‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 128 sur 208 · HENRY · texte numérisé non relu

HENRY

Traduction de l'anglais.

Henry est un enfant de l'amour, et il est digne de cette céleste origine. Il est beau, il est brave, il est sensible : il est tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes ; mais il est modeste, il est chaste, et c'est de quoi embarrasser plusieurs d'entre elles pour le triomphe d'une seule.

Les parents de Henry sont d'illustre naissance. L amour les égara un moment dans leur tendre jeunesse, et la colère paternelle les sépara pour jamais. Cécilia Adamant, sa mère, fut mariée,;un an après la faute à laquelle il doit le jour, à mylord Crowberry, homme dur et vil, mais riche seigneur^ avecqui elle traîne une vie malheureuse. Dilayport, père de Henry, inconsolable de la perle de Cécilia, est allé à la Jamaïque chercher plutôt la mort que la* fortune ; mais la fortune et l'amour Tout ramené en Angleterre, où il mène une vie errante sous un nom emprunté.

Henry ignore à qui il doit la vie. Confié dès sa naissance à un pasteur vertueux, il vient de le perdre , et se voit réduit à aller chercher un maître au marché de la ville voisine : telle est sa situation au moment où le roman commence.

Un accoucheur de village, qui est en môme temps apothicaire, loue Henry pour piler des drogues dans sa boutique. Il se trouve que cet homme est précisément celui qui a assisté à

Taccouchement secret de Cécilia. 11 n'est pas longtemps sans soupçonner Henry d'être lenfant qu'il a vu naître; il le reconnaît, et sert à la suite à le faire connaître à ses parents.

Cet accoucheur a une femme d'une espèce heureusement rare en France, mais qui ne Test pas autant en Angleterre : elle est dévote, ivrogne et libertine. Elle veut que Henry Taime ; tandis que d'un autre côté sa servante Suzanne, tout à la fois agaçante et ingénue, et très-innocemment disposée à la perte de son innocence, fait tout ce qui dépend d'elle pour gagner le nouveau venu. Henry, dont le cœur est résér\ê à de plus nobles amours, repousse avec indulgence et ménagement les avances de la première, qui le révoltent, et avec un peu de sévérité les provocations de l'autre, qui ne sont pas sans attrait pour lui ; mais il ne fait qu'accroître l'amour de ces deux femmes par son opposition, et chacune, suivant son caractère, réitère plusieurs fois ses tentatives.

Henry sort de chez l'apothicaire, résolu de se faire soldat. Il lui survient différentes aventures qui toutes naissent les unes des autres. Voici la principale : Le juge de paix, amoureux de Suzanne, et, par cette raison, jaloux do Henry, appostedes scélérats pour l'assassiner. L'un des assassins tombe lui-même dans l'embuscade, et est tué. Le magistrat poursuit Henry comme coupable du meurtre , et le fiiît comparaître à son tribunal. Un prédicateur de la contrée prend la défense de l'accusé; il parle avec une force vraiment admirable ; il fait pâlir le juge sur son tribunal, et le force d'acquitter Henry.

Les aventures de Henry font du bruit. Elles parviennent aux oreilles de lady Crowberry, qui soupçonne le fils né de ses amours d'en être le héros. Elle a une entrevue avec lui : elle le reconnaît , et cette reconnaissance ramène de fréquentes entrevues entre eux. Mylord Crowberry en prend de l'ombrage ; il soupçonne, il accuse sa femme d'infidélité, et, unissant la jalousie à l'indifférence, il fait succéder les persécutions aux mauvais procédés; d'affreuses avanies se répètent chaque jour; la santé de milady Crowberry en est sensiblement affectée. Mylord poursuit aussi Henry, et lui suscita de toutes parts de mauvaises affaires.

Un oncle de milady, sir Roger Menstock , gentilhomme du plus noble caractère, dont le

château est Tasile des mœurs antiques, y reçoit Henry. Sir Roger a une fille charmante : c'est pour elle , c'est pour Isabelle qu'est réservé le cœur de Henry, et c'est d'elle qu'il doit être aimé d'un amour durable. Mais combien d'obstacles à leur bonheur! Henry, qui connaît sa naissance, n'ose espérer; Isabelle, pour qui Henry n'est qu'un inconnu plein de charmes, Isabelle, fille soumise et tendre d'un père respectable , mais enchaîné à des préjugés de naissance, ose bien aimer Henry, mais non autoriser son amour.

Cette situation, dont plusieurs incidents font sentir tout l'embarras, amène un grand nombre de scènes pleines de délicatesse et de sensibilité. Un de ces incidents est l'araourqu'inspire Henry sous les yeux d'Isabelle même à miss Claypole, nièce du pasteur de la contrée, et qui se trouve , ainsi que son oncle, établie au c.iâteau. Cette miss Claypole, jeune, jolie, spirituelle , mais vive et emportée dans tous ses désirs, veut, à tout prix, devenir l'épouse de ïftîury. Elle veut obtenir ce titre, s'il se peut , de son amour, sinon de sa probité: si elle n'est point assez sûre de séduire son cœur, elle aura pour ressource d'égarer ses sens et sa raison ; en un mot , elle a résolu de lui sacrifier son honneur, pour éCre en droit de lui en demander le dédommagement, et elle se conduit en conséquence. Henry se défend de ses pièges , mais non de l'art qu'elle met à faire croire qu'il y est tombé , et Isabelle le croit engagé à miss Claypole. Henry et elle sont au désespoir de cette erreur ; mais elle n'ose se plaindi*e, et il n'ose se justifier.

Cependant milady Crowberry, insultée, maltraitée chaque jour par son mari, dévorée de chagrins, a tout à fait perdu la santé, et sa vie est en danger. Ses médecins lui ordonnent un voyage à Lisbonne , et ce voyage est résolu.

Alors Dilayport se fait connaître à Henry. Il fait aussi savoir son retour à la malheureuse lady ; son fils et lui se détenninent à la joindre dans la route et à raccompagner à Lisbonne.

Miss Claypole fait un dernier effort pour retenir Henry ; et, à la suite d'une scène très-vive où elle a inutilement employé tous les avantages de la beauté et toutes les ressources de la coquetterie, elle venge ses charmes dédaignés par un coup de couteau que Henry reçoit dans le bras, et qui devient pour lui une justi-

fication muette près d'Isabelle. Furieuse de l'indifférence de Henry, mais surtout tourmentée du désir d'être mariée, miss Claypole court au château de Crowberry aussitôt que milady en est partie, et compte prendre sa place auprès de milord dès qu'il sera veuf, ce qui parait ne devoir pas tarder.

Henry, au moment de son départ, s'enhardit à déclarer son amour à Isabelle , qui lui fait l'aveu du sien. Il lui révèle, par l'ordre de milady Crowberry, le* secret de sa naissance ; mais sans laisser à Isabelle la liberté de le découvrir à sir Roger, voulant préserver de toute atteinte l'honneur de sa mère.

