‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 145 sur 208 · EN 1783, 1784 RT · texte numérisé non relu

EN 1783, 1784 RT

LES RUINES, OU MËDrTATIONS SUR LES TOMBEAUX;

MJITIES DU

CATÉGHISBIE DU OTOYEN FRANÇAIS.

Far Volney, de rinstitat oational.

Nos nouvelles relations avec l'Egypte et la Syrie ont attaché au voyage de Volney, non-

seulement un nouvel intérêt, mais encore une grande authenticité. Les Français qui reviennent de ces contrées, les lettres nombreuses qui en arrivent tous les jours , confirment les notions qu'en a données l'auteur. Volney a été, pour nos savants et pour nos militaires, un guide sûr en Egypte; ils sont pour lui, en Europe , des garants irréprochables de sa véracité : digne récompense de Texactitude de ses observations et de la fidélité de ses tableaux. La durée de son succès, opposée è la chute de tant d'autres faiseurs de voyages, avertit ceux-ci qu'aucune charlalanerie ne supplée le double talent de voir et de peindre ; et que quand on ne trouve pas dans la vérité de quoi intéresser, il faut s'abstenir d'écrire.

La troisième édition , que nous annonçons , est augmentée : 1* de la traduction de deux manuscrits arabes, qui fournissent de nouveaux détails statistiques sur l'Egypte, et sur l'organisation régulière de la poste aux pigeons;

^ D'un tableau exact du commerce du Levant;

2^ Des considérations sur la guerre des Russes et des Turcs , en 1788 ;

4® Enfin, de deux gravures nouvelles, représentant les Pyramides et le Sphinx, etc.

L'ouvrage des Ruines a été, depuis deux ou trois ans, l'objet de nombreuses attaques. On sait que cet écrit a pour objet de faire sortir des ruines de l'antiquiié la révélation des grandes erreurs, des passions malfaisantes qui ont détruit les plus florissants empires, et tendent encore à détruire ceux qui existent. Le despotisme d'un côté, de l'autre les religions, sont les principales causes du renversement des empires, et la religion chrétienne est du nombre de celles que l'auteur passe en revue. Le docteur Priestley , qui a quitté la physique, où il avait eu le bonheur de se faire une réputation, pour jouer, en Amérique, le rôle partout suspect, et là méprisé, de fondateur de secte, a publié, il y a quinze mois, à Philadelphie, un pamphlet acre et tout à fait sacerdotal contre les Ruines. Quelque temps après, il a eu la douleur de se voir surpassé en injures par la sainte inquisition de Madrid , qui a déclaré <i les Ruines plus infectées de malignité que les écrits des Hobbes, des Spinosa, des Rousseau, des Voltaire , et autres libertins de

QUI ONT PARU tous les temps : étant au fond un pur athéisme, fatalisme 9 naturalisme, et matérialisme. » Observez qu'athéisme et naturalisme sont Téquivalent de athéisme et déisme, et jugez par là du reste du mandement.

Pour nous, les déclamations du docteur et celles de l'inquisition, ne nous empêcheront pas de trouver /es Ruines instructives et éloquentes.

Le Catéchisme du citoyen français est un cours abrégé et familier de morale. D'Alembert a terminé ses éléments de philosophie par le souhait de voir un citoyen philosophe écrire im catéchisme de morale. Depuis d'Alembert, voilà le troisième écrit publié sous ce litre ; les deux précédents sont ceux du baron d'Olbach et de Saint Lambert. Tous les trois portent sur les mêmes principes, mais ils diffèrent dans Texécution : ils diffèrent par Tobjet auquel chacun s^est spécialement attaché, et par le style. Volney a donné plus d'étendue que Saint-Lambert aux devoirs de l'homme envers lui-même, nuds moins que Saint-Lambert, et trop peu aux devoirs de famille. U a traité des vertus et des relations sociales, auxquelles Saint-Lambert parait avoir destiné un autre travail. Le style de Volney est plus précis; celui de Saint-Lambert plus touchant. Le premier imprime mieux son idée , l'autre communique mieux ses affections. L'un et l'autre ont laissé loin derrière eux le baron d'Olbach , qui, au reste , a eu le mérite de les précéder. L^art de faire des catéchismes avance ; des noms illustres dans les lettres et dans la philosophie ont fait, pour la gloire de ce genre d'ouvrages, ce que les meilleurs livres en ce g^nre n'auraient pas fait pour la gloire de leurs auteurs : tant nous sommes ingrats envers le pur talent d'instruire et de persuader, tant nous avons besoin d'être étonnés , pour estimer! Encore un effort, et nous touch(»is au but.

