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NOTICE RAISONNÉE

TABLEAU DU CLDIAT ET DU SOL DES ETATS- UNIS D'ABliRIQUE;

SUITE D*6CLAIBCISSBMBirr8 SUR LA FLORIDE, SUR LA COLONIE FRANÇAISE DU 8CI0T0, SUR QURL- QCRS COLONIES CANADIENNES, ET SUR LES SAU- YAGBS.

Par C. F. Volney.

L'auteur nous apprend d'abord que l'ouvrage ofTert au public sous ce titre n'est qu'un démembrement d*un ouvrage plus considérable qu'il avait projeté, cr 11 a senti , dit-il, que a le temps et les forces lui manquaient , pour « porter ce travail à son terme. Il s*est décidé tf à ne publier que ce tableau , qui^ sans nuire « nu resfe (c'est-à-dire à ce qui reste à faire), a peut en être détaché. t>

Nous y distinguerons deux parties : Fune que nous appellerons physiqve , et l'autre qui contient plus particulièrement des considérations politiques et morales. La première y qui est aussi la principale ^ consiste en douze chapitres dont voici le précis :

Le. territoire des États-Unis égale près de quatre fois celui de la France. Il n'existait en 1801, sur sa vaste surface, que 5,214,801 habitants. On peut le diviser en climat froid, moyen et chaud. L'aspect en est sauvage. C'est presque une forêt universelle. On y trouve cinq grands lacs. A Touest, sont d'immenses prairies. Dans le centre, une chaîne de montagnes dont les sillons courent parallèlement au rivage. A l'est et à l'ouest, des fleuves d'un cours plus long , d'un lit plus large , d'un volume d'eau plus considérable que dans notre Europe. Dans les plages du sud, des marécages ; dans la partie du nord , des neiges pendant quatre ou cinq mois. Sur une côte de trois cents lieues, dix à douze villes construites en briques ou en planches peintes. Dans la campagne, des fermes bâties de troncs d'arbres (log h(mseH] ; un ciel capricieux et bourru , un air si variable qu'un môme jour offre les frimas de Norwége , le soleil d'Afrique et les quatre saisons de l'année.

Quant à la situation intérieure du sol , l'auteur la divise en quatre régions bien distinctes : le granit; des grès; une région calcaire; des sables marins évidemment apportés par l'O-

céan ; enfin , des alluvions fluviatile» , dont le Mississipi offre encore journellement l'exemple. Il assigne à chacune de ces régions son domaine.

II croit, en outre, que les eaux des fleuves énormes qui coulent dans les États Unis, étaient autrefois contenues dans de grands lacs qui n'existent plus. Suivant lui, l'effort de ces eaux est parvenu à percer les chaînes principales d'All^gueny, de Bleve ridge, etc. Il dit avoir reconnu la brèche qu'a faite le Potomak dans la deuxième de ces chaînes. Tel est l'aperçu des cinq premiers chapitres.

Dans le sixième , l'auteur parle du saut de Niagara, et de quelques autres chutes remarquables. D'après ses observations, l'endroit de la chute recule d'âge en âge, l'eau usant insensiblement le banc de roche calcaire d'où elle se précipite. Ainsi se prépare pour l'avenir, ditil, « l'un de ces grands dessèchements, dont « les vallées du Potomak, de XHudson et de a VOhio nous ont offert des exemples dans le <i passé. »

Dans le chapitre septième , l'auteur parie des tremblements de terre auxquels l'Amérique est sujette, et des volcans qui y ont existé. Nul doute dans son opinion que le bassin du lac Ontario, d'une profondeur à laquelle la sonde se refuse , ne soit un cratère de volcan.

Le chapitre huitième traite plus particulièrement du climat. Sous cette dénomination, l'auteur n'entend pas précisément la latitude , mais la température qui subit diverses modifications, suivant.que la surface du sol est aride ou aqueuse , nue ou boisée , élevée ou basse. Ce sont là les diverses causes qui agissent sur le climat. Il faut y joindre encore l'exposition, et par- dessus tout l'espèce et la qualité des courants de l'air.

Mais l'un des chapitres qui a le plus d*étendue et d'importance est le neuvième, dans lequel l'auteur établit une théorie des vents des États-Unis. Le premier caractère de l'atmosphère de cette partie de l'Amérique est son extrême variabilité. L'auteur avance que, dans une résidence de trois ans, il n'a jamais vu qu'un vent régnât trente heures de suite. Le nord direct y est le pins rai^e. Les trois dominants sont, le nord-ouest, le sud-ouest et le nord-est. Tous sont alternativement secs ou humides, froids ou chauds, suivant les surfaces

qu'ils traversent. Le sud-ouest , selon l'auteur, « n'est que le vent alise destropiques, dévié et « modifié. » Il constitue l'atmosphère du pays d'ouest , et fait que la température y est plus chaude de trois degrés , que celle de la côte atlantique. Il attribue au même vent alise le courant du Mexique produit par le reflux des eaux que ce vent accumule contre le rivage. Cette espèce singulière de fleuve marin prolonge toute la côte des États-Unis , dans une largeur moyenne d'environ vingt lieues , et ne perd sa force et son caractère que vers le grand banc de Terre-Neuve. Son volume augmente et sa vitesse diminue à mesure qu'il s'éloi|;ne de son origine. Il est vraisemblable qu'il s'est creusé un lit profond. Il ronge la côte des États-Unis. Les îles de Bahama et autres atter-w rissements voisins paraissent être des dépôts qu'il a amoncelés. Sur chacun de ses côtés il forme un eddy, ou contre courant. L'entrée sur son domaine est marquée par le changement de couleur de l'eau, qui devient d'un bleu indigo. Enfin , son atmosphère est plus tiède que celle de l'Océan. Au moyen de ces données , l'auteur explique fort heureusement la présence des produits fossiles du tropique dans des latitudes plus avancées , et jusqu'en Irlande. Il présume que les morues sont attirées vers Teri'e-Neuve par les substances végétales et animales dont ce courant est le véhicule , et il trouve dans la tiédeur de ses eaux, plus disposées par cela même à une grande évaporatîon , une explication naturelle des brouillards dont ces parages sont constamment couverts. Dans le chapitre suivant (le dixième), l'auteur compare le climat des États Unis à celui de l'Kurope. Les difTérences qu'il y trouve se déduisent injçénieusement de sa théorie. A'nsi, il pleut davantage dans les États-Unis , parce qu'à l'exception du nord-ouest, tous les vents qui y dominent viennent de quelque mer, où ils se sont chargés de vapeurs. Les pluies y sont plus vives et phis brusques, parce que c( les qualités des vents y sont plus contrastantes en chaud et en froid ; ce qui est un premier moyen de dissolution. » L'évaporation y e^t plus considérable, parce que la planimétrie du terrain n'apporte point d'obstacle aux courants d'air, et que l'un de ces courants , savoir, le nord-ouest , vent très-sec, domine pendant les deux cinquièmes de l'année. Les orages, enfin,

y sont plus fréquents et y font plus de ravages, parce que l'électricité y est plus abondante : effet dû à la rapidité des courants d'air, à la célérité de l'évaporation, et à la sécheresse de l'atmosphère.