Henry et Dilayport rejoignent milady à Falmouth. L'état de la malade empire, bile fait ses dernières dispositions. Elle veut reconnaître Henry pour son fils, et lui donner son bien. Henry refuse et son legs et sa déclaration ; il ne veut pas que l'aveu d'une faute ternisse la mémoire de celle à qui il doit le jour. Dilayport dédommage Henry en le reconnaissant authentiquement pour son fils et en l'instituant son héritier. Milady donne ses biens à Isabelle, dans l'espérance qu'elle s'unira à Henry. Elle meurt à Palroouth.

Henry retourne vers Isabelle et sir Roger. Isabelle entend ce que signifie le legs que lui a fait milady Crowberry ; mais sir Roger ne peut se résoudre à donner sa fille à un homme dont la naissance lui est inconnue. Cependant, le mérite de Henry, la considération qu'il s'est acquise par des actions d'éclat, le touchent. Bientôt la déclaration que fait Henry Dilayport en sa faveur en lui donnant ses biens l'ébranlé. Enfin, un événement singulier dans lequel Henry sauve l'honneur et la vie à Isabelle, et la découverte d'une lettre par laquelle sir Adamanl, le père de la malheureuse lady, s'est accusé en mourant d'avoir causé le malheur de sa fille par son injuste et cruelle opposition au mariage qu'elle vou4ai t contracter avec Henry Dilayport , décident sir Roger à permettre l'union d'Henry et d'Isabelle.

On apprend en même temps que milord Crowberry ayant entrepris un voyage pour se soustraire à l'obligation d'épouser miss Claypole qu'il a déshonorée, celle-ci s'est mise à sa poursuite et l'a poignardé : ainsi finit ce roman, où l'on voit le vice puni et la vertu récompensée!

EXTRAITS RAISONNES

La décence et la morale sont partout respectées dans ce roman , souvent même elles y sont énergiquement enseignées à l'esprit^ et doucement communiquées au cœur; ce mérite est devenu rare dans les romans. Henry est un modèle de vertu délicate ; sir Roger en est un de cette vertu héréditaire et habituelle qui ne s'étend pas toujours à tous les devoirs^ mais qui n'est jamais en défaut pour ceux qu'elle embrasse; le prédicateur qui défend Henry de Taccusation d'assassinat ^ et 'qui se retrouve dans tout le cours du roman , est un modèle de vertu enthousiaste et passionnée ; Isabelle, enfin, serait un modèle d'innocence et de pureté, si Tinnocence et la pureté pouvaient avoir des modèles.

Il ne faut pas conclure de cet éloge que le roman de Henry, ni même aucun autre roman, puisse être mis indistinctement entre les mains de tout le monde. Nous croyons que la lecture des romans doit être absolument interdite aux jeunes personnes du sexe , pai'ce que leur vie sédentaire et inoccupée, et leur ignorance de toutes choses, rendent leur imagination susceptible d'impressions trop profondes, et que les romans ont au moins le défaut d'échauffer les passions que la nature a déjà rendues assez vives; de sorte que rien n'est perdu de leurs tableaux, et que rien ne reste de leur morale et de leurs leçons. Mais les bons romans sont une lecture utile aux âmes froides , et sui-tout aux âmes refroidies par le malheur ou les affaires ; ils peuvent y ranimer la sensibilité , y ouvrir en quelque sorte une issue par où les peines secrètes puissent s'écouler avec les larmes, y rappeler ces sentiments intimes et doux qui ne disposent pas moins à l'indulgence qu'à la vertu , et à la bonté qu'au bonheur.

Le mérite littéraire de Benry consiste moins dans de beaux développements de situation, de caractères et de sentiments, que dans la diversité, l'heureux choix et la bonne disposition des événements. L'intérêt y est soutenu par la curiosité.

Les lecteurs français pourront s'étonner que de quatre fenmies qui figurent dans ce roman, trois fassent des avances extraordinaires à Henry, et que la quatrième, Isabelle ellemême, se permette habituellement des entretiens particuliers avec lui. Cette conduite, qui blesserait nos usages, est conforme aux mœurs

anglaises. En Angleterre, il y a plus de galanterie chez les filles; en France, il y en a plus chez les femmes.

Si vous demandez ce qui vaut le mieux, nous répondrons qu'en Angleterre les mères de famille sont condamnées quelquefois à gémir sur le déshonneur de leur fille, mais que les mans sont ordinairement heureux , les enfants bien soignés, Jes ménages bien gouvernés ; et qu'en France c'est le contraire : là, les mères savent préserver leurs filles de tout écueil par une vigilance et une sévérité d'autant plus outrées de la part de quelques*unes , qu'elles croient s'acquitter ainsi envers la décence, pour leurs propres dérèglements; mais les maris y sont trahis, les fortunes dérangées, les enfanls abandonnés.

Si vous demandez pourquoi cette dilTérence, nous répondrons : C'est que, par une suite heureuse de l'esprit de liberté qui règne depuis longtemps en Angleterre, les filles se naarient elles-mêmes; et qu'en France, par une suite nécessaire du régime de vanité et de domination qui a été si longtemps le nôtre, les femmes sont mariées par leurs parents et pour eux. Le mariage est pour une femme anglaise le terme de tous les désirs, le but de l'existence; il faut qu'elle y trouve son bonheur: pour les femmes françaises, c'est la plupart du temps un état de délivrance , où le besoin qui se fait le plus sentir est celui de s'indemniser, ou même de se venger de ht contrainte passée. Mais revenons à Henry.

On doit dire à l'éloge de ce roman, qu'il a aussi le mérite de peindre avec beauœup à» fidélité les mœurs anglaises; et ce mérite, qui caractérise les bons romans, fait leur principale recommandation près des moralistes, qui les regardent, avec raison, comme des mémoires descriptifs de la vie privée des citoyens. Pour le moraliste , il y a plus d'histoire dans les romans que dans l'histoire même, et Henr^ en est la preuve : vous liriez cent volumes de l'histoire d'Angleterre, que vous n'auriez pas une idée aussi exacte des mœurs anglaises qw® celle qui vous en reste après la lecture de ce roman.

Au reste, nous observons que jamais en France, on n'a si peu lu d'histoire et tant lu de romans; le commerce de la librairie fait foi de cette vérité, qui mérite peut-être d'être expli-

DE QUELQUES ROMANS PUBLIÉS t)E 1795 A 1804.

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qiiée. En serait-il de Thiàtoire comme de la tragédie? On demandait^ en 93, à Ghamfort pourquoi le public ne prenait plus d'intérêt à la tragédie? il répondit : « C'est qu'elle court les rues. » De méme^ notre indifférence pour Thistoire ne viendrait-elle pas de ce que nous sommes trop occupés à la fournir pour trouver de rintérôt à la lire , et que les choses que nous faisons pour elle, sont plus grandes que ce qu'elle peut nous raconter des autres?

Signé : Roedebbb.

* Le 17 brumaire an vi, aux verreries de Saint-Quifin, départemeat de la Meurthe; et non en Suisse, comme le suppose la liste des émigrés de Poultier.

(Journal de Pans, du 29 brumaire an vi. ^19 novembre 1797.)