L'impression de la nouvelle édition de Volney est très-soignée; la gravure en est trèsbelle : elle prépare aux pensées du livre, quand on ne l'a pas lu; elle les rappelle et les reproduit, quand on le connaît.

{Journal de Paris , du 2 prairial an vu. — 21 mai 1799.)

VOYAGE DAHS les ÉTATS-V9IIS D'AMÉRIQUE»

PAIT KN 1896, 1796 ET 1797.

Par La Bocàrfoucauld-Liancourt,

Cet ouvrage est divisé en quatre parties : la première renferme le voyage de l'auteur au nord-ouest et au nord, en 1795; la deuxième, son voyage au sud, en 1796; la troisième ^ son voyage à Fédéral-City , à Bethléem et dans le Jersey, en 1797; la quatrième, enfin, renferme des observations générales sur les États-Unis. Dans ses trois voyages, l'auteur part de Philadelphie; de belles cartes donnent le moyen de le suivre dans toutes ses courses.

Avez-vous besoin d'oublier quelques moments la corruption européenne, le fracas des guerres , la perfidie des intrigues politiques ? aimez-vous la nature sauvage , maîtresse encore d'un immense territoire, mais attaquée, vaincue sur une multitude de points par l'industrie humaine? aimez-vous à voir les antiques forêts s'abaissant devant la charrue, des ponts jetés sur des torrents, des chemins tracés dans des déserts, des villes sorUnt, çà et là, d'une terre presque vierge? vous sentez-vous quelque intérêt pour des hommes qui de la société ont passé à la solitude, des voluptés au travail , de la vie du monde à la vie de famille, et ont absorbé toutes leurs passions et toutes leurs habitudes dans l'amour de la propriété et l'agriculture, tandis que d'autres , nés dans le pays et déjà enrichis par les travaux de leurs pères ou les leurs, rassemblés dans les villes, se lassant peu à peu des loisirs de la propriété , se tournent vers les passions et les habitudes que leurs pères ont domptées et détruites î étes-vous capables de remarquer ce grand spectacle d'un pays où tous nos vices d'Europe vont se résoudre en une même vertu , et où cette vertu se hâte de céder la place à tous nos vices ; de sorte qu'on peut calculer la somme de sagesse que doit encore produire l'Amérique, et la durée qu'aura cette sagesse par les acres de bonnes terres incultes, dont Texploitation offre encore de grandes fortunes à l'industrie ? en un mot, aimez-vous à voir dans un même tableau l'hia* toire vivante de la génération des richesses et des vertus dans les sociétés humaines, et celle

VOYAGES. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

des progrès des vices, et de leur influence sur le bien-être particulier et sur les fortunes individuelles? Prenez et lisez l'ouvrage de Liancourt.

Il est impossible de réunir plus de détails instructifs sur Tétat du pays et sur les mœurs des habitants. C'est tout à la fois une géographie agricole, commerçante, descriptive, et un tableau historique, politique et moral.

Dans chaque contrée Tauteur note exactement le produit des terres , le prix des denrées, celui de la main-d'œuvre ; et toujours à côté de ce détail est celui des canaux , des chemins, des ponts, des marchés qui favorisent le commerce : sans s'en apercevoir , on apprend dans ces détails l'origine et le principe des valeurs, dont la théorie parait si abstraite dans nos livres d'économie publique : on y apprend aussi à quel point la richesse particulière dépend des travaux publics > et combien est vraie cette maxime : Que , dans tout pays où le produit de l'impôt est bien employé, la contribution , loin d'être une charge pour le citoyen , n'est qu'un fonds placé au plus haut intérêt à son profit.

La forme de l'ouvrage étant celle d'un journal , les détails moraux et politiques sont mêlés avec les détails économiques ; et ce mélange met une agréable variété dans l'ensemble. Chaque page ayant été écrite à la vue des objets, transnoet aussi plus vivement l'impression qu'a reçue l'auteur. Chaque tableau a la couleur et le mouvement qui lui conviennent , parce qu'il est écrit de sentiment et non de mémoire. La forme du journal est sans contredit celle . où le style doit avoir le plus d'originalité , de naïveté, d'intérêt. Elle n'est pas la plus favorable à la description d'un pays très-civilisé, et où se rencontre une grande complication d'objets, d'idées, d'opinions et d'habitudes diverses. Là, pour être clair, il faut diviser sa matière; et pour ne pas trop s'étendre, il faut tout réduire en idées générales; mais dans un pays tel que l'Amérique , où tout est^ simple, où il n'y a qu'un intérêt dominant , celui de la culture et de la \ ropriété , le voyageur n'a rien de mieux à faire que de montrer les objets dans Tordre où il les a vus et regardés.