L'auteur ne pense pas que la lune influe sur l'atmosphère et sur le cours des vents , quui qu'en aient dit nos ancêtres, dont on renouvelle aujourd'hui l'opinion, regardée longtemps conmie un préjugé populaire. C'est le soleil quil regarde comme régulateur suprême dans cette partie, « s'il n'est pas même l'unique. » D'après les faits et les témoignages qu'il a recueillis, il croit que les saisons ont changé aux États-Unis, depuis rétablissement de la colonie anglo-américaine. L'hiver y est moins long et moins rude, et le printemps plus variable. La chaleur de l'été, plus supportable, s'y prolonge plus longtemps. L'auteur attribue ces différents effets aux défrichements. Une chose qui paraîtra extraordinaire , c'est que le pays n'en est devenu que plus insalubre; que les maladies y sont plus fréquentes et plus graves, et qu'il s'y en est introduit d'inconnues jusqu'alors. L'auteur en prend occasion de parler de celles qui y dominent aujourd'hui. Il s'éîend principalement sur la terrible fièvre jaune, laquelle s'y est montrée pour la première fois en 1749 et 1762, mais dont les apparitions se sont multipliées avec des ravages épouvantables depuis 1790. Quoiqu'il convienne qu'elle est contagieuse, il doute que dans les der.iières épidémies, elle ait été importée. Telle est l'analyse succincte de tout le premier et du conmiencîement du second volume de Pouvrage.

Les naturalistes pensent que les opinions de M. deVolney sur la composition intérieure du sol, ne sont pas suffisamment justifiées, et que plusieurs de ses idées sur le climat et les vents le placent, selon son désir, plus près de MM. Bernardin de Saint-Pierre et Laumrck, que de MM. de Buffon et Laplace. Il est loin, en effet, de partager et même de respecter la supposition principale, sur laquelle le plus éloquent de nos naturalistes avait fondé son système ; nous voulons dire l'hypothèse de l'incandescence primitive du globe, et de sou refroidiisement successif, « rteille rêverie reléguée, dit-il, au rang àes vieux contes mythologiques,» et à laquelle il préfère l'opinioîh (plus jeune sans doute} qui fait du globe une masse

VOYAGES. —NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

crislallisée, essentiellemenl froide, dont la superficie seule est chauffée par les rayons du soleil.» N'ayant pas le droit de porter un jugement sur celte partie de Touvrage, nous nous bornons à transmettre au public celui que nous avons recueilli. Il serait d'ailleurs difficile do prendre un parti au mi ieu de ces célébrilés discordantes, s'il est permis de parler ainsi.

Toutefois, nous observerons que la méthode suivie par l'auteur, pour la description de l'Amérique, est neuve, et plus satisfaisante qu'aucune de celles dont nous avons connaissance. Elle embrasse tout ce qu'il faut savoir pour avoir une idée nette et complète de ce grand pays : rien d'omis, rien de négligé. S'il se trouve des erreurs dans les détails, le temps y substituera des vérités; mais toujours leur place est marquée d'avance, et celle qu'elles y doivent occuper est déterminée par leurs relations avec le système général. Supposez un homme qui tire une ligne verticale du point le plus élevé de l'atmosphère jusqu'au centre de la terre, et qui ensuite, descendant du sommet, s*arréte de toise en toise, pour faire des notes sur les divers courants d'air, sur les inclinaisons du sol, sur les eaux, les forêts ou les cultures qui le couvrent, sur les couches de terre ou de pierre qui se rencontrent dans l'intérieur ; enfin , sur les causes évidentes ou probables de chaque phénomène, et vous aurez une idée juste de la méthode de M. deVolney.Elleestéminemment instructive ; et, quels que soient les résultats de ses observations en physique, elles feront du moins sentir aux politiques que, pour s'entendre en discutant la question de l'influence des climats sur les mœurs et les caractères des hommes, il faut d'abord apprendre, par beaucoup d'études et d'observations préliminaires, quel est le climat du pays dont on veut parler, et ce que c'est qu'un climat.

Après avoir rendu compte de la première et principale partie du Tableau du climat des États-Unis, c'est-à dire de la partie physique, nous allons parler de \ti partie morale et politique qui est rejetée dans des morceaux accessoires. On la trouve dans la préface qui est étendue, dans des espèces de Mémoires sur GailipaHs , sur le pvsle Vincenues, et sur les Sauvages.

La préface contient une censure des États- Unis. (Censure est le mot de l'auteur, pag. 1 1 .) Il y déclare que, depuis 1783 jusqu'en 1798 , « il n'a régné aux États-Unis ni plm d'èco- « nomie dans les finances ( A ffaire d'Alger et « construction des frégates, à 1,700,000 fr. la a pièce), ni plus de bonne foi dans les tran- « sactions (Traité Jay, comparé à celui de Pa- « ris), ni plus de décence dans la morale a publique ( Affaire de M. Lyons en plein « congrès), ni plus de mode' ration dans. l'es- « prit de parti, ni p fus de soin dans Céducor « non et l'instruction (Scandaleux désordre « du collège de Princetown et nullité des au- « tre^s) j que dans la plupart des États de la « vieille Europe ; que ce qui s'y est fait de bon jw et d'utile, que ce qui t a existe de liberté a civUp, de sûreté de personne et de propriété, « a plutôt dépendu des habitudes populaires et (f individuelles , de la nécessité du travail, du a haut prix de toute main-d'œuvre, qued^kn- « eu ne habile mesure, (^'aucune sage police a du gouvernement : que, sur presque tous c^ a chefs, la nation a rbtbogbade des pbin- « ciPFS de sa formation» »

L^auteur aurait développé et motivé cette censure, si le temps et sa santé le lui eussent permis; et, par un tel service,

a // eâl cru rendre, dit-il, un hommage « d'admiration à V institution qui en cemo- « meut honore le plus les États-Unis, la li-

« BEHTÉ DR LA PBESSE Ct dcS OPIiNlONS. Dcpui*

« l' avènement de M. Jefferson, observe M. de « Volney dans une note, les fédéralistes n'ont « cessé de /'assailli b d^invectives dans les <i papiers publics ; et telle est la solidité des c< principes sub le quels il oprbe , quUl a tout a laissé dire sans que son caractère en fût « ébranlé dans l'opinio?i publique : peut-être â même s y est-il affermi. »

L'auteur présente quelques doutes sur l'affection qu'on a supposée aux Angle-Américains pour les Français :

«J'ai cru m'apercevoir, dit-il, qu'ils conser- « vent envers nous une forte teinte des préju- « gés nationaux de leur métropole originelle : a préjugés fomentés par les guerres du Caa nada, faiblement altérés par notre alliance a dans Tinsurrection, très-fortement ravivés « dans ces derniers temps par les déclama- « lions en congrès, par les adresses des viHes

« ot clos corporations an président M. John « Adams, à Toccasion des pillages de nos corce saires; enfin ^ encouragés jusque dans les « collèges , par des prix d'amplification et des « thèses dift'amatoires contre les Français, il (Nota. Ces thèses furent publiées en 1797 « et 1798, au milieu de la guerre.) Lon ne npeut d'ailleurs nter qu'il eœisfe f^nfre fa « deux peuples un contraste d'habitudes et de a foi mes sociales : les Anglo - Américains, «taxant les Français de légèreté, d^indiscré- « tion, de babil, et les Français levr repro- « chant une roideur, une sécheresse de maff nières, et une tacitumité qui portent les « apparences de la morgue et de la hauteur; « enfin, une telle négligence de ces attentions, « de ces égards auxquels nous attachons du « prix , que sans cesse on croît y voir Hn- « tention de l'impolitesse, ou le caractère de « la grossièreté. Il faut qu^en effet ces plaintes « ne soient pas sans fondement , puisque je « les ai également recueillies de la port des « Allemands et des Anglais. Pour moi , à qui « les Turcs ont de bonne heure fait une édua cation peu eaigpante sur les formes^ je me a suis plutôt attaché à rechercher la cause . « qu'à sentir les effets de celle-ci , et il m'a « semblé que cette incivilité nationale tenait « moins à un système d'intention, qu'à /ïn- « dépendance mutuelle , à l'isolement , au dé- « faut de besoins réciproques où les circons- « tances générales placent tous les individus « aux États-Unis.»