LES ENFANTS DB LUBBATB , PAE MADAME EIGIIf A-M AEl A EOCHB.

Traduit de l'anglais par André Morcllet ,

Ce roman mérite d'être distingué dans le nombre de ceux qui encombrent aujourd'hui la librairie. On n'y voit ni revenants^ ni diables , ni monstres , ni extravagances d'aucun genre. Ce sont tout simplement des scènes touchantes de la vie humaine^ des événements naturels^ quoique peu ordinaires; des personnages tels qu'on en rencontre dans la société^ mais de ceux qui s'y font remarquer; des sentiments conformes aux personnes et aux situations ^ mais viCs et profonds; en un mot, c'est un roman fait avec de l'amour et des malheurs par une ftme sensible et un esprit raisonnable. Les principaux personnages sont Oscar et Amanda sa sœur ; mais Amanda y joue le grand rôle. Elle est la beauté et la vertu mêmes. Elle aime avec passion le lord Mortimer, et elle en est aimée. Mais elle est pauvre^ et lord Cherbury^ père du jeune Mortimer, s'oppose à leur union. Le dérangement de ses affaires ^ non moins que sa vanité^ lui fait désirer pour son flis l'alliance du marquis de Rosline. Celui-ci, de son côté, serait flatté de voir lady Ëuphraria, sa fille, unie à Mortimer, et il a aussi un intérêt personnel à éloigner d'Amanda le jeune lord, et à la retenir ainsi dans la pauvreté et Fabandon. 11 sait que la fortune que lui a apportée sa fenune, et dont il jouit, devrait ap-

partenir à Amanda , ou dii moins à son frère Oscar, seul héritier légitime du comte de Dunréâth son aïeul ; Oscar en a été dépouillé par l'artifice d'une seconde femme du comte de Dunréatb, qui a soustrait le testament fait au moment de sa mort en faveur du jeune hom^ me, dont elle avait fait exhéréder sa mère; et cette seconde femme est la mère de la marquise de Rosline, qui a ainsi hérité du patri* moine d'Oscar. Cette coupable marâtre existe encore; mais elle a laissé percer ses remords devant sa fille et son gendre, de qui elle a reçu de mauvais traitements; elle les a- menacés de déclarer la vérité, et de produire le dernier testament du comte de Dunréath. Ceux-ci, après dinutiles perquisitions, ont pris le parti de l'enfermer dans l'ancien chftteau de Dunréath, sous la gaixle de domestiques affidés, et de lui interdire toute comnmnication avec le reste de la terre. Le marquis de Rosline et sa famille craignent qu Amanda, délivrée du poids de la misère, et unie à un homme puissant, ne fasse des recherches, et ne découvre la vieille comtesse de Dunréath, et par elle le testament. Ainsi, un double motif porte cette famille à conspirer avec lord Cherbury, pour éloigner lord Mortimer d'Amanda.

Le moyen qu'ils emploient à cet effet n'est pas une persécution ordinaire : ils font tout ce qu'ils peuvent pour jeter cette malheureuse, devenue orpheline, dans le désordre et le vice, ou du moins pour la faire paraître la plus vile des femmes ; ils veulent assurer la ruine de son bonheur par celle de son honneur; ajouter aux tourments de son amour les tourments de la honte; et éloigner d'elle Mortimer par le plus offensant mépris.

Belgrave, un libertin consommé dans l'art de tromper et d'avilir les femmes , a osé porter ses coupables vues sur elle. Il la poursuit partout. Il a trouvé dans la vertu d'Amanda une invincible résistance, mais il s'est flatté qu'en lui ravissant l'honneur, qui est le prix de la vertu, en attirant sur elle la calomnie par des démarches qui paraissent l'accuser, il la réduira à chercher un refuge dans ses bras.

La conduite de ce scélérat fournit à la famille des Rosline et à lord Cherbury, de nombreuses occasions de nuire à Amanda dans l'esprit de Mortimer, et le moyen de Ty perdre enfin. Mais les amants se rapprochent; une explication

EXTRAITS RAISONNES

éclaircit les nuages élevés dans Fesprit du jeune lord ; tous ses doutes sont dissipés ; et il est sur le point d'épouser Amanda, lorsque lord Cberbury, qui a achevé de se ruiner au jeu^ qui y a même perdu le bien d'un jeune homme dont il était tuteur, et qui^ amoureux d'Euphraria^ est près d'obtenir sa main . si lord IVlortimer ne s'unit à elle , s^introduit déguisé près d' Amanda, lui expose sa situation^ lui déclare qu'il < st prêt è se donner la mort si son fils , renonçant à la main d^Euphraria ^ la remet à son pupille, à qui il sera obligé^ par cela môme, de rendre compte de sa fortune dissipée; il presse Amanda 9 au nom de l'humanité, de fuir Mortiiner, et de lui faire perdre ainsi tout espoir d^étre uni à elle. Amanda craint d'être cause (le la mort ou du déshonneur de lord Gherbury ; elle consent au sacrifice qu'il lui demande; elle pnrt^ et laisse Mortimer convaincu qu'elle est allée rejoindre Belgrave.

Elle va en Irlande; elle entre au service d'une maîtresse d'école, dure et acariâtre, et Taide à l'enseignement des enfants. Elle obtient par ce moyen l'amitié de mistrissDuncan, mère d'une de ses élèves. Mistriss Duncan , touchée ^ de la situation d*Amanda , lui propose de la placer chez sa tante , concierge du château de Dunréath : c'est justenœnt l'abbaye où est renfermée la vieille comtesse de Dunréath, nière de la marquise de Rosline.

Amanda , en errant un jour dans les ruines du château , entre par une brèche récente dans la chapelle, dont la concierge lui avait toujours tenu rentrée exactement fermée, ainsi que celle des appartements voisins. Elle y voit le portrait de sa mère, déshéritée par les manœuvres de la comtesse de Dunréath, sa belle-mère ; la curiosité la conduit de la chapelle dans une galerie , de cette galerie, dans une chambre sombre , où elle est tout à coup frappée des sons plaintifs d'une voix défaillante. C'était la comtesse de Dunréath, qui lui découvre et lui remet le testament de son aïeul en faveur d'Oscar, son unique héritier.

Amanda, munie de ce titre, court à Londres pour y chercher son frère, et lui remettre le testament. Pendant qu'elle s'informe, lord Gherbury meurt, après avoir révélé à son fils, lord Mortimer, tout ce qu'il a fait, des trames ourdies contre Amanda, et ce qu'il a éprouvé personnellement de sa vertu. Morti-

mer, qui, heureusement, est demeuré libre, cherche, retrouve Amanda, et lui offre de nouveau sa main. Oscar fait reconnaître ses droits, recouvre la fortune de ses pères, partage avec sa sœur les propriétés qui composent son héritage, et scelle par ce don l'union qu elle contracte avec lord Mortimer.

