VOYAGE A PAIIS VERS LA FIN DE 1795. A M. F. DE R
oo SOUVENIRS DE MON DERNIEB TOTAGB A PABIS.
L'objet de l'auteur est de peindre la France telle qu'elle était quand il Fa revue; il a cru utile de conserver le souvenir de ce moment, qui diffère et de ceux qui l'ont précédé et de ceux qui l'ont suivi. '
Il croit devoir d'abord exposer ses principes sur les révolutions en général, afin de n'in* duire personne à erreur par les préventions à travers lesquelles il regardera peut-être les objets; et l'on doit lui savoir gré de cette franchise.
« Je déteste^ dit-il, et je détesterai toujours aies révolutions; le mal qu'elles produisent « est certain; le bien qui peut en résulter tient a à une suite de chances trop périlleuses, trop « indépendantes des calculs de notre sagesse c( et de notre prévoyance, d Bien d'autres que Fauteur parlaient ainsi en 1795; on était alors placé si près de tout ce que la rtwolution française a fait de cruel, qu'il était excusable et de ne plus voir ce qui l'a rendue nécessaire et terrible, et de ne pas voir encore ce qui pourrait dans l'avenir dédommager ou du moins consoler de ses ravages. Au reste, l'auteur, par une conséquence toute naturelle de sa haine pour les révolutions, croit sage de s'attacher à l'ordre de choses existant, sauf à le perfectionner; et, en cela, il se rallie aux plus zélés républicains.
Mais ce qui est particulier à une classe d'hommes intéressés à l'ignorance publique, ou de vils courtisans de Fopinion qu'ils ont rendue dominante, c'est d'attribuer à la philosophie tout ce qu'il y a d'affreux comme ce qu'il y a eu de grand dans la révolution, et l'on est fâché de voir l'auteur entrer dans cette opinion.
Il réduit les fruits qu'on peut attendre de la
révolution à deux choses : à l'établissement
d'un système représentatif et à l'aboUtlon de
toute espèce de droit héréditaire; encore croit-
I il que ce système est unfi enceur. Notamment^
VOYAGES.— NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES
« parce que le principe (l*hérédité lui pardi « tenir à la puissance môme des choses y et a surtout à la série naturelle de nos sentiments a et de nos affections, d
Après ce préliminaire^ l'auteur rend compte de tout ce qui frappe ses regards dans la route de Bourg-Libre à Paris.
Il remarque d'abord le bon état des chemins^ et même leur bon entretien; à ce sujets il admire^ et non sans raison^ et la force et la solidité de ces grands ouvrages que les anciennes institutions administratives ont entrepris, et la force de ces institutions mêmes, qui agissent encore alors même que rien ne parait plus les soutenir.
11 remarque aussi que l'agriculture n'a pas dépéri : en cela il ne dit point assez II est démontré qu'elle s'est étendue depuis la révolution.
La multitude des enfants qu'il rencontre partout frappe aussi son attention ; il revoit avec étonnement le même nombre de châteaux; enfin , rien ne parait manquer à la France^ si ce n'est les cloches et les croix. H regrette les cloches. « Leur son, dit-il, nous rappelle, dans « la plus profonde retraite, que nous ne soin - « mes pas seuls ; qu'il est encore des hommes « autour de nous. i>
Rien n'est plus vrai ; mais il résulte de là seulement que les cloches, au lieu d'être abolies ou rendues au culte , doivent être employées au service des institutions civiles et politiques.
Les regards de l'auteur cherchent à démêler ce qui peut lui faire connaître la condition actuelle du peuple. Il voit partout les mêmes signes de l'ancienne inégalité; cependant, en i 795, il ne pouvait voir que la parfaite égalité de misère, car telle était la condition générale. Il fait à ce sujet une digression sur l'inutilité des tentatives qu'on a faites pour établir Tégalité en France; elles n^ont réussi qu'à détruire ou à faire exporter à vil prix d'immenses richesses mobiliaires. Il établit à ce sujet que la classe essentiellement reproductive des richesses est la classe mitoyenne; que la classe des riches est conservatrice ; mais que celle des prolétaires est destructive, parce qu^elle n'a ni l'habitude de posséder, ni l'art de jouir.