Il nous semble que M. de Volney prend pour bases d'une censure bien générale, des faits bien particuliers. Un voyageur peut-il se croire autorisé à juger de l'économie et de Tordre d'un gouvernement par le prix d'une frégate ; de sa probité par un traité fait au milieu des dangers d'une guerre violente ; de ses sentiments pour la France par les harangues des orateurs et les amplifications des collèges contre les Français, au milieu des plus furieuses animosités de cette même guerre ? Est-il en droit de juger de la morale publique, par une rixe survenue dans une assemblée nationale, et par les désordres d'un collège? Nous ne le pensons pas , surtout quand il s'agit d'un poupie sobre , économe , qui s'élève à tous les genres d'industrie, également navigateur et agriculteur, qui construit des vaisseaux avec

un succès étonnant sur toutes ses côtes, qui n'a d'obstacle à craindre pour l'agrandissement de son commerce maritime, peut-être pour le négoce exclusif de ITnde, que la puissance de l'Angleterre; qui défriche et cultive avec ardeur toutes les bonnes terres ; dont la plus grande partie vit dispersée sur le territoire qu'elle cultive, loin des villes et sans autre distraction que le travail , qui , en Amepique, est la passion universelle, et qui partout est la plus sûre garantie de Tordre général et du bonheur particulier.

Sans doute on peut reprocher aux manières américahies un peu de froideur, et même de dureté Mais à cet égard M. de Volney nous paraît mieux justifier les Américains des reproches dont ils sont Tobjet en France, qu'il ne justifie les Français du reproche rf« légèreté^ d'indiscrétion et de babil , qu'on leur oppose, dit-il , en Amérique. Cependant, comme il attribue la roideur américaine à Vindépendance mutuelle, et à l'isolement des personnes, ce qui nous paraît juste, il pouvait attribuer le babil français à cette habitude de communication , et à cette confiance mutur lie que leur réunion permanente en hameaux , en villages, en grandes cités, a établies parmi nous. Ce ne sont donc pas les Américains qui auront à se plaindre de cette partie de Touvrage.

L*opinion de l'auteur concernant la liberté de la presse, et l'usage qu'en fait en Amérique le parti de l'opposition, méritent d'être remarqués. Il se pourrait que les lecteurs de M. de Volney fussent séduits par Taspect de celte liberté , comme les lecteurs de feu Brissot le furent à la vue du tableau des terres du Scioto.

En Amérique, la liberté illimitée de la presse est sans danger, parce que la grande masse de la population est dispersée dans des hahitalions isolées; parce qu'il n'y a pas de trèsgrandes villes ; parce que les principales vilies étant commerciales et maritimes, sont peu susceptibles d'agitations politiques; parce que le siège du gouvernement est au milieu d'une très-petite cité ; parce que la population américaine est presque lou*e propriétaire et laborieuse; parce que les Américains ainsi que les Anglais , ayaut toujours été divisés en panis dont le système était de s'injurier quand ils avaient cessé de se battre, ne sont pas sensibles à

VOYAGEIS. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

ce qu'on appelle en France \e point d'honneur, résultat de Tunité de l'esprit national , parce que chez eux un homme n^est pas déconsidéré pour avoir laissé une insulte sans vengeance, ni le gouvernement perdu pour avoir été soupçonné de faiblesse ou de pusillanimité ; enfin , parce qu'en Amérique, où le gouvernement n*a pas besoin d'une grande force, parce qu'il n'a pas besoin d'armées, et où il est réellement faible , il est naturel à tous les citoyens d'appréhender la dissolution du gouvernement, plutôt que de tendre à la licence de Tanarchie.

Mais il est manifeste qu'aucune de ces circonstances ne se rencontre en France. Il est reconnu, je crois, que les injures n'y soutiennent pas les chefs du gouvernement ; et assurément, si les outrages y faisaient le soutien des princes, Louis XVI serait aujourd'hui bien plus puissant que ne l'ont été Louis XIV et Louis Xi. M. de Volney trouvera donc bon que nous prévenions les conséquences qu'on pourrait tirer en France de son admiration pour la liberté de la presse en Amérique, et nous espérons que le chef du gouvernement ne croira pas nécessaire à l'affermissement de sa puissance, d'autoriser ou de provoquer contre sa personne quatre années d'injures, à l'exemple de celles dont s'est si bien trouvé M. Jefferson.

Nous observerons , d'ailleurs , que personne ne voudrait en France de la liberté de la presse pour les feuilles publiques , non plus que pour les affiches qui sont placardées au coin des rues. Nous rappellerons à M. de Volney Thonorable animadversion que témoigna le public contre le journal dit des Hommes libres, lorsqu'il se permit d'insulter ce sénateur luimême, et le contentement qu'éprouvèrent tous les citoyens attachés au gouvernement, lorsqu'il vengea le magistrat insulté.

Du reste , nous invitons les partisans de la liberté illimitée de la presse à examiner si la prohibition absolue des livre fi, même des plus hardis contre le gouvernement, ne serait pas aussi illusoire quand l'opinion serait disposée à les accueillir, que la liberté illimitée et la licence effrénée seraient dangereuses en tout temps. Pourquoi, depuis quatre ans, ne circulet-il pas de livres contre le gouvernement? C'est qu'il est respecté; c'est qu'niicun écrit ne

pourrait démentir le bien qu'il fait , ni en affaiblir le sentiment ; c'est que la masse de la nation est contente , et qu'un livre contre le gouvernement serait une mauvaise spéculation. Mais si le gouvernement avait tenu une conduite odieuse, ou s'il peixlail Taffectiondes Français, n'en doutons pas, tout l'art de la police serait impuissant pour empêcher la circulation des écrits de tout genre, que le mécontentement inspirerait chaque jour. Il est prouvé par l'expérience que rien ne peut empêcher la circulation d'écrits provoqués ou accueillis par l'opinion publique; et cette vérité connue des gens instruits, ôte beaucoup de son importance à la question tant agitée des inconvénients et des avantages de la liberté de la presse. Il n'y a que le despotisme aveugle et l'anarchie plus aveugle encore, qui puissent supposer la possibilité d'opprimer complètement la presse. Chez une nation civilisée comme la France, qui a des bibUothèques , et où chaque citoyen a des livres qui font connaître les droits et les intérêts des peuples , la presse tient d'elle-même et de ses œuvTes une liberté su/Jisante, qu'aucune puissance humaine ne peut lui ravir. Les livres existants feront toujours éclore ceux qui seront nécessaires ; ils recèlent le feu sacré d'où s'échappera toujours une lumière terrible aux gouvernements tyranniques, utile aux nations; et les efforts employés pour empêcher la publicité des réclamations légitimes, seront punis eux-mêmes par des écrits vengeurs. Il ne faut donc pas tant s'inquiéter du sort de la presse; et nous pouvons nous reposer sur elle-même et de son salut et du nôtre, quand l'un et l'autre seront réellement cx)mpromis.