Tel est le fond de ce roman , où ^innocence, toujours accusée par les apparences, toujours flétrie par des soupçons ou des accusai ions presque avouées par la justice et la raison, est jointe au plus tendre et au plus pur amour, à la candeur de la jeunesse, à une beauté ravissante. Il y a des longueurs dans les deux premiers volumes; mais dans les autres, et surtout dans le cinquième, nombre de pages font couler tour à tour lés larmes les plus amères et les plus douces.

Le style de la traduction est plus châtié que ne l'est communément celui des traductions de ce genre d'ouvrages. On y reconnaît la plume, longtemps exercée, d'André Morrllet, à qui nous devons plusieurs ouvrages plus sérieux, et qui pourrait nous en donner encore d'impoi*tants en économie publique, si nos alternatives continuelles de convulsions violentes et de frivolité iiLbécile, nous laissaient la faculté de lire.

( Journal de Paris, du 1 1 germinal ao ti. — 6 mars 1798.)

ADÈLE DE SENANGE,

LBTTftBS DE LOBD STDENHAM.

Adèle est un enfant de seize ans, mariée à un vieillard infirme. Vous allez croire qu'elle a été forcée à cette union, et qu'elle déteste son mari : vous vous tromperez , elle l'mme tendrement. Vous allez dire que cet attachement passe les bornes du romanesque même, et vous vous tromperez encore ; rien de plus naturel : le sentiment d'Adèle est celui d'une fille sensible pour un père tendre, qui la dédommage des duretés d'une mère sans bonté.

Adèle a passé son enfance au couvent, entre les amusements de l'innocence et les occupations qui préparent à la vertu. Là, elle a autant d'amies que de compagnes; et, contente au milieu d'elles, son cœur ne connaît pas

d'autre besoin. Sa mère la destine à la vie religieuse, afin de réserver à un fils préféré une fortune trop modique pour être partagée. Elle instruit de son projet M. de Senange, son ancien ami. Le vieillard s'en afflige^ et^ malgré le plaisir qu'Adèle trouve dans son couvent y il craint pour elle les regrets tardifs, que le temps ne manquerait pas d'amener à la suite. Depuis longtemps il se repentait de ne s'être pas marié, pour lever une substitution qui devait grever sa foiiune, tant qu'il resterait garçon : l'intérêt que lui inspire Adèle le décide à proposer pour elle sa main à sa mère, qui l'agrée sans hésiter. M. de Senange va voir Adèle à son couvent ; il gagne les pensionnaires par sa bonté, parles récréations qu'il obtient de la supérieure, par les amusements qu'il procure, par les fleurs et les bonbons dont il remplit le parloir. Adèle , ignorant que sa mère voulût la faire religieuse, et ne craignant rien au monde que d'être retirée du couvent, mariée, et séparée pour jamais de ses jeunes compagnes, épouse M. de Senange pour l'amour de celles-ci, pour s'assurer le plaisir de les revoir quand elle voudra , et de leur renouveler elle-même les petites fêtes dont elle a été Toccasion depuis que M. de Senange est venu la voir.

Voilà l'histcMre de ce mariage, queM.de Senange raconte ainsi lui-même : « Assuré, dit-il, ce que le cœur d* Adèle n^avait point d'inclinaa tion,et qu'elle m'aimait conune un père, ré- (X solu à la traiter comme ma fille..., satisfait <f de son amitié, et sans prétention à son « amour..., persuadé que je la laisserais libre a avant que 1 âge eût développé en elle aucune « passion; et qu'en tout cas^ un lien qui ne a doit pas être long, vaut toujours mieux que « le voile et des vœux étemels.. . je me décidai a à répouser. »

Peu avant son mariage, le hasard a fait rencontrer à Adèle un jeune Anglais; peu après, le hasard le ramène chez elle; c'est lord Sydenham. M. de Senange reconnaît en lui le fils d^une femme qu'il a tendrement aimée en Angleterre; il l'accueille, s'attache à lui, et Pemmène à la campagne avec madame de Senange; ils y passent ensemble trois ou quatre mois.

C'est à ce moment que l'intérêt du roman commence. Sydenham a un cœur honnête ,

Adèle est l'innocence même ; M. de Senange réunit la plus parfaite bonté à une raison courageuse : tous trois sont pleins d'intérêt l'un pour l'autre; mais ils sont dans une situation délicate. Le vieillard veut qu'Adèle goûte un jour le bonheur d'une union mieux proportionnée; mais il veut, pour assurer ce bonheur, que, se respectant elle-même dans son premier lien, elle soit à jamais respectable dans celui qui succédera. Lord Sydenham est résolu à ne point troubler le bonheur de son ami; mais il sent que le bonheur d'Adèle pourra bientôt demander une autre existence, et que le sien dépendra du bonheur d'Adèle; il craint de trahir l'amitié, l'hospitalité. Enfin, Adèle veut tout ce qui peut rendre heureux et son mari et son jeune ami, sans se douter qu'il puisse y avoir de l'incompatibilité entre leurs intérêts.

Tels sont les personnages que l'auteur du roman met en action, telle est la situation où il les place; c'est l'histoire des trois ou quatre mois qu'ils passent ensemble à la campagne, qui compose la plus grande partie de l'ouvrage.

C'est un spectacle plein d'intérêt que de les voir si rapprochés dans une vie commune, entre les jouissances d'une amitié réciproque, et le danger d'un amour prêta tout troubler; de voir les soins de la reconnaissance qui attache les deux jeunes gens au vieillard, toujours si près de devenir pour eux les premières communications de l'amour, et leurs empressements vertueux, si exposés à dégénérer en une liaison coupable. On jouit, on s'effraye, tour k tour, de la prévoyance du vieillard, des pressentiments et des résolutions généreuses du jeune homme , de l'aimable ignorance, de l'innocent abandon d'Adèle, qui, à tout moment, parait se jeter, sans le savoir, dans le malheur d'un amour anticipé, mais qui, sans le savoir aussi, rentre toujours, par le pur instinct d'un cœur excellent, dans les sentiments auxquels est attaché son devoir.

Peu après leur arrivée à la campagne , la santé de M. de Senange a décliné; et, malgré leurs soins et son bonheur, il succombe. Le roman finit par le mariage de lord Sydenham et d'Adèle.

Les détails, les incidents qui font ressortir le caractère, et servent à développer les affec-

EXTRAITS RAISONNES

lions des personnages^ sont tous pris dans les circonstances de la vie ordinaire» Point dlntrigue^ point de grand événement^ point de secousses. L'auteur (M"* de Flahaut) n'a pas eu besoin de mettre ses personnages en convulsions pour saisir et peindre la situation de leur kme; elle n'a pas même eu besoin, pour intéresser, de peindre une passion toute formée : elle a su démêler et exprimer les mouvements doux et simples d'une passion naissante dans des âmes pures et dans le cours ordinaire de la société ; elle n'a pris de Famour que sa naissance, et l'a laissé où les autres romanciers le prennent d'ordinaire.