Entre les tableaux intéressants qui se rencontrent dans l'ouvrage de Liancourt^ il en est

qui élèvent l'esprit , d'autres qui touchent le cœur.

Conçoit-on rien de plus beau, de plus ennoblissant que la description des établissements formés par le capitaine VS^illiamson vers le lac Ontario? Cet homme acquiert, il y a quelques années, un million cinq cent mille acres de terres incultes, c'est-à-dire un immense pays. Il passe six mois à le parcourir et à le reconnaître. Il rentre chez lui, et conçoit un vaste plan pour le mettre en valeur. Il trace des chemins, et jette les fondements de six villes. Il met en vente des terrains environnants; il n'en cède qu'à la condition que l'acquéreur y établira , dans un an ou deux , un certain nombre de familles. Partout où de nouveaux colons bâtissent quatre maisons, il en bâtit une cinquième plus belle que les premières, et qui sert de modèle pour en bâtir de nouvelles. Il visite chaque année les habitations établies dans ses domaines. Il ne quitte jamais ses possessions , toujours accessible aux acheteurs , toujours juste, toujours accommodant avec ceux qui ont acquis de lui. H fonde , il dote des écoles publiques dans tous les cantons habités; il établit des pharmacies, et les entretient dans tous les chefs-lieux. Il forme des haras et offre des prix pour des courses de chevaux. Il fait venir d'Angleterre des modèles de toutes les machines utiles à l'agriculture et aux arts de première nécessité. Il fait venir des animaux domestiques des plus belles races. Cependant ses terres acquièrent une valeur immense par ses sacrifices; il s'enrichit par ses dépenses ; il accroît chaque jour sa fortune par sa renommée, sa renommée et ses bienfaits par sa fortune; et enfin , ne voit plus de bornes au bien qu'il peut faire et à celui qu'il peut recueillir. Quelle destinée est comparable à celle de Williamson?

En opposition à ce tableau , on voit les malheureux efforts de plusieurs Français , pour fonder aussi une colonie dans une contrée qui parait rebelle à leur industrie. Nous parions de la petite ville d'Asylum, bâtie sur la rive droite de la Susquehannah. Liancourt fait connaître cet établissement, et en apprécie, avec justesse, les avantages et les inconvénients.

Une des choses qui répandent le plus d'intérêt sur l'ouvrage, c'est que l'auteur, sans vouloir s'y montrer jamais, s'y laisse toujours

voir ; il n*a point cherché à s'y peindre, et c'est pour cela qu'on le voit tel quil est , et qu'on aime à le suivre des yeux. Ceux qui l'ont connu à Paris, savent qu'il était bon : on voit, dans son livre , que Tinfortune l'a rendu meilleur. On lui connaissait Famour du bien : on voit que c'est maintenant sa seule passion. A rassemblée constituante, il a fait d'excellents rapports sur la mendicité. Dans ses propriétés, il a fait d'utiles essais d'agriculture. Ce qu'il aimait le mieux de ses possessions, ce n'en était pas le domaine, c'en était la culture ; et si on peut s'exprimer ainsi , c'était moins ses terres qu'il afTectionnait que la terre ellemême, la terre nourrice des hommes , la terre offrant ses bienfaits à l'industrie et au travail. C'est ce goût qui l'a rendu si soigneux de remarquer, et si capable d'apprécier, toutes les entreprises agricoles de l'Amérique.

Une anecdote curieuse du premier voyage de Uancourt, c'est qu'étant au bord du lac Ontario , fort loin de toute habitation , dans des déserts où pied d'homme civilisé n'avait peut-être jamais posé, ayant pour toute compagnie un guide et son chien, il reçut une lettre du prétendant de Vérone , pour lui ordonner de donner la démission de sa charge à la cour. Conçoit-on rien de plus propre à faire sentir l'étrange surprise que dut lui causer une telle lettre, que le rapprochement de l'ordre qu'elle renfermait, du lieud'où elle était datée, decelui où elle fut remise à son adresse, et de la situation de l'homme à qui elle était destinée ?

Liancourt n'a négligé aucune occasion de faire connaître et d'entretenir les bonnes dispositions du peuple américain à l'égard de la nation française; il a su aussi défendre la république contre les ennemis qu'il* a trouvés dans le gouvernement des États-Uni^ On doit lui savoir gré du morceau où il établit qne le traité de commerce fait^ il y a quinze an^, avec l'Angleterre , est tout à la fois préjudiciable à l'Amérique et injuste envers la France. Exilé de sa patrie , il est bien de soutenir ses intérêts contre les erreurs du gouvernement même de qui l'on a reçu l'hospitalité.

( Journal de Paris , du 7 prairial an vu. — 26 mai 1799.)

Page 1