L'auteur reconnaît cependant que les propriétés sont plus divisées en France qu'autre-
foià, et que, peut-être, n'y a-i-il pas plus de propriétaires, les biens des riches dépouillés ayant passé aux mains de quelques parvenus, de quelques fermiers, et une grande partie étant invendue. L'auteur ajoute que les salaires du journalier, du fermier, ne sont pas payés comme ceux du ci -devant seigneur; notez que les ci-devant seigneurs n'exploitant leurs terres que par leurs fermiers, n'ont jamais employé de journaliers. — Rien, selon l'auteur, ne tient lieu pour le pauvre des aumônes des gens d'Église.— [lest cependant fort connu que les évêques ne distribuaient pas dans les campagnes la centième partie de ce qu'y prenaient les capucins et autres moines mendiants; et il est aussi certain que le revenu des évêques se tirait des campagnes, et qu'il y demeure maintenant.
L'auteur remarque la dureté des fermiers, qui , à l'époque où il écrivait, refusaient inhumainement de donner leur blé pour des assignats, c'est-à-dire le fruit de leurs sueurs pour rien ! Il met sur leur compte une disette qu1l était si simple de mettre sur celui du papiermonnaie, et qui a cessé avec cette grande cause de disette et de victoires; et sa philosophie conclut qu'il y a un énorme dfinger à iais^ ser trop de frce et de pouvoir entre tes mains d^vn ordre d'hommes de qui dépend* rU les subsistances ; il ne voit point de despotisme plus opprimant , ni d'avarice plus impiloyn-* ble, que celle rf'i/»/ipr//iter. C'était justement là le langage de Sain t-Just, c'était aussi celui des intendants. Jl faut, dit l'auteur, proléger le laboureur et non pas Cenrichir; on ne peut f enrichir sanx rendre m'sérnble ce qui Fenvi^ ronne, et sans corrompre ses vertus.
Sans doute il ne faut pas enrichir le lalwureur, car l'État ne doit enrichir personne ; mais il faut qu'il puisse s'enrichir, ou bien il n'y a |)0ur lui ni propriété, ni liberté, ni émulation, ni courage ; et il n'a de vertu que dans la richesse, car elle seule anime ses exploitations et le passionne pour ses travaux ; et ce n'est que par la vigueur de ses travaux qu'il répand l'abondance tout autour de lui et loin de lui.
L'auteur a observé les dispositions du peuple à l'égard du nouveau régime. Ce qui l'a le plus généralement frappé, c'est l'air du malaise, de la fatigue, de L'inquiétude. « La mulet titude, semblable en tout pays à l'âne de la
QUI ONT PARU DE 1796 A i«04.
« faUe^dit: QuenCmpor(eàquijesoi$?..,PaU' u cis hnmanum viviiur genu% (Ce n'est que ut pour le petit nombre qu'existe le genre hu-
«roain) Le royaunie des deux est aux
« hommes doux , mais ce monde appartient « aux violents. La plus grande puissance de a ceux qui gouvernent est dans la patience et « Finertie habituelle de ceux qui sont gouver- « nés. Les hommes sont comme un grand n troupeau de moutons. Les folies de la capitt taie sont comme un coup d'électricité qui se i$ communique subitement d'une extrémité « du royaume à l'autre. » L'auteur ajoute que, d'après le nombre des votants qui ont accepté librement la constitution et celui des citoyens qui n'ont pas voté, a il serait aisé de « prouver mathématiquemnt que la majorité « n'est rien moins qu'attachée au régime ac- « tuel. n Cependant il ajoute que la grande masse du peuple ne voit qu'un fléau dans une révolution, et qu'après s'être laissé entraîner à un premier mouvement, elle ne demande bientôt plus que le repos. Cela ne prouve pas, à la vérité, de l'attachement pour le nouveau régime, mais cela prouve au moins une adhésion de raison et d'instinct plus forte peut-être que l'enthousiasme.