Nous avons peine à comprendre qu'on ait trouvé immorale la situation de madame de Senange, entre un jeune homme et un vieux mari. Cette critique serait juste, si Ton s'intéressait plus à l'amour du jeune homme qu'au bonheur du vieillard; mais> au contraire^ l'ouvrage porte tout l'intérêt sur M. de Senange^ et fait dépendre, du respect d'Adèle pour lui et pour elle-même, le bonheur dont cet excellent homme veut qu'elle jouisse un jour avec lord Sydenham. On voit bien l'amour naître dans l'âme des jeunes gens, mais il natt de leur émulation de respect et de tendresse pour M . de Senange ; on voit bien deux jeunes cœurs qui se cherchent, mais il semble que ce soit uniquement pour faire quelque bien au cœur de l'ami commun, ou se récompenser de celui qu'ils lui ont fait; on s'attend bien que ces deux cœurs vont se donner, mais à peine est-il sûr qu'ils se soient donnés, quand la mort de M. de Senange leur laisse leur liberté, et il est sur que s'ils s'étaient donnés plus tôt, ils auraient su souffrir, plutôt que de ne pas respecter son bonheur. Enfin on voit bien que M. de Senange démêle le sentiment qui doit unir un jour Adèle et lord Sydenham ; mais, loin d*en être malheureux , comme le suppose la critique , il s'intéresse à la pureté de cet amour, en père attentif et tendre qui veut en assurer la durée.

Mais nous justifierons mieux le roman par quelques citations que par nos réflexions.

Peut-on rien lire d*un intérêt plus doux et plus aimable que la scène qui est le sujet de la lettre quinzième? M. de Senange a donné à Adèle une lie qui dépend de son domaine, et lord Sydenham l'arrange en jardin anglais. Un jour ils s'y pmmenaient tous trois; parvenus

à un endroit sauvage et sombre qui paraît être le bout du monde, M. de Senange, attristé, dit à Adèle : Vous devriez ériger ici un tombemtj il vous ferait ressouvenir de moi. a La pauvre et petite, dit lord Sydenham, fut frappée de ces a paroles comme si elle n'avait jamais pensé à (t la mort : elle rougit, pÀlit, et nous quitta « aussitôt. M. de Senange m'envoie la cher- « cher. Je la trouvai qui pleurait, et j'eus bien a de la peine à la ramener, car elle craignait a que la vue de ses larmes n'augmentât en- (( core l'espèce de pressentiment qui avaitfrappé « M. de Senange. Elle revint cependant , crut a qu'il était plus délicat de ne pas chercher à « le rassurer, ets*occupa à le distraire. A peine « dans le salon, elle se mit au piano, joua les cr airs quil préfère, chanta les chansons qu*il et aime, voulut qu*il jouât aux échecs avec moi. a II se prêta à tout ce qu'elle voulut, écouta a la musique, joua aux échecs, mais fut préocct cupé le reste de la soirée, et, pour la prea mière fois, se retira immédiatement après le a souper^ Je restai seul avec Adèle; ses pleurs a recommencèrent à couler. Si vous saviez, a me disait-elle, combien il est bon, tout ce qme € je lui dois y et quel tourment f éprouve quand a je considère son grand âge ! Il est heureux , a il est bon ; je donnerais ma vie pour le cona server!... La pauvre petite était toute saisie, a Je voulus qu'elle descendît dans les jardins, « espérant qu'une courte promenade et la frai- « cheur de la nuit dissiperait ces noires idées, a Je lui donnai le bras; je la sentais soupirer; « elle marchait doucement , appuyée sur moi : (( pour la première fois, elle avait besoin d'un a soutien. Combien sa peine me touchait ! Ce- « pendant', ne pouvant arrêter ses larmes, je a traitai sa tristesse de vapeur, je ne voulus ni (( l'écouter, ni lui répondre plus longtemps ; d et, doublant le pas, je la traînai, malgré elle, «jusqu'à la faire courir. Ce moyen me réussit « mieux que tous mes discours; car, moitié et riant , moitié se fâchant , je lui fis faire le tour a de la terrasse ; dès qu'elle fut distraite , sa a gaieté revint... »

Quel naturel dans les détails 1 quelle vâité et quelles nuances dans les caractères? quelle délicatesse dans la situation ! Cette scène si simple et si touchante a, de plus, le mérite d'être liée à l'action du roman; elle fait pressentir l'amour qui doit unir les deux jeunes

gens y et présager la niortdu vieillard. En effet ^ M. de Senange tombe malade^ et lord Sydenham fait à ce sujet une réflexion que tout Tes^ prit du monde , séparé d^une bonté de coeiu» très-exercée, n'aurait Jamais suggérée : a Dans a la vieillesse ^ dit-il y les inquiétudes de i'es- « prit ne sont jamais qu'une suite des maux « du'corps^ comme^ dans la jeunesse, les ma- <c ladies sont presque toujours le résultat des a peines de Tâmc; et celui qui, vraiment com- « pâtissant, voudrait soulager ses semblables, « risquerait i)eu de se tromper, en disant au a jeune homme qui souffre : Contez-woi vos a chagrin»; et au vieillard qui s'afflige : Qf'el a mal ressentez- vovs? »

Qu'il est aimable, ce lord Sydenham, lorsqu'il écrit à son ami en Angleterre, qu'au moment où il sentira l'amour surmonter en lui le devoir, il fuira la maison de M. de Senange; et quand il ajoute : a Je ne troublerai point la fin a de la vie d'un homme qui peut se dire : // a n'y a personne à qui f aie fuit vn moment de « peine. » (Ce sont des paroles de M. de Senange.]... a Je suis révolté quand je vois dans « le monde, avec quelle légèreté on fait de la a peine à un vieillard ou à un malade; sait-on « si l'on aura le temps de réparer? »

Outre les morceaux de sensibilité qui sont répandus dans cet ouvrage, on en rencontre d'une raison éclairée.

Dans une préface, qui est une agréable théo* rie du roman, l'auteur distingue trois genres : le roman philosophique , le roman satirique, et le roman sentimental. En traitant de ce dernier, l'auteur fait cette réflexion : « L'amour « a presque toujours été choisi pour être l'aa gent principal de ces grandes compositions, a parce qu'il est la plus active et la plus bril- « lante de toutes les passions; parce que c'est a la seule qui ne prenne qu'une époque dans « la vie, et que tout ce qui tlnit porte toujours « sa morale avec soi. » Il y a plus de philosophie dans cette ligne-là, que dans tout le grand ouvrage de la Harpe sur les romans.

C'est une réflexion d'une grande vérité que celle de lord Sydenham, à l'occasion de l'indifférence qu'il éprouve, à Taspect des monuments des arts : indifférence qu'il attribue au malheur de les avoir vus trop tôt « C'est, dita il , un malheur de voyager trop jeune. Les « objets perdent leur nouveauté sans laisser

«d'empreinte dans l'esprit. Rien n'est plus tf nouveau, et toiïtest inconnu. A l'âge où Ton « pouvait s'instruire, la curiosité est détruite, « elle n'existe plus pour aider et exciter le ira- « vail de l'esprit »

Enfin, il y a dans ce roiûan des mots plaisants et même comiques.

