‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 131 sur 208 · MARIE ET CAROLINE · texte numérisé non relu

MARIE ET CAROLINE

Ce petit ouvrage est agréable , mais il doit surtout être utile. Il est destiné à Péducation des jeunes tilles et à Finstniction des institutrices; il montre à celles-ci comment on doit enseigner^ il enseigne aux premières beaucoup des choses qu'il faut apprendre. Les vertus y sont doucement persuadées; les défauts ordinaires à l'enfance y sont attaqués avec l'autorité des exemples et la force de la raison.

L auteur s*est surtout attachée aux défauts qui, en changeant d'objet avec l'âge, dégénèrent en vices ; et c'est à ceux-là en effet qu'il faut que les instituteurs donnent toute leur attention. Tout régler, tout assenir, tout traiter avec une égale importance, les manières, le langage, l'esprit, le cœur, toutes les affections et toutes les idées, c'est rendre l'éducation accablante, et non profitable» L'éducation soigneuse, fort difierente de Téducation minutieuse, tâche d'inspirer les vertus fécondes, d'éloigner les vices capitaux , et laisse le reste se faire de soi-même.

L'auteur de Marie et Caroline est cette aimalile et infortunée Marie Wblstonecraft-Godwin , que nous avons vue à Paris en i79i et 93. L'ouvrage original est en anglais. Le traducteur est le citoyen Lallemant, à qui nous devons ^intéressant Voyage de Mungo Park dans l'intérieur de l'Afrique, publié par Tavernier. Ces deux ouvrages sont traduits avec élégance. Il paraît qu'en donnant le dernier, le citoyen Lallemand a payé un tribut à l'amitié. Heureux cetix qui peuvent s'acquitter envers elle par de si aimables présents !

{Journal de Paris, du i9 floréal aô vn. — 8 mai 1799.)

CLlblBNCE DE VILLEFORT,

Par l'nuti'ur de Marie de Sainclair.

Clémence, jeune veuve , est le principal personnage de ce roman; c'est une femme tendre,

sensible ; un ange de douceur, capable d'une seule passion, celle de l'amour, mais de l'amour dévoué et sans réserve. Elle aime Saint-Elme; Saint-Elme, veuf lui-mênie d'une femme qu'il n'aimait point, et dont il a cepei>dant eu un enfant, est un de ces hommes qui peuvent plaire sans savoir aimer, séduire sans s'abandonner, en qui un goût vif est bientôt réprimé par une raison calme, la sympathie parla per* sonnalité, l'émotion d'un moment par les calculs de rintérêt.

Clémence a eu le malheur de céder aux perfides promesses d*un amour constant ; elle est à Saint-Elme par tout ce qui engaj^e le coeur d'une femme faible, honnête, et qui ne connaît d'autre besoin que celui d'aimer.

Saint Elme s'est bientôt lassé d'un bonheur dont il n'était pas digne; il a résolu de se marier. C'est à ce moment que le roman commence.

Le sujet de cet ouvrage est la peinture de Clémence menacée de perdre son amant, craignant, espérant, se résignant, se désolant tour à tour. Son inquiétude au premier bruit qu'elle entend du projet de Saint-Elme ; sa douleur lorsqu'il le lui avoue; ses espérances lorsqu'il l'assure que, toujours plus amoureux d elle, il ne fait que céder à la volonté d'un oncle de qui il attend sa fortune; la conviction de son ingratitude, ses résolutions de l'oublier, ses tentatives pour le ramener, les méprises de son coeur sur le sens des paroles qu'il lui dit pour la calmer, ses illusions sur la faible amitié qu'il a conser>ée pour elle, ses efforts pour se distraire , ses retours vers Tobjet de ses peines , son besoin de le voir, de le pardonner, sa douleur, son repentir lorsqu'elle craint de l'avoir offensé par ses reproches, sa résignation à un événement qui doit, sans doute, faire le bonheur de celui qu'elle aime; enfin, son égarement quand son malheur est consommé par le mariage de Saint-Elme ; voilà le fond du roman.

