les plus douces larmes, composent la suite de cette scène. Madame de Préval s'afflige du titre de madame, que lui donne encore madame de Senneterre; elle revendique le nom de Suzette ; elle veut que sa bienfaitrice demeure chez elle honorée comme une mère ; qu'elle reprenne à son service Augustine, son ancienne femme de chambre. Elle lui de- •mande, en rougissant, des nouvelles d'Adolphe; elle lui montre à son doigt un anneau que madame de Senneterre lui a donné autrefois de la part de son fils...
M. Chenu, ou M. de Préval, approuve la reconnaissance de Suzette , et tout ce qu'elle fait pour madame de Senneterre. C'est un fort bon homme; mais , plus vain qu'amoureux de sa femme , plus vain de sa fortune qu'en état d'en jouir, il voit des sociétés sans choix, il rassemble dans sa maison des gens sans mérite, des jeunes gens sans éducation et sans mœurs. Sa femme est obligée de se prêter à toutes ses fantaisies ; mais elle ne partage aucun de ses goûts, elle échappe à tous ses ridicules, elle se préserve de la contagion des mœurs qui l'entourent : tant est puissante en elle la force du bon naturel et de la première éduca* tion ! Son plaisir est de vivre quelques heures de chaque jour retirée dans l'appartement de madame de Senneterre , de cultiver, en s'entretenant avec elle, sa raison et ses talents. Là, elle se délasse par des récits, quelquefois très-plaisants, de l'ennui, du chagrin qu'elle a essuyé la veille, dans la société grotesque et corrompue des enrichis avec lesquels son mari la force de vivre. Là aussi elle recueille les larmes que madame de Senneterre verse en silence sur un fils dont elle ignore la destinée ; là, elle promet à cette tendre mère le bonheur de revoir un jour celui qu'elle ne pourrait , elle , revoir sans crime. Elle est la consolatrice d'une douleur moindre que la sienne, et que madame de Senneterre voudrait lui
EXTRAITS RAISONNES
cacher; elle donne des espérances quand elle ne peut en concevoir pour elle-même; elle répand des consolations que la délicatesse interdit de lui rendre: combien^ dans cette situation si touchante, Suzette a de charmes et d'intérêt!
Cependant la colonie de Saint-Domingue a été ravagée^ les colons tués^ dispersés. Adolphe s'est sauvé à Philadelphie^ après avoir perdu son oncle et la fortune qu'il en attendait; de Philadelphie il est venu à Londres, où il a gagné l'estime et l'amitié d'gn riche négociant. Suzette^ par intérêt pour madame de Senneterre, a fait prendre de toutes parts des informations sur Adolphe, par les amis et les correspondants de son mari. Enfin l'un d'eux vient lui apprendre qu'Adolphe existe, qu'il vit considéré dans une maison respectable; on, présume même que la fille de M. Birton (c'est le nom du négociant) s'est éprise d'amour pour lui , et qu'il est au moment de l'épouser. Tous ces détails sont donnés par le voyageur à madame de Sennelerre et à Suiette réunies. On juge de la souffrance de Suiette à ce récit, mais on est moins étonné que ravi de Télévation où monte cette âme pure, excellente, lorsqu'elle a réfléchi un moment sur ses devoirs, et arrêté ses regards sur la joie de son amie, de sa bienfaitrice, de la mère d'Adok phe. Suzette à ce moment devient sublime... Elle conçoit le généreux dessein de réunir madame de Senneterre avec son fils, elle se résout- à se séparer d'elle ; elle arrange avec M. de lYéval tout ce qui est nécessaire pour la faire passer commodément à Londres, et elle vient ensuite apprendre toutes ses dispositions à son amie, que tant de marques d'une amitié noble et généreuse font balancer longtemps entre son fils et elle, et qui se sent condamnée au plus douloureux sacrifice , soit qu'elle se détermmine à partir ou à rester.
Cependant elle part : Suzette et son mari l'accompagnent jusqu'au lieu de rembarquement; le mari d'Augustine courait devant la voiture , et Suzette avait aussi aiT^ngé qu'il suivrait madame de Senneterre à Londres. Enfin, les amies se séparent; mais une autre marque de l'attachement de Suzette attendait encore madame de Senneterre. a A peine fus-je ti placée dans le vaisseau , dit-elle, que le mari <i d'Augustine me remit un paquet cacbrté.