C'est un mot comique, et en même temps une bonne épigramme, que celui de lord Sydenham , mourant d'ennui dans une loge à TOpéra, où il n'entend pas une syllabe de ce qu'on y chante : on lui propose un livre où sont les paroles de la pièce ; il refuse, et ajoute : « Je « ne suis pas tenu ici pour lire ^onm^a d>t que a ce spectacle m'amuserait. C'est l'affaire de « ces messieurs qui chantent là'4>as, je ne dois € pas me mêler de cela. » Ce mot fait rire , et on ne sait si c'est à cause de la pompe et de l'importance qu'on donne k un spectacle dans lequel on entend trop souvent des cris au lieu d'accents, et du fredonnement au lieu de paroles ; ou à cause de l'ennui et de la mauvaise humeur du spectateur, qui refuse d'apprendre, moyennant un livre de 30 sous, ce qu'on a voulu lui dire avec 10,000 francs de inusique et 30,000 francs de machines.

(Journal de Paris , du 11 floréal an vi. — 30 avril 1798.)

DE BECX BOMANS NOUVEAUX.

(marib de sainclaih bt mabia.)

Oui, il y a de l'instruction et du plaisir à puiser dans un bon roman. Outie les tableaux d'usages et de mœurs qu'on y rencontre toujours, et qui appartiennent plus à l'histoire que la plupart des histoires mêmes , on y voit sou vent des caractères qu'il est utile de connaître, parce qu'on 1rs retrouve dans la société, et des passions qu'il est plus utile encore d'étudier, soit parce qu'on peut un jour les trouver en soi-même, et avoir un grand intérêt à les bien conduire, soit parce qu'il est des ftmes dans lesquelles elles ne peuvent que faire d'irréparables ravages, et qui n'ont de salut à attendre que de la prudence qui sait en préserver. On a trop séparé l'étude des passions de l'étude de la nature. Les passions sont de la nature de l'homme; toutes les affections de l'entendement sont autant de phénomènes d'histoire na-

EXTRAITS RAISONNES

turelle. Entre les Passions du jevne Werther, ou la Nouvelle Hél'ise, la Théorie des sentiments moraux de Smth, et les Lettres de la citoyenne Condorret sur la sympathie, le Traité des^sen salions de Condillac, et VEntfndement humain de Locke , la Physiologie de Huiler^ ei e^ndnVAnatomie de Sabotier, je ne vois qu'une même chaîne de connaissances. Le romancier recueille et expose les phénomènes; le métaphysicien les rapproche , les classe et les ramène à une origine commune ; le physiologiste et Tanatomiste en cherchent , en montrent le mécanisme et les causes; tous opèrent sur le même sujets tous sont occupés d'une même étude, Fétude de l'homme. Le temps n'est pas loin où cette chaîne simplifiée , dégagée des anneaux inutiles , entrera facilement de toute sa longueur dans les têtes les moins vastes , et où les plus voluptueuses jouissances de la sensibilité^ et les plus utiles instructions de Tesprit, s'attireront les unes les autres, et s'uniront pour se féconder mutuellement.

En réfléchissant sur les sensations produites en nous par deux romans nouveaux, et sur les vérités qui en sont les résultats, nous nous sommes confirmé dans l'opinion que nous venons d'énoncrr sur les romans en général. Nous croyons que nos lecteurs n'en liront pas la notice sans quelque intérêt.

Ils sont d'un genre bien différent; mais il y a plusieurs circonstances communes à l'un et à l'autre. L'un est intitulé Marie de Sainclair, l'autre , simplement : Maria. Ils forment tous deux un volume in-i2 ; tous deux sont des productions originales, faites sans souvenirs d'autres romans, et enfin ils sortent tous deux de la plume d'une femme : Maria est l'ouvrage d'une Anglaise, de Marie Wolstonecraft , depuis madame Godwin, que nous avons vue en 1792 à Paris, où ont commencé la passion et les malheurs qui ont amené sa mort prématurée.

Marie esi celui d*une Française aimable, qui, parait vouloir dérober au public un nom trop cher à sa société et aux amis du talent, pour n'être pas cité bientôt entre ceux des auteurs de Pauline, d'Adélaïde et Théoflore , de Cetlixte, des Trois Femmes^ A* Adèle de Senange, toutes aimables héritières des Graffigny et des Riccoboni.

Au fond, comme on va le voir. Maria et Marie ne se ressemblent point.

Maria est un roman mixte , c*est-à-dire sentimental et philosophique. L'objet de madame Wolstonecraft-Godwin a été de prouver que les institutions sociales, loin de protéger les femmes, pèsent toutes sur leur triste existence ; opinion qu'elle a déjà établie en 1792, dans un livre fort singulier, intitulé Dpf**n>e de< femmes. Voilà en quoi ce roman est philosophique. Il est sentimental par les faits qui en composent le tissu, par le mouvement et la couleur du style. Maria a été mariée à un homme vil, qui la néglige, se jette dans la crapule et dérange ses affaires. Dans la détresse où il s'est mis, il veut faire trafic de sa femme, et la livre aux séductions d'un homme riche , de qui il emprunte de l'argent. Maiia est instruite de l'infâme marché dont elle doit être le prix. Elle fuit la maison de son mûri ; il la cherche, la découvre, la fait arrêter, non par la justice , mais par des hommes affidés , qui , après ravoir endormie par un breuvage, la jettent dans une maison de fous ({). Voilà bien un exemple de l'oppression à laquelle est exposée une femme d'une fortune aisée, d'une éducation honnête, d'une famille considérable, en un mot, placée dans la situation la plus favorable au Lonhenr.

Maria est confiée à la garde d'une sorte de servante geôlière, qui se nomme Jémima: cette Jémima, enfant de la débauche, rebutée dès sa naissance par des parents misérables, a pa>sé par tant de misère etd'infamie avant de parvenir à l'odieux emploi dont elle est chargée, qu'elle

(1) Il paraU qu'en Angleterre, les maisons où Pod traite les fous sont des établissements particuliers que la policé surveille mal, ou ne surveille point, et où la tyrannie domestique peut , au moins pour quelque temps, ensevelir ses victimes. En France, plus mallieureux encore, nous avons longtemps manqué de maisons où Ton traitât véritablement les fous. On les enchaînait, on les maltraitait, on les exposait comme des liétes farouches à la curiosité de la populace, et nos petites-maisons n'étaient qu'une ménagerie. L'établissement et surtout la régénération de l'hospice de Charenton, sous la nouvelle administration qui y consacre des soins éclairés, ont fait cesser cette calamité déshonorante. Les amis de Thumanité, les familles dans lesquelles il y a des esprits dérangés, pourront apprendre du citoyen Coutemier, régisseur général de l'établissement de Charenton, les détails du traitement employé dans celte déplorable maladie, et ils en seront touchés et satisfaits.

DE QUELQUES HOiMANS PUBLIÉS DE 1795 A 18(^2.

le regarde comme une fortune ; sa vîe est une suite non interrompue de maux et de turpitudes qui s'engendrent les uns les autres , sans qu'il lui soit possible de Tempêcher. Une ipain de fer la repousse loin du bonheur et de Thonnéteté , une main de fer la conduit par le vice dans la misère ^ et par la misère dans le vice : c'est un exemple des malheurs attachés pour les femmes à la pauvreté.