Voici comment l'auteur parle de son arrivée à Gallipolis, ou colonie française sur lOhio :

(f Je fus frappé , dit- il, de son aspect sauce vage, du teint hâve, de la figure maigre, de a l'air malade et souffrant de tous les habia tants ; ils ne recherchaient point ma conver- (c sationl...»

Le fait est qu'ils avaient fait une fausse spéculation, qu'ils avaient été trompés; qu'ils étaient établis sur des terres infertiles, dans un climat insalubre, où la fièvre règne plusieurs mois chaque année , et que la convers^ition de M. de Volney n'aurait pas été un remède à

tant de maux. L'auteur déclare qu'il a cru dVilleurs s apercevoir,

« Que les Français n'ont pas la même apti- « tude à former en Amérique des établisse- <( ments agricoles^ que les émigrants d^Angle- « terre, d'Irlande et d'Allemagne... Que tous « les établissements en masxe de villagex , eni< trepris ou formés par des Français sur les « frontières de Canada ou de Louisiane , ont « langui et fini par se détruire quand ces Fran- <x çais ont été abandonnés à leurs seules forces; « tandis que de simples individus irlandais^ <c écossais ou allemands , s'enfonçant seuls^ « avec leurs femmes, dans les forêts et jusque a sur le sol des sauvages, ont généralement a réussi à fonder des fermes et des villages a solides. A i appui de mon opinion, continue « l'auteur , ou plutôt des faits , je vais citer c< l'exemple de la colonie française du posfe « Vincennes, »

Le lendemain de son arrivée au poste Vincennes , il se rend à une audience des juges du canton.

« Dès mon entrée , dit-il , je fus frappé de ce voir l'auditoire partagé en deux races d'hom- « mes totalement diverses de visage et d'habice tude de corps : les uns ayant les cheveux « blonds ou châtains, le teint fleuri , la figure « pleine, et le corps <l*un embonpoint qui anu nonçait la santé et Taisance; les autres ayant « le visage très- maigre y li peau hâve et lan^ « née , et tout le corps comme exténué de a jeûne, sans parler des vêtements, qui annonce çaient la pauvreté. Je reconnus bientôt que (( ces derniers étaient les colons français éta- « blis depuis environ soixante ans dans ce lieu, (f tandis que les premiers étaient des colons « américains qui , depuis quatre à six ans seu- « lement, y avaient acheté des terres qu'ils cul- « tivaient. »

Ce début dit assez que la colonie n'a pas mieux réussi que celle du Scioto. L'auteur indique plusieurs causes de ce mauvais succès; savoir : les mœurs des colons autrefois soldats , ignorants au dernier point, dissipés, jaseurs, dépensiers, étrangers aux usages, aux lois de la vie civile, et surtout le maudit caractère de légèreté, d'inconsidération , de présomption qui parait être, aux yeux de l'auteur, le caractère français. Voici le parallèle que M^ de Volney^fait entre le colon américain au teint

fleuri, et le colon français qu'il a trouvé maigre comme vn Arabe:

0 Le colon américain de sang anglais ou « allemand , naturellement froid et flegma- <n tique , calcule à tête reposée un plan de ferce me; il s'occupe sans vivacité, mais sans <f relâche , de tout ce qui tend à sa création ou ce à son perfectionnement.

ic Le Français , au contraire , avec son acti- « vite pétulante et inquiète , entreprend par « passion, par engouement, un projet dont ce it n'a calculé ni les frais ni tes obstace des; plus ingénieux peut-être, il raille son ce rival allemand ou anglais, sur sa lenteur, ce quil compare à celle des bœufs. Mais TAn- « glais et l'Allemand lui répondent, avec leur a froid bon sens, que pour le labourage, la pa a tience des bœufs convient mieux que la fouce gue de coursiers fringants et pialTants : et , « en effet , il arrive souvent qu'après avoir ce commencé et défait, corrigé et changé; cf après s'être tourmenté l'esprit de désirs et a de craintes, le Français finit par se dégoûter ce et par tout abandonner.

ce Le colon américain, lent et taciturne , ne ce se lève pas de très-grand matin ; mais une ce fois levé, il passe la journée entière à une ce suite non interrompue de travaux utiles : dès ce le déjeûner, il donne froidement des ordres ce à sa femme , qui les reçoit avec timidité et ce froideur, et qui les exécute sans contrôle. « Si le temps est beau , il sort et laboure , ce coupe des arbres, fait des clôtures, etc.; si ce le temps est mauvais, il inventorie la maice son , la grange, les étables, raccommode les ce portes, les fenêtres , les serrures, pose des ce clous , construit des tables ou des chaises , et ce s'occupe sans cesse à rendre son habitatioa ce sûre, commode et propre.

ce Le colon français, au contraire, se lève ce matin, ne fût-ce que pour s'eo vanter; it ce délibère avec ^a femme sur ce qu'il fera y it ce prend ses avis; ce serait min^cle qu'ils fus.cesent d'accord; ta femme commente, conce trôle, conteste ;^ le mari insiste ou cède, se € fâche ou se décourage : tantôt la maison lui ce devient à charge, et i| prend son fusil , va à f( la chasse , ou en voyage, ou causer avec se^s «. voisins. Tantôt il reste chez lui , et passe le a temps à causer de bonne humeur, ou à que^ ce relier et gronder, .Les voisins font des visites

VOYAGES. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

a ou on rendent; voisiner et causer sont , pour a îles Françaii , un besoin d'habitude si impé- (( rieux , que sur toute la frontière de la Loui- « siane et du Canada l'on ne saurait cirer un « colon de cette nation, établi hors de la por- « tée et de la vue d'un autre. En plusieurs « endroits , ayant demandé à quelle distance « était le colon le plus écarté : // est dans te « désert, me répondait-on^ avec tes ours ^ à « une li*'ue de toute habitation^ sans avoir

« PERSONNE AVEC QUI CAirSER.