Les incidents qui ser>'ent au développement des pénibles affections de Clémence sont trèssimples , et sont tirés de la vie ordinaire.

Les personnages sont peu nombreux. Clémence a une amie d'un cœur assez tendre pour l'amitié, pas assez sensible pour l'amour; d'ailleurs vive et ferme dans ses résolutions. Cette amie irrite quelquefois les douleurs de Clémence, mais elle soutient son courage. L'en-

fant que Saint-Elme a eu de son premier mariage^ la caressante Annah^ est souvent avec Clémence; elle fait couler ses larmes, et les essuie tour à tour; Clémence, en la comblant des soins de son amour, accroît toujours ses droits sur Saint-Elme, et le rend toujours plus ingrat. Une femme respectable par son âge et ses malheurs, chérit dans Clémence la douce image d'une fille qu'elle a perdue ; elle voudrait adoucir ses peines , et la distraire , par un attachement heureux, de celui qui fait son supplice. Enfin, un jeune homme aimable que cette femme présente à Clémence, se passionne pour celle-<â, et la trouve inaccessible à ses vœux. Tels sont à peu près tous les personnages, et la part qu'ils ont à l'action.

L^ma^ination, comme on voit, a peu fourni à la coin position de ce roman. Mais, avec de l'àme , Fauteur en a fait un bon ouvrage. Pour elle-, le sujet était assez abondant.

Il exista, sans doute, des cœurs tout dévoués À l'amour, tels que 'Clémence, et à qui une rupture artificieusement préparée et longuement opérée, telle que celle de Saint-Elme, peut causer une mortelle blessure. L'amant parjure n 'a besoin que d'assurer qu*il est le plus malheureux des hommes, qu'il cède à d'impérieuses circonstances, qu'il s'immole, qu'il succ€)mbera à un affreux devoir ; il n'a besoin que de ces fausses protestations, pour faire de l'amante trahie une amante inconsolable. En méiiageant l'amour, il désarme l'amourpropre ; en caressant une aimable faiblesse, il éloigne la force ; en entretenant l'espérance, il dérobe à la fois et les secours de la raison et les ressources du désespoir; enfin, et c'est ce qu'il y a de plus cruel, en demandant pour lui-même la compassion dont il feint d'avoir besoin pour la souffrance qu'il joue, il fixe, il concentre sur lui Tattention qu'il devait en distraire; il nourrit, il fortifie, il échauffe l'amour qu'il devait éteindre. C'est par cette compassion que l'amante trahie et abandonnée s'attache, comme à un devoir, à l'amour même qui la mine et la tue ; c'est par cette compassion qu'elle s'en fait un honneur, et qu'elle repousse l'idée de l'oubli comme un crime. Eh î comment songerait-elle ù s'éloigner d'un amant dans la peine, qui souffre pour elle? Ne seraitelle pas ingrate et lâche? Ainsi,. le poison circule dans ses veines, consume et détruit son

existence. Combien de cxBurs aimants ont éprouvé ce cruel sort! combien de cœui-s froids et perfides ont fait souffrir cet affreux supplice! Cette manière de tuer n'a point de nom f mais n'est-elle pas le plus coupable des empoisonnements ?

On doit savoir gré à l'auteur de Cléwencp d'avoir peint c« cœur malheureux, dans toutes les situations où la perfidie de son amant a pu la faire passer, depuis les premiers aveux du dessein qu'il a formé jusqu'à son accomplissement. Le fracas des événements est remplacé, dans cet ouvrage, par le mouvement de la passion. L'intérêt de l'action est suppléé par le charme des détails. SU y a peu de diversité dans les situations , il y a une foule de nuances entre les affections qui en résultent; la délicatesse de l'àme s'y montre avec les grâces de l'esprit; il y règne un fond de mélancolie touchante , d'où s'échappent d«"8 choses trèspathétiques ; enfin tout y répond à cette obstination d'amour qui caractérise l'intéressante victime dont l'auteur du roman a peint le malheur.

{Journal de Paris, du 12 prairial an vu. — 31 mai 1799.)

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