Le séjour de Maria dans la maison de fous où elle est gardée par Jémima^ compose tout le roman ; et c'est dans leurs entretiens qu'on apprend les événements qui les y ont conduites Tune et l'autre , la première comme vie time^ la seconde comme agent. L'action qui se passe dans la prison^ et qui s'entremêle aux récits des deux femmes, tempère par sa douceur ce qu'il y a de sombre et d'affligeant dans les détails de leur histoire. Maria et Darnfort, jeune homme aimable, jeté comme elle par abus de i)ouvoir dans la maison qui la renferme, ont ensemble des intelligences qui deviennent un tendre sentiment.

Leur correspondance dans la prison , leurs entrevues, leur amour, non-seulement reposent l'imagination, mais môme attachent le cœur jmr leur opposition avec le lieu , le temps , les circonstances, les causes de leur réunion dans ce lieu de désolation. Dans tout ce qui se rapporte à cet amour, l'intérêt du discours se joint à l'intérêt de la situation. Le style est toujours animé, toujours vrai, parce que l'auteur écrit de sentiment, et non avec de froi des réminiscences; parce qu'en exprimant c^ qu'elle sent , elle peint avec fidélité ce qu'elle voit, au lieu que tant d'autres se bornent à écrire ce qu'ils ont lu , à répéter ce que d'autres ont senti. Voici deux traits qui nous ont paru dignes d'être remarqués, l'un par sa délicatesse, l'autre par sa force et sa chaleur :

Lorsque l'auteur montre Maria et Darnfort dans cette délicieuse situation où deux âmes commencent à s'unir par leur sympathie, et où l'attrait du plaisir tend à les confondre , elle peint ainsi Darnfort : « H saisit la main de a Maria, qui ne fait point de résistance : leur « conversation s'anime ; ils parlent avec viva- (i cité de leur situation... Il l'attire doucement a vers lui à deux ou trois reprises. Maria était « très-émue; Darnfort sentit la chaleur de son a haleine; il brûlait de poser ses lèvres sur la

a bouche qui respirait tant de volupté... Il («n'osa en approcher: Pan[/e de la pudeur i< >emblait la garder, »

Voici une partie de la scène absolument neuve où Maria déclare à son époux qu'elle se tient pour dégagée des liens qui les ont unis; c'est elle qui la raconte à Jémima : « Je fermai « la porte, et lui remettant la lettre (par laquelle « il la livrait à un de ses amis), je lui dec( mandai s'il l'avait écrite, ou si elle était sup- « posée... Je ne saurais vous peindre sa con- « fusion... Il balbutia le mot de plaisanterie... « Après un moment de silence, je repris d'un ce ton im|>osant: ... Le ciel m'est témoin qne « j'ai respecté mes serments quand vous trace hissiez les vôtres... Délaissée par vous, je « n'ai point cherché ailleurs des consolations; (c et vous avez l'infamie de mettre à prix l'hon- « neur de la mère de votre enfant!... Puis me <c tournant vers M. S..., j'ajoutai : Je vous cf prends à témoin que j'abjfte son nom aussi « solennellement que je l'ai reçu. —En môme c( temps, j'ôtai mon anneau et le posai sur la a table... — Ils restèrent d'abord muets d'éton- « nement; M. Vénables (c'est le nom ^u mari) «s'efforça de sourire... Mais bientôt sesre- «gards étincellentde rage... Après quelques « menaces... il sort, et m'enferme à clef. »

Il semblerait que Maria dût s'indigner, se révolter de se voir ainsi détenue; non. Son àme, dégagée de devoirs trop pénibles, se sent libre ; il ne lui en faut pas davantage. Elle s'abandonne à ce sentiment , sa détention ne la touche point, on dirait presque qu'elle l'ignore. La peinture de cet état de son âme est véritablement sublime :

« Est-il possible ! m'écriai-jc involontaire- « ment, suis-je libre en effet? Je n'eus plus « d'incertitude à cet égard dès que je cessai « d'en avoir sur la conduite que je devais te- « nir... Je me levai... Je crus sentir mes chaînes « tomber. L'air me parut chargé des plus doux « parfums; la voûte céleste s'embellissait à mes c( yeux à mesure que je la fixais davantage; « les nuages eux-mêmes, prévenant mes désirs, « se dissipaient, comme pour donner plus d'esa pace à mon cœur qui se dilatait; je crus un « moment que j'avais changé de nature, que , « devenue un être aérien, j'allais être emportée « sur les ailes des vents, et suivre le soleil dans a sa carrière ! »

EXTRAITS RAISONNES

Cet enthousiasme paraîtra faux et froid aux âmes vulgaires qui savent toujours se soustraire aux devoirs qui leur paraissent pénibles; mais y j'ose le dire^ il sera partagé par tous les cœurs fidèles à leurs engagements , et qui ne sortent des plus affreux devoirs que |)ar un affranchissement légitime.

(Journal de Paris, du !«' prairial an ti — 20 mai 1898.)

MARIE DE SAUICLAIR.

Nous avons annoncé que nous reviendrions sur cet ouvrage. — Quoi ! nous dit-on, toujours des extraits de romans ! — Eh ! mes amis, les romans sont votre histoire, celle de votre femme, de votre fille, de votre jeune fils. Vous aimeriez mieux les nouvelles de la veille? Mais les romans sont des nouvelles du jour, du lendemain, de tout voire avenir peut-être. Vous aimeriez mieux de petites discussions politiques? Hélas !% nous n*avons que trop voulu régler l'État; réglons nos mœurs, celles de nos familles. Laissons la politique à ceux qui sont appelés à en exercer le sacerdoce, et attachonsnous à la morale , dont nous devons tous être ministres dans nos maisons, avec nos voisins et nos amis. C'est à ce titre que nous vous parlons quelquefois de romans de choix, qui présentent ou des caractères ou des passions bonnes à observer : il faut étudier les passions sous quelque forme qu'elles soient présentées, si Ton veut apprendlre à les juger et à les conduire. Ah! nous serons encore d'assez gi*ands politiques, si nous devenons un peu moralistes, et surtout un peu moraux. Venons à Marie.