Au reste, l'auteur a été très frappé a de la « douleur d'un beau vieillard, déplus de 70 uam passés y perclus de la moitié du corps, a mais conservant encore, à son âge, et mal- « gré ses inftrmUé% (je souligne toutes les ré- « dondancesde style), l'œil très-vif et le teint (c frais de la santé. Dans un antique fauteuil a à bras y au coin d'un grand feu, ce digne « vieillard paraissait exercer tout l'empire de « son autorité domestique, avec le caractère « fe plus imposant..,. > Après quelques mots de nouvelles, ce vieillard raconte le mfirlire de son seigneur sous le régime révolutionnaire, c'est-à-dire sa décapitation. Sansdout^, il est bon d'entretenir l'horreur que les assassinats révolutionnaires doivent inspirer; mais est-ce la peine quand on vient de Suisse en France pour y voir les traces de la révolution, quand on se trouve entre des milliers de veuves et d orphelins, quand on entend à chaque pas toutes les affections réclamer un objet chéri, tous les grands intérêts de la société réclamer un homme utile et quelquefois un grand homme, est-ce bien la peine d'y noter la douleur
d'un ancien fermier de grand seigneur et d'y noter ses 70 ans , et ses infirmités, et fon âge, et son œil vif, et son teint frais de la santé? Est-c-e pour faire voir qu'on regrette précisément un seigneur? Quel misérable soin! Vautil la peine de venir tout exprès de la Suisse dans le royaume de France?
C'est le 22 septembre 1795 que Tauteur arrive enfin à Paris. 11 fait bien d'en marquer le jour; car il semble que, différent des observateurs qui ne recueillent de la révolution que ses grands traits, ses grands résultats, et ses effets durables, il ait piis à tâche de remarquer et de fixer Sur le papier toutes ses circonstances d'un jour.
Il s'étonne d'abord, en revoyant un séjour dont il a été ido'dtre , de retrouver encore le matériel de Paris subsistant, même embelli. Il se promène, et assez longtemps» dans le quartier neuf de la Chaussée-d'Antin , dont il décrit tous les agréments et tous les avantages; ensuite vient une évaluation de la population de Paris.
A en juger par l'affluence qu'on rencontre dans les rues, on la croirait doublée; à en juger par les consommations, elle est, dit-il, diminuée de moitié. (Nous serions curieux de savoir comment l'auteur a pu juger des consommations de Paris depuis qu'il ne se perçoit plus de droits d'entrée.) D'ailleurs il voit que les laquais sont diminués, et croit que les ouvriers de luxe ont quitté la France.
Ce qui l'afflige le plus, c'est la vue de tant de beaux hôtels à vendre et à louer, et qui , dit-il , ne seront ni vendus ni loués ; c'est leur dépouillement , leur dégradation intérieure et extérieure. Qu'est-ce que tout cela va devenir, dit-il, avec la république française? et que deviendront bien d'autres richesses ? a Ne fau- « dra-t il pas même renoncer aux chefs-d'œu- « vTe de Corneille, de Racine, de Voltaire-, de ce Bossuet, de Fénelon? Ne réfléchissent-ils pas d trop vivement l'éclat de la magnificence royale « pour ne pas blesser les yeux d'un peuple (I libre, ou pour ne pas risquer de séduire ceux a d'un peuple qui ne l'est pas encore, et qui , a selon toute apparence, ne le sera jamais que <r par force ? » C'est pousser loin les appréhensions et la sollicitude, et l'admiration pour l'éclat de la magnificence royale ; il était bien plus naturel , et tout aussi juste, de trouver
VOYAGES. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES
l'esprit de nos rois réfléchi dans les écrits de Racine et deComeille, que lear magnificence. Pourquoi Pauteur na-t-il pas eu cette idée? elle plairait fort à ces hommes réellement fort nombreux en France^ qui ne serotU libres que par force, et à qui Ton se plaît d'appliquer l'expression de l'auteur, qui, à leur égard, est très-plaisante.