<n Madame de Préval lui avait ordonné de ne a me le rendre qu'au nK>ment où les éléments « nous auraient séparées. Je l'ouvris, et je vis « une boite dont la richesse aurait fixé mon a attention, si elle n'eût été absorbée par le a portrait de cette amie chérie, non telle que a je venais de la quitter, nuûs sous ses habits a villageois, symbole de la pureté qu'elle avait a conservée dans l'opulence. Je l'ouvris, et je « m*aperçus que ce présent n'était qu'une a nouvelle invention de sa reconnaissance ; en « effet, la botte contenait plusieurs billets de « banque, et ce peu de mots écrits de sa main : 0 La doi et h cœur de Suzette. »
Madame de Senneterre arrive à Londres.
Elle serre son fils entre ses bras... Adolphe, toujours plus occupé de Suxette , ne songeait guère à s*unir avec la fille de M. Birton.
Une correspondance suivie remplaçait, mais imparfaitement, pour les deux amies, leurs intimes conversations de Paris, lorsqu'un événement inattendu change tout à la fois la destinée de madame de Senneterre, de son fils et de Suzette. M. de Préval est tué , par accident, au milieu des préparatifs qu'il faisait pour donner une fêle à sa femme. Suzette, appelée eu Angleterre par l'amitié, par l'amour, est quelque temps retenue par le deuil et même par le chagrin, suite naturelle de la mort d'un époux de qui elle n'avait jamais eu qu'à se louer ; mais enfin elle se réunit à madame de Senneterre, et bientôt lui appartient à un titre plus doux encore que celui d'amie.
Tel est le fond de ce roman, qui offre une moralité qu'on aurait su gré à l'auteur de faire ressortir. C'est que ce régime était bien contraire aux inœurs et au bonheur, qui réputait indigne d'un jeune homme d'une certaine naissance, de devenir l'époux d'une femme comme Suzette; qui interdisait, conome une mésalliance, l'union de deux oœurs sensibles et honnêtes, de deux esprits raisonnables, de deux caractères sympathiques , c'est-à-dire la plus sainte des alliances. Sans doute les mœurs républicaines ne feront pas confondre toutes les différences d'éducation et de bonne renommée, qui peuvent se trouver entre des familles; mais elles préserveront des préjugés de l'orgueil et des vanités de la ricliesse , et c'est ce que demande le bonheur de la société.
Vit il ne serait pas inutile peut->étre de fixer
son atleniion sur le caractère de Suzette^ et sur les circoDstances de sa vie qui peuvent l'avoir formé. Lorsque nous rencontrons^ dans le monde ou dans les livres^ des caractères dignes d'être observés , ce serait une étude utile que celle des événements au milieu desquels ils ont pris naissance. On en tirerait de bonnes instructions pour améliorer l'espèce humaine^ et perfectionner l'éducation.
Nous avons des milliers de volumes qui ont pour objet de surprendre ce qu'on appelle le» secrets du ^^t> .* faisons quelque chose pour surprendre les secrets de la vertu.
Comment donc s'est formée cette Suzette, si naîve^ *si aimable, si constante dans ses bonnes qualités, d'une sensibilité si pure, d'une raison si incorruptible^ en qui tous les moyens de plaire, et môme le désir de plaire, viennent d'un bon cœur, et n'empruntent rien de la vanité, en qui l'innocence et la vertu sont sous la sauvegarde d'une bonté toujours vive, toujours pressante? Quel est le principe de cet heureux caractère?
Ne serait-ce pas que Suzette est née entre Tabandon et les empressements de la bienfaisance^ entre la misère et les largesses de la bonté généreuse? Elle s'est toujours trouvée trop près du malheur dans son enfance pour n'être pas sensible au bien-être , et toujours trop près de l'abandon pour n'être pas reconnaissante envers la bienfaisance et la bonté; d'un autre côté^ elle a toujours été trop accueillie dans son infortune pour avoir contracté Tâpreté^ la défiance, la jalousie, la haine et les autres défauts qui naissent du malheur. Au lieu de recevoir, cx)mme tant d'autres qu'on dit être bien élevés, des mots pour tout précepte, ses premières idées de devoir lui sont venues mêlées à ses premiers sentiments de |)eine et déplaisir. Enfin, préparée à la vertu par la première expérience qu'elle a faite de la vie, elle y a aussi été guidée par de bons exemples , et y a été attachée par les deux plus puissants liens qui puissent être ajoutés aux bons principes, l'imitation et l'habitude.
ÇJoumal de Paris, du 1" fructidor an vi. — 18 août 1798.)
DBS BARONS DE FELSHEIM.