Il est certainement des sympathies qui nous attachent à un objet aimé par des liens plus forts que tous les principes , toutes les convenances, tous les intérêts. Le secret de cette puissance n'est ni dans le magnétisme, ni dans les philtres, ni dans aucun agent physique extérieur; il est dans Paccord de certains traits, de certaines manières, d'un certain langage dont nous sommes frappés, avec ce besoin qui s'établit en nous lorsque notre ftme a été longtemps fatiguée par les tounnents secrets et confus de diverses craintes et de divers désirs. 11 y a des êtres dont les dehors promettent si

complètement, si abondamment toutes les garanties que nous croyons nécessaires à notre faiblesse, toute l'indulgence que nous croyons nécessaire à nos défauts, toutes les jouissances dont nous avons longtemps éprouvé, renfermé, concentré l'avidité, et dont nous n'osons ni démêler la nature, ni exprimer le désir, ni même concevoir Tespérance, que quand nous les rencontrons, c'en est fait de notre liberté; nous nous enchaînons aveuglément à l'objet de qui nous croyons pouvoir attendre tous les biens que nous brûlons d'obtenir, et que nous ne pouvons même demander. Les femmes étant tout à la fois le sexe le plus disposé à ramotu*, et le plus condamné à la retenue, le plus faible et le plus exposé dans la société, sont par ces raisons plus susceptibles que les hommes d'être affectées, dominées, subjuguées par ces sympathies ; et Marie de Sainclair est un exemple de cette vérité.

Le hasard lui fait rencontrer un jeune honune aimable, et aussitôt elle en est éprise. Le jeune homme, sans se douter de sa conquête, se marie; il épouse Hortense, cousine de Marie, et pupille de son père, dans le château de qui le mariage est célébré à la campagne. Marie est invitée à la cérémonie; elle arrive lorsque les époux sont à l'autel; elle y reconnaît celui dont rimage est restée dans sou cœur. Son trouble est extrême, et présage une passion funeste.

Son père la retient à la campagne. Malgré la nécessité de renoncer à l'objet qu'elle aime , elle se plaît à demeurer près de lui ; elle jouit de sa vue, de son entretien , et bientôt même de sa confiance. Chaque jour, chaque moment attise son amour. Une multitude de petits incidents qui naissent de la liberté de la campagne, des rapprochements inévitables dans une même famille et dans une même maison , du concours nécessaire.de toutes les personnes qu'elle réunit aux communs amusements, font passer Marie par une foule d'épreuves auxquelles son honnêteté résiste, mais auxquelles sa santé suceombe. Elle se tourmente , se consume, s'épuise, et meurt. Voilà le fond du roman. Il est renfermé dans vingt ou trente lettres où Marie apprend à une amie la naissance, les progrès , les ravages de sa passion, et qui sont suivies d'un récit de sa mort.

Cet ouvrage se fait lire tout d'une haleine, et se fait sentir longtemps après qu'on l'a lu.

Si indifférent qu'il vous ait trouvé^ il vous laisse un poids sur le cœur et du trouble dans les idées.

Dans la première partie^ les progrès de la passion sont uiarqués par une heureuse gradation de nuances délicates dans les expressions et dans les idées : Marie ne s'avoue point encore qu'elle aime^ mais elle ne peut déjà plus le cacher à son amie. Elle voile son amour de toute l'honnêteté de ses pensées^ de toute la sagesse de ses résolutions ; mais il se décèle par les reflets qui se répandent toujours plus vifs sur ces pensées et ces résolutions même.

Dans la seconde^ Marie ne se déguise plus sa passion; elle s'y abandonne; elle recherche tout ce qui peut en augmenter l'ardeur ; elle saisit tout ce qui peut l'alimenter et tout ce qui peut l'attiser. Rien de ce qui l'approche n'est perdu pour ce sentiment. En elle-même tout se confond avec lui : sa vie^ son sang^ sa pensée^ tout devient amour^ tout y jusqu'à sa raison, je dirais presque : et son honnêteté, si le bonheur d'expression et de mouvement qui se trouve dans cette partie, ne forçait d'y admirer le mérite si difHcile de la parfaite retenue dans le parfait abandon.

Enfin, arrive le moment où la santé de Marie s'altère et où ses forces succîombent. C'est la dernière partie du roman. Là ^ même vérité, avec plus de profondeur de traits que dans ce qui précède. Là est peint l'affaissement dou. loureux, mais non sans douceur, d'une amante presque consumée, à qui sont également interdites la possession de l'objet aimé et le pouvoir de s'en distraire, la douceur de l'espérance et les ressources du désespoir; mais à qui s'offre la sublime consolation d*assurer à sa mémoire une place dans ce cœur qu'elle ne put occuper elle-même, et d'y fixer son image par le grand témoignage d'amour qu'y portera sa mort.

Nous le répétons, ce roman laisse dans l'ftme une impression profonde. On le lit encore après ravoir fermé, et il reste du trouble dans l'ftme alors même qu'on n'y songe plus.

S'il est vrai, comme le grand Locke et son lumineux interprète Condillac l'ont avancé, que le désir soit toujours composé d'espérance, la morale a quelque chose à reprendre dans l'amour de Bdarie, puisqu'elle ne peut désirer

la possession de l'objet qu'elle aime, qu'en espérant de le détacher de la jeune épouse à laquelle il a uni sa vie. 11 faut bien que la métaphysique ait ici raison; car, nous l'avouerons, dans la seconde partie du roman , celle où Marie s'abandonne à son amour, nous avons éprouvé un peu de soulèvement contre elle , et nous avons craint qu'elle ne troublât une union que son devoir était de respecter.

On pourrait dire aussi que l'exemple de Marie ne serait pas sans danger pour de jeunes ctvurs émus de passions désavouées par le devoir. Dans de semblables situations, les jeunes personnes se persuadent qu'elles ne peuvent manquer de mourir d'amour et de vertu ; et cette idée ajoute tellement à l'enthousiasme de l'amour, que bientôt il fait oublier et la vertu et le sacrifice qu'en lui avait promis. On ne meurt point, et l'on vit pour le vice.

Enfin, l'exemple de l'enthousiasme de l'a-' mour est contagieux pour les cœurs très-passionnés et très-attaqués, et celui de Marie serait pernicieux à des lecteurs^le cette espèce. En un mot, il est toiijours dangereux d'intéresser pour une passion qui sort des règles du devoir.

Il ne faudrait pourtant pas outrer cette censure. Une passion telle que celle de Marie ne pourrait faire titre qu'à bien peu d'âmes. Une telle passion sort ()eut-être de la classe des affections morales qu'on a le droit de louer ou de blâmer, pour rentrer dans celle des maladies qu'on ne peut que plaindre.

Quelques personnes comparent Marie à A dèle de Senangêi ces deux romans ne se ressemblent qu'en un point, c'est qu'ils sortent tous deux de la plume d'une femme. Ce qui caractérise ce dernier, c'est la finesse des idées mêlée à la délicatesse des sentiments. Ce qui caractérise Marie, c'est la passion. Dans Adèle, on voit un amour naissant au sein de l'innocence; dans Marie, un amour ardent qui trouverait dans son ardeur même l'excuse de toutes ses fautes. Dans un de nos journaux ou l'on rencontre peu de littérature, mais où l'on ne lit rien que le goût et la raison n'avouent, Adèle a été jugée peu morale, et Marie irréprochable. Nous sommes d'une opinion diflërente, et nous en serions fâché si Adèle avait été blâmée par l'homme de talent qui a loué Marie sans réserve, ou si Marie avait été louée

EXTRAITS RAISONNES

par la femme dVsprit qui a blâmé Adèle sans ménagement.

(Journal de Paris , du 29 prairial an vi. — 17 juin I79S.)

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