« Ce trait lui seul est Tun des plus caracté- « risliques et des plus distinctifs des deux « nations. »

Ainsi, suivant M. de Volney , les mauvais succès des Français en Amérique viennent en grande partie de leur caractère. Concevoir des projets et s'y arrêter sans réflexion, tout entreprendre inconsidérément , voisiner et causer quand il faudrait travailler avec persévérance, enfin, consulter sa femme et délibérer avec elle, au lieu de la faire concourir au succès de renti'eprise, tels sont les traits que M. de Volney remarque dans le caractère des I Yajiçais, et auxquels il attribue la langueur de leurs établissements en Amérique. S'il s^élait borné à tirer de ces remarques, justes ou ncn, les conséquences qui en découlent naturellement, il en aurait conclu seulement que le caractère des Français n'est pas propre à la fondation des colonies dans les déserts , ni à la vie presque sauvage ; et cette conclusion n'aurait rien d'humiliant pour nous. Nous nous consolerions de notre inaptitude à la fondation d(» colonies et à la vie de Thonmie primitif, par notre excellence dans la vie sociale; nous nous consolerions de ce besoin de conversation , qui ralentit en Amérique la hache des défrichements, parle plaisir qu'il met dans les relations de la société ; nous nous dédommagerions des terres d'Amérique que nous ne savons pas disputer aux sauvages , et dépouiller de leurs forêts, par la fécondité des nôtres, parla fécondité de nos paroles mêmes, au sein de nos opulentes cités , où les charmes de notice conversation attirent les étrangers de toutes parts, et où l'on peut dire, par cette raison, que notre babil prétendu se vend au poids de ror,^qu'il a une véritable valeur en métal , et qu'il est enfin l'objet d'un commerce qu'on peut dire excellent, puisque la matière

première n'en coûte rien, et que la façon en est un plaisir.

Mais M. de Volney ne se borne pasii nous accuser d'inaptitude à la vie demi-sauvage ; il semblerait , à l'entendre , que nous sommes condamnés à rester éternellement inférieurs aux peuples de l'Europe, dont nous avons quelque raison de nous croire au moins les égaux ; et , selon lui , nous sommes bien loin de pouvoir nous consoler, par notre existence en Europe , de l'affligeante condition de nos colons en Amérique. Voici en effet , comment M. de Volney s'explique sur la différence que met, entre les Français et les nations du nord de l'Europe , le babil des premiers et la taciturnité des autres :

« Plus j'y ai réfléchi , dit- il , plus je me suis « persuadé quc/e silence domestique des Amé- «ricains, ce qui s'entend aussi des Anglais, « des Hollandais et des autres peuples du Nord, « dont ils dérivent , est l'une des causes tes « plus rwlicales de leur industrie , de Irur acativi'é^ de leur réussite en agriculture^ en « commerce^ en arts; avec le silence, ils con- « centrent leurs idées et se donnent le loisir « de les combiner, de faire des calculs exacts « de leui-s dépenses et de leurs rentrées; ils « acquièrent plus de netteté dans la pensée , « et par suite dans l'expression; d'où résulte a plus de précision et d'aplomb dans tout leur « système de conduite publique ou privée. Far <c inverse, avec la causerie et le perpétuel caaquet domestique y le Français évaporb ses « iDKBs, les soumet à la contradiction, suscite « autour de lui des tracasseries féminines, des 0 médisances et des querelles de voisins , et « finit par avoir gaspillé son temps sans résul- « tats utiles à lui et à sa famille. L'on croit que « ces détails sont des bagatelles; mais ils sont « l'emploi du temps; et le temps , comme Ta « dit Franklin^ est ^étoffe dont nous fubria quons ta vie{\), »

Il semblerait, à la lecture de ce morceau, que les arts,- le commerce et l'agriculture, très florissante en Hoflande et même en Allemaj^'ue , sont chez nous dans le néant; or cette opinion est assurément contraire à l'évidence,

(1) Franklin ne dit pas, dont nous fabriquons la vie, car la vie n'est pas de fabrique humaine, il dit : Ccsl Véloffe dont est faite la vie.

et n'a pas besoin d'être discutée. Dans le fait^ c'est une exagération indigne d*nn esprit raisonnable, de présenter les Français comme des machines à paroles , et de leur reprocher tin perpétuel caquet domestique. C'est une idée fausse ou au moins contestable , que Tesprit acquiert plus de netteté par le silence que par la conversation , et s'assure mieux de la vérité par le seul exercice de la méditation que par la contradiction. Enfin y c'est une fausse opinion en morale et en politique^ de croire qu'il est bon de réduire les femmes à l'obéissance passive et à la soumission aveugle , au lieu de les admettre au partage des soins domestiques , et même , comme le dit Montesquieu^ au gouvernement de la famille y qui est leur partage naturel. Si les mœurs françaises sont distinguées par leur aménité, c'est au commerce des femmes que nous en avons l'obligation ; si la société est plus polie , plus douce en France que partout ailleurs, c'est au rang que les femmes y occupent qu'il faut attribuer cet avantage. Et enfin , pour rentrer dans les idées de profit qui ont occupé M. de Volney, si les modes françaises mettent chaque année à contribution tous les pays étrangers , et exercent un inconcevable empire sur Ips nations les moins frivoles, c'est que le sceptre de la mode est chez nous entre les mains de ces femmes chai*mantes à qui toutes les femmes des autres pays voudraient ressembler, à qui tous les hommes voudraient plaire^ et dont partout ils aiment à rencontrer au moins des copies.

La dernière partie de l'ouvrage de M. de Volney contient des observations sUr les sauvages de l'Ajnérique.

L'auteur expose une opinion curieuse sur la couleur cuivrée et sur le défaut de barbe de ces sauvages Presque tous les voyageurs ont regardé ces deux circonstances comme des signes caractéristiques des Américains indigènes. L'auteur, au contraire, prétend . qu'ils naissent blancs, et qu'ils ne maifqu^nt de barbe que parce qu'ils se l'arrachent soigneusement, a N'y ayant, dit-il, de coukmr que par la d lumière, la teinte ou les nuances de la peau a des différents peuples ne sont dues qu'à des a modifications de ce fluide... et, tôt ou tiu*d, a il sera démontré que le noir des Africains a n'a pas d'autre origine. » Ces observations

méritent qu'on prenne la peine ile les vérifier.

L'auteur s'est fort étendu sur les mœurs des sauvages d'Amérique. Ce qu'il en dit confirme ce que tous les voyageurs ont dit de tous les sauvages du monde. Il les représente « isolés « dans leurs villages, pleins de méfiances, de « jalousies , d'embûches secrètes, de vindelte G implacables... Ils vivent sans morale et sans « gouvernement. » Le mot de sauvage disait tout cela.

L'auteur oppose ses observations au fameux discours de J.-J. Rousseau , et s'est attaché à le combattre. Sa réfutation pourra paraître superflue, le système du philosophe genevois étant au moins suranné, supposé qu'il ait obtenu un moment de crédit.

Les sauvages d'Amérique ont rappelé à M. de Volney les Corses, qui n'en diffèrent pas beaucoup à ses yeux ; et les Corses lui ont rappelé Paoli, ses projets de principauté de famille, sa manie de s'asseoir dans un trône, son amitié d'homme d'Etat, et sa politique italienne. Il trouve que la Corse persiste dans un état do barbarie et de demi sauvagerie; ce qu'il attribue en grande partie aux propriétés communales, et au système d'abrutissement suivi si longtemps par l'ancien gouvernement génois.