Après les hôtels dégarnis y ce que l'auteur déplore le plus, c'est le silence des nuits à Paris. Pas un carrosse, pas un homme à pied dans les rues passé onze heures; c'est le silence des tombeaux. L'auteur ferait volontiers la satire du repos de Paris, comme Boileau fit autrefois celle du tapage dont on y était assourdi.
Le jour même, très-peu de voitures de maîtres, très-peu de fiacres; quelques cabriolets de plus.
La grande occupation de Paris est l'agiotage et le négoce. Tout y est marchand : « celte dé a n'est plus qu'une immense fiiperie. Les rues a sont en cambrées de meubles a vendre ou vena dus; vous ne rencontrez personne qui ne c< chemine pour aller vendre ou acheter. On « vend tout, jusqu'aux fonds de terres les plus « considérables. On achète sans voir, on vend « de même; on est plus occupé de trailer vite a que de trailer avec avantage. On trouverait, a comme dît Pline, que le temps d'agir est u passé, si on attendait qu'il fût venu. »
La misère, la cupidité, la dépréciation Vlu papier, sont les causes de ce désordre, qui est assez bien dépeint par Tauteur.
Vient enfin le tableau de la famine qui a désolé la France; l'auteur raconte, à peu près C/Omme toutes les gazettes du temps, de quelle manière on distribue le pain à Paris, combien on en donne, ce qu'il coûte, ce qu'il vaut, etc. Ce qu'il y a de saillant dans ce chapitre est un passage ironique où l'auteur parle des sacrifices imposés alors à la nation pour nourrir Paris : « Ne devait-elle pas en effet, dit-il, ces «sacrifices aux habitants? p (Page i03.)
A ce coup d^œil sur l(s choses succède l'attention que Tauteur donne aux pei'sonnes. Au moment de son arrivée, la moitié de Paris sortait de prison; l'empreinte du malheur était encore sur toutes les figures; toutes annonçaient l'inquiétude, la défiance; quelques-unes avaient même un air agité et conviil^if* Mais pour ceux qui ont vu la terreur, et pour ceux
qui voudront en lire l'histoire, peu importent les figures qui en exprimaient le souvenir un an après; c'est ce que l'auteur aurait dû voir.
L'habillement des hommes lui pandt assez raisonnable ; c'était déjà l'habit carré, Phabit des paysans, qui, malgré cela, dure encore. Celui des femmes ne manque à ses yeux ni de goût ni d'élégance. Il les félicite de l'usage des souliers plats, de celui des ceintures rattachées sous le sein. Les perruques blondes trouvent elles-mêmes grâce devant l'auteur; il trouve que les blondes adoucissent les physionomies des brunes, et rendent piquantes les physionomies des blondes. Il aimerait assez les bras nus jusqu'à l'épaule, sans les gants qui les couvrent jusqu'au coude.
Un spectacle étrange, en effet , et qui méritait peut-être d'être décrit , c'est celui de ces mêmes femmes courant à pied dans les boues de Paris, retroussées jusqu'à mi-jambe ou embarrassées de leurs robes [On les voit avec des sans-culottes sales, car il en restait encore, soit seules ; se rencontrant avec de vieux abbés en catogan et de vieux militaires en cheveux ronds. Ce qu'il y a de curieux pour l'observateur dans cjq spectacle; c/est la renaissance de cette suprême puissance des Français, le goût de la parure, ce goût si longtemps étoufTé sous le poids du terrorisme , et qui dans les femmes se confond avec celui de cet empire qui leur est propre : celui de la mode.
A peine la liberté est rendue, que ces fen)mes, qui semblaient ne devoir jamais se relever de leur accablement, oubliant les pertes qiâ semblaient les condamner à un deuil étemel , étalent tous les ornements qui leur paraissent devoir aider leur beauté et ressaisir leur puissance ancienne.
L'auteur ne perd pas son temps à admirer ce phénomène ; une chose le frappe davantage : c'est la prodigieuse quantité de femmes grosses qu'il rencontre. Jamais, dit-il , on n'en a tant vu ; et c'est une remarque dont nous lui devons savoir gré, car nous ne l'avions pas faite. Il ne veut pas regarder comme le signe de Pamélioration des mœurs, cette grande fécondité ; il n'y croirait qu'autant que ces femmes enceintes seraient modestes, car, dit-il, et ceci n'est pas une des opinions les moins remarquables du livre : « une femme grosse a
perdu^ ce me semble...» {Citation incomplète.) (Voir page 427 de l'ouvrage.)
