I.A CHAPELLE D'AVTON
EMMA COCRTENBT.
Emma, l'héroïne de ce ron\an, est une de ces têtes vives dans lesquelles l'imagination domine, ou tous les sentiments sont romanesques, et où la raison ne se représente que quand elle a de grands combats à livrer, de grandes résolutions à décider, et qu'elle peut devenir romanesque elle-même. Emma est née pour aimer; son éducation , négligée par son père,, mal dirigée par des parents chez qui elle a passé son enfance, a développé ses dispositions à l'amour. Elle se passionne pour un cousin à la vue de son portrait, qu'elle a continuellement sous les yeux chez sa tante.
Ce jeune homme, qui voyage , est devenu amoureux d'une belle Napolitaine, et a pris avec elle des engagements. 11 revient dans sa famille, voit Emma, et bientôt lui rend amour pour amour; mais des incidents singuliers amènent de la jalousie : les amants se brouil-
EXTRAITS RAISONNES
lent; et Auguste (c'est le nom du jeune homme) retourne à sa belle Pascaline et l'épouse. Emma est au désespoir; elle va chercher (les consolations près d'une ancienne maltresse d'Auguste^ abandonnée comme elle. Là^ elle rencontre un ancien ami de son père^ M. Montagne: cet homme sage et bon^ mais d'un âge très • disproportionné avec celui d'Emma^ lui sert d'abord de père; il obtient la reconnaissance de sa pupille , et finit par devenir son époux.
Cependant Auguste est revenu avec Pascaline dans le voisinage du lieu qu'habite Emma... Ce rapprochement, les éclaircissements qui s'ensuivent, font renaître en eux l'amour plus ardent que jamais. Pascaline est infidèle^ se laisse enlever par son amant; Auguste veut venger son honneur outragé; il est blessé à mort par son rival, et vient rendre son dernier soupir chez Emma.
Emma a résolu de ne point lui survivre; mais elle est mère^ et nourrit son enfant... Une circonstance inattendue met en son pouvoir la vie du meurtrier d'Auguste ; elle assure son salut; et ce qu'elle fait pour le soustraire aux poursuites qui le menacent la compromet aux yeux de son mari^ qui attribue à l'infidélité les soins de sa générosité. 11 quitte Emma^ l'abandonne.
Emma au désespoir fuit la maison où elle est délaissée. Elle erre éperdue dans la campagne ; elle a perdu l'esprit. Des éclaircissements ramènent vers elle son mari repentant. Les soins qu'il lui prodigue , l'intérêt de l'amour maternel la rendent à la raison^ à la vie, et à cette existence calme qui devient le bonheur^ quand de violentes et de nombreuses secousses en ont fait sentir le besoin.
Tel est le fond de ce roman ; les situations y sont, comme on voit, très-diverses; mais ce qu'on ne peut juger que dans l'ouvrage môme, c'est le parti que l'auteur en a tiré. Un roman, alors même que le fond n'en est pas excellent et la contexture parfaite, peut tirer de ses développements un prodigieux intérêt. La peinture animée d'un amour vif et malheureux intéresse toujours, quelles que soient les imperfections du cadre. Emma, témoin du mariage d'Auguste, accablée de ses mépris, foixîée par son abandon à se donner à un autre, rendue par son retour à toutes les an-
goisses d'une passion combattue par le devoir, recevant son dernier soupir, sauvant ensuite son meurtrier, et devenant pour Montagne l'objet de honteux soupçons, oppresse souvent l'âme du lecteur, et souvent aussi la soulage, en faisant couler les plus abondantes larmes.
Ce roman est en partie imité de l'anglais : nous disons en partie, car le roman anglais est en deux volumes, et celui-ci est en cinq.
Il est, dit-on, l'ouvrage d'une jeune personne. En effet, la main d'un homme n'a pas habituellement autant de légèreté et de délicatesse, et, d'un autre côté, il y a dans celui-ci une force et une chaleur peu ordinaires dans les ouvrages de femmes. Ceci pourra amener dans la littérature une distinction nouvelle entre les styles : comme on les u distingués par le sexe eipar lu barbe (expression de madame de Sévigné), on pourra peut-être distinguer dans le style des femmes mêmes celui des femmes mariées et celui des fenmies qui ne le sont point. Gresset aurait peut-être été plus loin, et aurait fort bien pu dire :
Slyle de fille est un feu qui dévore , Style de noooe est cent fois mieux encore.
(Journal de Paris, du 24 thermidor au va. — U août 1799.)