Cependant il reconnaît qu'il ne manque à la nation corse,

« Que cinq ou %ix institut icns fondamentales* « calculées sur la situation, pour en faire un a peuple aussi policé qu'aucun autre. Il a des « moyens intellectuels, continue l'auteur, aussi « parfaits que j'en aie rencontré dans aucun tt pays , et son sol est beaucoup plus productif « que l'on n'en a communément l'opinion, a Mais ti'ouver en trois siècles trente années 0 continues d'un gouvernement pacifique et a législateur, voilà le bienfait dont les dieux « furent toujours avares. »

Des sauvages et des Corses, l'auteur passe aux anciens peuples si vanté> de la Grèce et de tltafie. Et, chose assurément inattendue, il trouve une frappante analogie entre eux et les sauvages du nord de l'Amérique.

a Je retrouve, dit-il, dans les Grecs d'Hoa mère, surtout dans ceux de son Iliade, les « usages, les discours, les mœurs des Iroquois, « desDelawares , des Miâmis. Les tragédies de a Sophocle et d'Euripide me peignent presque a littéralement les opinions des hommes rou-

wtixMf^^ji^^LJLr^ r,n

VOYAGES. —NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

a ges, sur la nécessité, sur la fatalité, sur ia mi- « sère de la condition humaine^ et sur la du- « reté du destin aveugle. »

Il trouve, dans le commencement de Phistoire de Thucydide, une grande variété et une réunion remarquable de traits de ressemblance entre l^s sauvages et les Grecs gui ont existé urant et depuis la guerre de Troie jusqu'au

SIÈCLR où ÉCRIVAIT CET HISTOBIBN.

Après en avoir cité plusieurs passages, qu'il ju^e tous applicables aux sauvages de TAmélirjue, il fait la réflexion suivante :

« On ferait un ouvrage extrêmement instruc- « tif, si Ton considérait et si Ton représentait i( sous ce point de vue de comparaison This- « toire fie l'ancienne Grèce et de l'ancienne « Italie...; on sentirait que les anciens Grecs « furent de vrais sauvages de la même espèce a que ceux d'Amérique... Par ces comparai- « sons, on expliquerait... les mœurs et les coutt tûmes de ces temps inhospitaliers, où tout « étranger était un ennemi , où tout brigand « était un héros; où il n'existait de lois que la « force, de vertu que le courage guerrier; où u toute tribu était une nation, toute réunion de a barraques une métropole. L'on verrait, dans « cette époque d'anarchie et de désordre de la « vie sauvage, l'origine de ce caractère d'or- « gueil et de jactance, de perfidie ctde cruauté, 'tf de dissinmiation et d'injustice, de sédition et c< de tyrannie que montrèrent les Grecs dans a le cours entier de leur histoire : et l'on y M verrait la source de ces fausses idées degloire « et de vertus, accréditées par les poètes et les « rhéteurs de ces temps farouches, qui ont fait « de la guerre et de ses lugubres trophées le u but le plus élevé de l'ambition humaine , le a moyen le plus brillant de la renommée, Tob- « jet le plus imposant de Tadn^iration de la a multitude ignorante et trompée : et parce tf que dans ces derniers temps surtout nous « avons pris à tAche d'imiter ces peuples , et « que nous regardons leur politique et leur « morale, à l'égal de leurs arts et de leur « poésie, comme le type de toute perfection, « Use trou te en dernier résultat que c'est aux « mceurs et à l'aspect des temps sauvages et « barbares que notre culte et nos houtmages « sont adressés, »

Toute cette partie de l'ouvrage porte sur nue erreur très- frappante ; c'est celle de sup-

poser que les anciens peuples si vantés de la Grèce et de Fltaiie, ces mœurs, ces vertus anciennes, cet esprit auxquels notre culte et nos hffmmagcs stnt adressés, sont les peuples, les esprits, les mœurs des Grecs des temps chantés par Homère, célébrés par Sophocle et Euripide, décrits dans le commencement de l'Histoire de Thucydide. Or ce ne sont ni lesGrecs, vainqueurs de Troie, ni les Romains, ravisseurs des Sabines, qui sont si vantés par.ni «#««.<, et les objfts de votte culte; ce sont les Grecs de Salamine, de Platée, des Thermopyles; les Grecs cultivant la philosophie et les arts ; ce sont les Romains des beaux jours de la république, les Romains conquérants, législateurs et polis (1). Que les premiers Grecs et les pre-

(1) M. de Volney cite Tartide Vï de Thucydide, comme très-applicable aux sauvages. Cet article commeuce par as mots : — « Saus dêfeitse dans leurs demeures, 8aQ»sûielé dans leurs voyages, les Ga'cs ne quiUaient point les armes. »— Cet article se rapporte à des temps fort éloignés de celui où vivait Thucydide; l'article précédent, dont celui-ci n'est que la continuation , commerce par anciennement.,. L'article VI lui-même porte la preuve que fhucydide ne parlait que d'usages très-anciens de son temp«, puisqu'on y lit ces mots : «— Lea endroits de !a Grèce où les coutumes sont çncore en vigueur, prouvent qu'Ufut un temps où des coutumes semblables y régnaient partout. • — En effet, dans l'intervalle de cette époque à celle où écrivait l'historien, le luxe, fruit de la civilisation, avait di'jà lui-même varié et subi l'empire des modes. — « Il n*y a pas encore longtemps, dit Thucydide, que chez eux les vieillards de la classe des riches ont cessé de porter des tuniques de lin, et d'attacher des cigales d'or dans Ivs nœuds de leur chevelure , rassemblée sur le haut de la UHe. •

M. de Volney cite une pa tie de l'article X de Thucydide , pour prouver que Sparte ressemblait à une peuplade de sauvages; et voici sa citation: - • Sparte n'est pas compr.^ de bâtiments contigus; mais la population y est distribuée par bourgades, suivant l'ancien usage de la Grèce. • ~ Si M. de Volney avait lu l'arlic'e en entier, tt sans distraction , il y aurait vu tout autre chose. Voici comme il fautle lire :^ Comme la ville nVst pas composée de bâtiments contigus, dit Thucydide, comme on ne recherche ta magnificence, ni dans les temples ni dans les autres éd\fices ( l'auteur avait dit plus haut, art. VI : Les lacédëmoniens furent les premiei's éprendre des vêtements simples, tels qu'on les porte aujourd'hui : par où Ton voit qu'ils s'étaient fait une loi de la simplicité) , et que la population y est distribuée par bourgades, suivant l'ancien usage de la Gri*ce, elle paraitrail tfien au-dessous nE CE QUELLE EST... C'csl moiHs t'apporence dcs villes

mîers Romains aient ressemblé aux hommes rouges et aux Iroquois , cela peut être ; mais il n'y a rien de commun entre ces sauvages et les Miltiade^ les Socrate, les Périclès, les Scipion^ les Paul-Éuiile^ les Cicéronet les Galon. Que dans la politique ou dans les guerres des Romains et des Grecs policés, on retrouve quelquefois des traces de barbarie, peu importe ei core ; la civilisation des États ne les tire pas de l'élat de pure nature dans leurs relations réciproques; surtout file ne préserve point les |>euples de ces passions violentes où ils sWfranchissentde tous les liens de la raison et de la morale ; mais dans les occurrences où ces passions se déchaînent ainsi^ ce n'est pas la corruption du sauvage, c'est la nature humaine qui se montre. Quel est le degré de civilisation où les sociétés politiques^ sans autre lien que leur propre volonté, se sou nettront à une paix piîrpétuelle ; où les hommes seront toujours modérés dans la guerre; où les enfants naîtront soumis aux règles, aux bienséances, et ne seront pas, comme des sauvages, capi icieux, vindicatifs et opp esseurs, quand ils pourront être les plus forts? Quel est le degré de civilisation où il faudra parvenir pour que le dévoutment de sa vie à la défense de son pays, siit assez facile et assez général pour n'être pas glorieux ? Nous Tignorons. Si le respect et l'admiration pour l'héroïsme militaire étaient, comme le pense M. de Volney, chez les Grecs et chez les Romains, des traces des mœurs et de lesprit sauvages, il faudrait que nous nous accusassions nous-mêmes de ces mœurs et de cet esprit ; et c'est à quoi nous aurions peine à nous résoudre. En attendant que M. de Vol- Aey nous dise à quel degré de perfection doit parvenir un peuple pour mériter ce titre de luition civilmeCy qu'il refuse aux Grecs et aux Romains , nous sommes autorisés, par la raison et la justice, à le garder et à le leur conseiTcr.