Au reste ^ l'auteur attribue la fécondité des femmes à la terreur qui a resserré des ménages désunb^ à la longueur des nuits^ et au défaut de lumière^ et aux réunions de nombre d*înfortunés des deux sexes dans les prisons. Nous remarquons ces choses, parce que voilà en peu de mots Tart de peupler un pays tout trouvé.
L'auteur, au reste^ a remarqué sur la plupart des visages le l)esoin et la faim; il a vu une artiste mendier ; mais nous tous qui le lisons nous n'avons sans doute rien vu de tout cela , puisqu'il prend la peine de nous le dire.
Ces vues générales de lauteur ramènent à quelques détails sur le jardin et le ch&teau des Tuileries. Il reconnaît le génie du peintre David dans les décorations des salles occupées par la Convention dans le château ; mais il ne remarque le génie de personne dans les discours qu'il entend prononcer à la tribune^ pas même dans ceux de Boissy-d'Anglas, quoiqu'ils ne fussent pas de ce députéjl loue cependant la sagesse de quelques discours de Daunou, ThibaudeaU; Pontécoulant; mais dans tout cela rien d'aussi extraordinaire qu'un propos équi* table de Chénier sur la Harpe , qu'il regarde comme un illustre écrivain^ mais comme un mauvais politique ; sur quoi l'auteur observe que cependant laHarpe était un célèbrejacobin.
De Chénier il vient , on ne sait pourquoi , à Vergniaud et au procès de Louis : il dit que Vergniaud entraîna par son avis la majorité pour la mort du roi^ en réunissant par son exemple quinze ou vingt suffrages à cette opinion. Le fait est que Vergniaud^ président de l'assemblée, opina le dernier. Le jugement était donc fait quand Vergniaux parla; son exemple n'entraîna donc personne.
Ici, l'auteur s'aperçoit qu'il n'a encore écrit que des choses pénibies, il veut reposer sa pensée svr des rapporta plus doux.
Il contemple avec une satisfaction parfaite un juge de paix en fonction; ce juge est un simple emballeur^ mais homme de bien et homme de sens; l'auteur accorde quelques éloges à l'institution de la justice de paix.
Il remarque avec le même intérêt l'ordre qui règne dans les bureaux du comité de salut public. 11 ne voit pas un ordre semblable dans les finances; il ne croit pas qu'il y ait de réformes
possibles avant la paix. Mais il rend hommage aux assignats , non comme à un instrument d'ordre et de prospérité intérieure^ mais comme terrible machine de guerre.
Il se représente d'une manière assez exacte les ressources de la France contre ses ennemis , le courage des Français, leur industrie ; il voit les sciences qui leur offrent des moyens de gloire inouïs, les nouvelles méthodes de fabriquer le salpêti-e, les aérostats, le télégraphe.
Enfin, il s'abandonne à une admiration assez vive pour le Muséum ; mais ses éloges , qui ne sont pas neufs, n'ajoutent rien aux souvenirs qu'en ont ceux qui l'ont vu, ni au désir de ceux qui aspirent à le voir.
Les spectacles ont attaché particulièrement l'attention de l'auteur.
Il est d'abord frappé du grand nombre des théâtres qui s'offrent à sa vue, et ensuite de l'affluence des spectateurs qui se rencontrentà chaque théâtre; cela l'entraîne dans une digression sur le caractère français, qu'il dit être toujours le même, puisque toujours la grande affaire du Français est le plaisir et le spectacle; et il trouve une raison de cet étonnant phénomène dans cette elasUHlé gui le rend tout à la fois si léger ^ si copistai^t et si mobile. Explication qui est Vobscurum per ohscurius : ce que l'auteur a senti, c^r après avoir expliqué l'union de sa constance et de sa mobilité, par l'^tes/icitéy il explique de suite l'élasticité par la constance et la mobilité !
Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'après avoir établi que le Français est toujours le même, puisqu'il va toujours au spectacle, l'auteur nous dit ensuite que les personnes qu'il y a rencontrées, hormis à celui de la salle Feydeau, ne sont pas les même< qui y allaient autrefois; que ce sont des hommes d'un autre monde, en qui il n'a rien trouvé de cette mo-bilité qui l'avait tant frappé à ses voyages précédents* Et en effet, comme il le dit lui-même, en 1795, les théâtres étaient remplis d'artisans, parce que les assignats n'avaient plus guère de valeur qu'au spectacle , que la lumière et le bois étaient chers et rares , et qu'il y avait de l'économie à passer la soirée au sfpectacle.
Quoi qu'il en soit, l'auteur a été frappé de l'indifférence du peuple grossier pour les chefs-d'œuvre de notre théâtre, etl'explicaiion
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qu'il en donne parait juste : c'est qu'un théâtre aussi pur, aussi noble ^ aussi délicat, aussi fin que le nôtre , ne peut être senti que par des âmes exercées à sentir^ et des esprits capables de comparer. Nous sommes loin de croire ^ comme l'auteur, que cette indifférence du peuple pour notre tliéâlre doive abâtardir notre scène; Teffet qu'elle produira et qu'elle a déjà produit, ce sera d'écarter le peuple du théâtre; et il n'y va plus depuis qu'il n'y est plus attiré par l'extrême modicité du prix d'entrée ; et voilà tout. Les pièces de cii-constances dont on a accablé la scène pendant une année sont déjà oubliées, et depuis deux ans on n'en a pas vu de nouvelles en ce genre.
Au reste, l'auteur ne paraît pas très-frappé de la crainte de voir la révolution faire proscrire les chefs-d'œuvre de la scène française; car, quelques pages pluslcin, il appréhende que les chefs-d'œuvre de la vscène française ne nuisent à jamais à la révolution : crll y a, dit-il, une a grande difficulté à établir solidement un a nouveau régime politique et de nouvelles il mœurs chez un peuple dont la langue et la < littérature ont été portées au plus haut degré « de perfection qu'elles semblaient pouvoir a atteindre. » (P. 205.)
Nous ne voyons pas ce que Corneille, Voltaire et Racine ont d'incompatible avec la république. Ils mettent des rois sur la scène: mais l'histoire de France tout entière, mais nos gazettes de chaque jour nous parleront tous les jours de rois. Us montrent les rois toujours dans le malheur ou dans le crime. Ce n'est pas là ce qui peut exciter beaucoup d'enthousiasme pour la royauté. Us ont d'ailleurs beaucoup de pièces républicaines; et si la royauté a laissé quarante ans jouer Brvftis et la Mort de César, peut-être la république aura bien la force nécessaire pour ne rien craindre des Amours de Titus ou des Douleurs d'Andromaque. Tous les grands poètes de là Grèce, dont les nôtres ont bien plus hérité qu'ilsn'ont emprunté de la magnificence royale, n'étaient-ils pas républicains? les grands poètes de Rome, ainsi que les grands orateurs, n'étaient^ils pas nés sous la république? Est-c« de la royauté quils tenaient leur génie? est-ce eux qui Font établie? Au reste, s'il était vrai, comme le dit l'auteur, « que la religion « de notre théâtre fût comme celle des autels.
a parmi les circonstances qui ne peuvent mana quer de consen'er encore longtemps en 0 France des germes d'aristocratie , » l'indulgence du gouvernement actuel serait un crime, et les prohibitions de Robespierre un bienfait! L'horreur qu'inspire cette conséquence, dispense de bien des réflexions sur le principe.
Un spectacle plus important que celui des théâtres parait avoir fait sur l'auteur de fortes impressions: c'est celui du 13 vendémiaire. L'auteur en fait l'histoire avec précision , et à beaucoup d'égards d'une manière fort judirieuse. Il remarque avec beaucoup de raison que « l'insurrection sectionnaire n'avait pas les (( drux conditions les plus essentielles au suo- « ces de toute entreprise de ce genre : point de u chefs assez téméraires pour la conduire, « point de populace assez aveugle pour la de- « vancer ou la soutenir.
« On ne peut plus s'empêcher de voir que si « quelque hasard l'eût fait triompher , il n'en « fût résulté de nouveaux malheurs; le parti a sectionnaire, sans être ni de Tune ni de l'auc< tre faction, n'eût vaincu que pour retomber a sous la puissance des chouans ou des terroa ristes. »
L'auteur remarque la modératk>n dont usa le parti victorieux; les jugements à moK qu'il fit prononcer, mais toujours contre des contumaces; et dont aucun ne fut suivi d'exécution, a Pendant quelques jours, dit-il plaisamment, c on ne rencontrait sur les grandes routes, aux « environs de Paris , que de ces jugés à mort a qui ne s*en portaient que mieux. »
Quoique le récit de vendémiaire appartienne à l'histoire et non à un voyage qui ne doit comporter que des tableaux, l'auteur, comme on le voit, a trouvé le moyen de faire oublier que ce récit était déplacé dans le cadre où il l'a montré.
L'auteur s'est attaché à recueillir l'opinion de différents partis sur la nouvelle constitution , et il commence par observer qu'elle est la quatrième dont la révolution nous a gratifiés, car il compte le régime révolutionnaire comme une constitution , et comme la plus forte de toutes; et il a raison, si l'on peut toutefois appeler fort un régime qui a eu la puissance de tout faire , hormis se conserver, il jette un coup d'œil sur la constitution de
1791, sur celle de 1793, et ce qu'il en dit les caractérise assez bien. Il avait annoncé leur chute dès qu'elles ont vu le jour, et ses prédictions ont été accomplies. Il n'ose prédire de môme ce que deviendra celle de Tan m. Il y trouve un excellent fonds ; mais il en critique quelques accesfoires qui paraissent devoir nuire à sa stabilité et au repos public. Il croit que le titre de citoyen est accordé à des conditions trop faciles, ainsi cpie celui de représentant. Il voudrait pour celui-ci une propriété considérable, et n'excepterait de cette nécessité que les membres de l'Institut national. Il voudrait, de plus, qu'on ne parvint à la législature qu'après avoir exercé des fonctions municipales et administratives; c'est le système de Rousseau, de Mirabeau^ des meilleurs esprits du comité des onze de la convention. Il craint la trop grande fréquence des élections. Il souhaiterait qu'il existât hors du corps législatif un pouvoir autorisé à l'ajourner. Il voudrait que le pouvoir exécutif eût seul l'initiative des lois, et trouve que cette idée « est a une des plus grandes qu'il ait trouvées dans a les écrits de l'immortel Sieyès » (lequel est Fobjet d'une note fort étendue) ; l'auteur finit par exposer l'opinion des royalistes et des jacobins sur cette constitution : a Les uns, dit-il, en a sont aussi mécontents que les autres. Comme a il n'y a point de constitution pour les uns hors « de la monarchie absolue, il n'y en a point a pour les autres hors de la dictature popua laire. Ce qui plaisait aux uns par-dessus tout, a c'était l'impunité parla faveur du monarque; a ce qui plaisait aux autres par-dessus tout, a c'était encore l'impunité , mais par la faveur <c du peuple. »
Il remarque que les t plus profonds politi- « que$ parmi les jacobinsy comme parmi les « chouan Sy se récrient surtout contre l'organic( sation du directoire et contre l'étendue de a ses pouvoirs, contre le revenu de ses memii bres, trop faible selon les uns, trop cousia dérable selon les autres, d II voit, et, pour être juste, nous devons dire qu'il parait voir ^ regret le parti qu'on peut tirer dans des clubs de ces circonstances pour agiter les esprits et troubler encore l'ordre public. Et il n'hésite pas à prononcer que le gouvernement, dans ces circonstances, ne doit pas se priver de renoncer aux ressources extraordinaires qui peuvent être
nécessaires pour son maintien ; et il loue fran** chemént dans les directeurs une grande énergie de résolution et de volonté.