gu*U faut considérer , que leur force, * —Thucydide, daus Tarlicle cité , a donc eu pour objet d épargner à la postérité Terreur même où M. de Volney est tombé. Au reste , daus l'article suivant , il parle des arts, des vaisseaux, et de Topulencc de Corinihe dans des temps déjà /or/ anciens^ alors qu'il écrivait. Ainsi toul concourt à éloigner l'application que M. de Volney sest cru en droit de faire.

Avant de passer à Texamen du style de Touvrage, nous rapporterons un morceau curieux et instructif sur les idées religieuses des sauvages. L'auteur soupçonne à ces idées une origine commune avec celles des nations orientales, et cette origine, il l'indique dans la nature de l'homme, qui, étant la même sur toute la terre, a dû produire des opinions sembhibles concernant les causes des biens et des maux répandus sur la vie.

« Il me parait, dit l'auteur, que les sauva- « ges composent assez généraU*ment leur théoce logie de la manière suivante :

« Un grand manitou ou génie supérieur qui a gouverne la terre et les météores aériens, a dont l'ensemble visible compose tout Tuni- « vers pour un sauvage.— Ce grand manitou , « placé en haut sans qu'on sache trop où, ré- « git le monde sans prendre beaucoup de « peine, donne la pluie, le beau temps, le « vent, selon sa fantaisie, fait quelquefois du « bruit (du tonnerre) potir se désennuyer, ne « s'inquiète pas plus des affaires des hom- « mes que de celles des autres êtres vivants « qui peuplent la terre ; il fait le bien sans y « attacher d'importance , laisse faire le mal a nom en troubler son repos ; et au demeurant, « livre le monde à une destinée ou fatalité dont a les lois sont antérieures et supérieures à tout. « La plupart de ces peuples lui donnent le a nom ou répithète de Maitre de ta vie, ou a de celui qui nous a faits; mais cette dénomi- « nation pourrait bien venir des missionnaires. « Sous son commandement sont d'innombra- ' « blés manitous ou génies subalternes qui peua plent l'air et la terre, président à tout ce qui « arrive , et ont chacun leur emploi distinct, cr De ces génies, les uns sont bons, et ceux-là a font tout ce qui se passe de bien dans la na- «ture; les autres sont méchants, et ceux-ci a causent tout le mal qui arrive aux êtres vi- « vants. C'est à ces derniers génies de préfé- «rence, et presque exclusivement, que les a sauvages adressent leurs prières , leurs of- « fraudes propitiatoires, et ce qu'ils ont de a culte religieux; leur but est d'apaiser la « malice de ces ntanitovs, comme l'on apaise a la mauvaise humeur des gens hargneux et «envieux; ils n'offrent rien, ou que très-peu « de chose, aux bons génies, parce qu'ils n'eu a feront ni plus ni moins de bien, ce qui prouve

^^^ VOYAGES. — NOTICES SUR QUELQUES OUVRAGES

« combien Lvcrècp. a eu raison de dire ; Pria mus in orbe deosfecil Hmor.

«C'est Japeurqiiid*abord peupla de dieux Je monde.-

c< Cette peur des mauvais génies est une de «leurs pensées les plus habituelles, et qui « les tourmente le plus; leurs plus intrépides « guerriers sont , à cet égard, comme les fem- « mes et les enfants ; un songe, un fantôme vu «la nuit dans le bois, un cri sinistre, alar- « ment également leur esprit crédule et su- « perstitieux : mais comme partout où il y a « des dupes il croit des fripons (I ), l'on trouve « dans chaque tribu sauvage quelque jon^/ewr « ou prétendu magicien qui fait le métier d'ex- « pliquer les songes, et de négocier avec les « manitous les demandes et les affaires de « chaque croyant. Les missionnaires ont une « aversion particulière pour ces jongleurs , « qu'ils traitent de charlatans, d'imposteurs ^ « de fripons; elles jongleurs, qui les appel- « lent supplanteurs envieux, leur rendent les « mêmes sentiments. »

Nous passons à l'examen du style. Il n'est pas aussi correct qu'on avait droit de l'attendre d'un membre de la classe qui , dans l'Institut, remplace l'Académie française. C'est surtout dans la partie politique et morale que celte imperfection se fait sentir.

On y trouve beaucoup de néologismes : tels sont les mots d^alacritéj de sauvagerie , d'àpologiser, de panégyriser, d'immigration, de colonisement.

On pourrait y citer plusieurs barbarismes, tels que le mot de déiraetation , que l'auteur emploie au lieu de détraction.

Beaucoup de verbes neutres sont employés comme verbes actifs. Le Français évapore ses idées; la nation américaine a rétrogradé des principes de sa formation : cela peut être appelé des solécismes. C'est un solécisme et une battologie de dire que les sauvages, dans les supplices, accusent leurs ennemis d'ignorance à savoir t^nirtnenfer. C'est un solécisme de dire, «Je vais entrer dans les détails nécessaires à faire connaître leur marche respective.» C'en est un de dire, « Je considéi*ais les habi-

(I) Les fripons viennent avant les dupes : Fauteur aurait dû dire : parlmU où il y a des hommes disposés à être dupes, etc.

tudes, les mœurs résultant de ces occupations. » C'en est un de dire, « Suivant la méthode que je crois la plus riche en résultats (relie par ordre de matières) , je considérais, etc. » Celle par ordre , est une faute. Celui , celle étant des adjectifs démonstr*tt*fs qui n'indiquent qu'une chose ou une personne en général, ne peuvent jamais être séparés du mot qui ou que; celui qui, celle qui ou que. Tous les grammairiens sont d'accord sur ce point, et l'on ne trouvera jamais dans nos bons écrivains celui ou celle joints à un nom ni substantif ni adjectif, ti'est un solécisme, enfin, de dire que les Anglo- Américains conservent envers nous une forte teinte des préjugés de leur métropole originelle.

Il y a des mots employés à contre-sens : tel que celui-ci qui se trouve à la suite de la phrase dont nous venons de citer le premier membre : « Préjugés, reprend l'auteur, fomentés par les guerri's du Canada, faiblement altérés par notre alliance dans l'insurrection : d altérés ne se prend qu'en mauvaise part ; il fallait atténues. C'est un contre-sens de dire : «Le brillant succès de mon Voyage en Egypte me donne U présomption de la défaveur » ; il fallait l'é^/»r^ hension; ou si par présomption l'auteur youlait dire : me donne lieu de présumer, on me fait regarder comme présumabie, il fallait dire: est à mes yeux une présomption de défaveur; car me donne la présomption, veut dire me donne un sentiment présomptueux. Dans la même phrase l'auteur dit : « Trop d'éloges accumulés sur un livre finissent par lassf r la bienveillance sur l'auteur.» Les éloges peuvent être accumulés sur un livre, les lauriers sur une tête ; mais la bienveillance ne pose , ne pèse ni ne se lasse sur les personnes. La bienfaisance agit sur les personnes, la bienveillance s'intéresse pour.