L'ouvrage est terminé par des considérations sur les sociétés de Paris avant la révolution. C'est un morceau plein d'observations fines et d'expressions délicates, et qui serait digne de Duclos. Mais il fait regretter que l'auteur n'ait pas dit avec plus de détail ce qu'il y avait de funeste dans leur influence , comme il a dit ce qu'il y avait d'utile; qu'il ne nous ait pas fait voir aussi ce qui était irrévocablement perdu pour nous de leurs avantages, et ce qui pouvait racheter ce dont il nous fallait faire le sacrifice dans nos mœurs nouvelles. L'auteur avait pourtant senti les inconvénients, puisqu'il dit à son début qu'il y trouve une réunion de vices et de vertus que la sagesse qui savait en jouir n oserait dé irer de voir r^nailre aujourd'hui (p. 284). Et môme, pour que ce morceau fût placé dans un ouvrage dont l'objet est de faire connaître Paris depuis la révolution, il aurait fallu qu*il ne fût que le premier terme d'une comparaison, dont le second terme aurait été rétat actuel de la société et son état à venir.
Le dernier chapitre est celui qui a le plus d'intérôt. C'est une peinture raisonnée de la société de Paris avant la révolution. Elle était, dit l'auteur, d'un charme inexprimable; et ce* charme résultait d'{d)us et d'avantages, de vices et de vertus, dont la sagesse a pu jouir, et que pourtant elle n'oserait regretter; en voici une exquisse :
La France était partagée en un grand nombre de classes, et cette variété a introduit celle des manières et du langage.
Les hommes puissants» entourés de respects et de jouissances, avaient, dans toutes leurs habitudes, de la noblesse et de l'élévation» Les gens de lettres et les grands artistes , par les occupations habituelles de leur esprit à dater de leur enfance, s'étaient élevés au môme tonde noblesse et de dignité; et l'institution des académies, en les réunissant avec les grands, les avait à plusieurs égards placés sur la môme ligne.
Entre les gens de lettres et les grands, s'étaient introduits les gens aimables, a // suffi-^ a sait , dit l'auteur , de ce seul titre pour être « admis dans les cercles les plus brillants, et
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« iy voir aeeueitlir de la manière ta plus « flatteuse, o
Cependant^ il ajoute que dans ces réunions a la liberté la plus facile et ta plus familière « se mêlait aux égards^ aux aHentions aîma- « blés qu'inspire à tout honune bien élevé a Tusage du monde^ ou le sentiment naturel « des bienséances de chaque âge et de chaque <c condition. On avait banni toute étiquette em- « barrassante et fastidieuse; mais chacun se « tenait le plus naturellement du mondé à sa n place, pour ne pas avo»r besoin d'être averti a de s'y mettre; » cela veut dire , si nous entendons le français^ que la liberté la plus familière des gens de lettres^ ou des gens aimables, avec les grands^ dans les sociétés de ce temps-là , consistait à bien se garder de toute familiarité avec eux^ ou, romme le dit Duclos, à repousser leur familiarité à force de respects. Quoi qu'il en soit, l'auteur voit naître de ce commerce de soins et de ménagements, de sacrifi-ces et de préférences , ce qu'on ap[)elait le ton de la bonne compagnie.
L'habitude de ce ton, joint au point d'honneur, ont donné à l'esprit français un essor plus brillant et plus ingénieux; la contrainte qu'ils imposaient , au lieu d'émouyser le frail, le rendait plus fin et plus délicat; et la mesure avec laquelle on le laissait échapper, Fadressait encore plus sûrement au but
Ce n'étaient ni les sentiments du cœur, ni les affaires, qui rassemblaient ces sociétés: c'était le besoin d'occuper son loisir. Aussi, on n'y portait que le désir de s'amuser, de briller, ou de plaire, et l'on y trouvait des moyens de remplir ce triple objet que rien ne peut suppléer; car, comme dit la Bruyère, il est des choses que l'on dit encore ptusfinfmant qu'on ne peut les écrire.