On rencontre souvent des expressions impropres , telles que celle-ci : a Les Américains chérissent Tusage du thé très-chaud. 0 On peut aimer le thé chaud ; on chérit ses parents, ses amis, sa maîtresse.

On rencontre des expressions qui joignent à l'impropriété l'affectation, et qui se trouvent encore embarrassées dans des constructions vicieuses. L'auteur, parlant des motifs de son voyage en Egypte, dit « qu'il n'en avait pas d'autres que d'employer le temps d'une jeunesse inquiète et active à se procurer des con-

naissances d'un gnnre neuf, el ^ embellir par tUes le reste de sa vie, d'une auréole de considération et d'estime.» L'on accorde une auréole à la gloire , parce que le propre de la gloire est de briller; mais la considération a plus de solidité que d'éclat. L'estime est dans ceux qui Taccordent, comme la considération et la gloire dans ceux qui l'ont obtenue ; on ne voit donc pas comment un auteur peut ùrilier fie Vfstiiiie de ses lecteurs. On conçoit bien qu*un auteur ait une auréole; mais comment placer une auréole autour dt». la vie et du reste de la vie? Enfin, la construction de la phrase peut nuire à la clarté du sens, en liantces mots, le rfste de sa vie d'une auréole, au lieu de lier ceux-ci : embellir d*v7ie auréole.

Autre exemple de mots impropres dans des constructions incorrectes : L'auteur, après avoir dit dans sa préface qu'une épidémie d^ammosite co\\\XQ les Français, lui imposèrent la loi de quitter les États-Unis, ajoute : « Ce serait peut-être ici l'occasion de me plaindre desriolentes atlaqucs jjubliques, dirigées contre moi, dans les derniers temps de mon séjour, sous l'influence d'un personnage tout-puissant. Mais l'élection de iSOI, en faisant justice de celte de 1 797 (c'est-à-dire , M. Jefferson ayant été nommé à la place de ^1. Adams), m'a rendu une indemnité mffisante. » Les trois adjectifs v^iolenteSy publiques y dirigées, qui sont accumulés sur le substantif attaques^ sont une incorrection que l'auteur aurait évitée en dis.int : Les violentes attaques, publiquement dirigées, etc. h'a rendu une indemnité , n'est pas français. On rend justice, mais on paye une indemnité.

Oi) rencontre des liaisons de mots qui sont très- malheureuses. Par exemple, celle-ci: (f Mon opinion sur la Louisiane a reçu la plus haute des approbations. » Elle rappelle ce vers :

S'il n'est pas des plus beaux , il est des agréables.

Voici une phrase où l'oreille est étrangement offensée : Dans la préface , l'auteur découvre le vaste tableau qu'il aurait pu tracer des mœurs américaines, s'il avait eu le loisir nécessaire. Il aurait montré « que ce qui s^y est fait de bon et d'utile (dans les États Unis), que ce qui y a existé de liberté civile, de sûreté de personne et de propriété, a plutôt dépendu des habitudes populaires et individuel-

les, delà nécessité du travail, du haut prix de toute main-d'œuvre, que à*aucune habile mesure y d'aucune sage police du gouvernement : que sur tous ces chefs la nation a rétrogradé des principes de sa formation. » Que ce qoi s'y bst.... Quk ce qui y a Exis. . • . sont des hiatus insupportables. Nous ne disons rien de sûreté depersonncy pour sûreté des personnes, ni dhiucune habile, d'aucune sage ; ni enfin de rétrogradé des principes sur des chefs.

Il y a des phrases où la logique semble peu respectée. L'auteur opposant les motifs de son voyage en Amérique, à ceux de son voyage d'Egypte , s'exprime ainsi : « Dès l'an lll , au contraire, lorsque je m'embarquais au Havre, c'était avec le dégoût et l'indifférence que donnent le spectacle et l'expérience de l'injustice et de la persécittion. » (L'auteur avait été dix mois en prison, jusqu'après le 9 thermidor). Cette phrase présenta des idées contradictoires : d'abord, le dégoût et Vindifférence sont deux états de l'àuie qui s'excluent mutuellement; ensuite était-ce pour l'Amérique que le spectacle et l'expérience de la persécution exercée en France avait donné du dégoût et de l'indifférence à l'auteur? Cela n'eût pas été trop juste. El en ce cas, pourquoi aller en Amérique? ÉUit-ce pour la France? C'eût été trop d'indulgence : car le spectacle et Vexpérience de la persécution doivent produire indignation Bt soulèvement, et non dégoût et indifférence.

il se trpuve encore une mauvaise association d'idées dans cette phrase : « Depuis l'avénement de M Jefferson à la présidence, les fédéralistes n'ont cessé de l'assaillir d'invectives dans les papiers publics; et telle est (continue l'auleur) « la solidité des principes sur lesquels il opère^ qu'il a tout laissé dire, sans que son caractère en fût ébranlé dans l'opinion pwft/iV/î*/»; peut-être môme s'y est-il affermi. »

Le caractère de M. Jefferson est en lui, et ne peut être ébranlé qu'en lui : on ne conçoit pas pourquoi l'auteur le place dans l'opinion publique.

Que dirons-nous de Forthographe que l'auteur s'est faite pour écrire tous les noms de personnes et de lieux en Amérique? Il s'est conformé, dit il , à la prononciation anglaise ; et le nom de Washington ne se rencontre dans son

VOYAGES. — NOTICCS SUR QUELQUES OUVRAGES

ouvrage qu'écrit ainsi: Oua-chinn-tonn. Le but ! de M. de Volney a été de pn' server les Français du danger de dire Vnzingvptnn; mais ii les a jetés dans un autre. Tous ceux qui liront son livre , ou le reliront sans se rappeler sa préface ou sans l'avoir lue, pourront très-bien ne pas se douterqu'il parle du héros de l'Amérique quand il parle de Oua-chinn-tonn. Les Anglais et Américains ne reconnaîtront jamais leur Washington à ce mot tartare ou chinois de nouvelle fabrique; car s'ils lisent ce mot à l'anglaise, comme nous lisons Washington à la française^ ils diront Ouai-cheinn-tonn. Il nous importe fort peu en France de prononcer à l'anglaise les noms anglais ou américains^ et il nous importe beaucoup de suivre l'orthographe sous laquelle nous sommes assurés de reconnaître et de faire reconnaître aux étrangers ceux de leurs compatriotes dont nous parlons. Si l'opération que M. de Volney fait sur les noms américains, pour en assurer l'exacte prononciation en France, était avantageuse aux Américains , pourquoi ne la feraient-ils pas eux-mêmes sur leur propre nom quand ils sont chrz nous? Or, certainement M. Léwingston n'écrira jamais ses cartes de visite à Paris avec d'autres lettres que celles qu'il emploierait à Philadelphie. M. de Volney lui* même serait-il bien aise qu'en Amérique et en Angleterre, où son nom se prononce Quaivety on ne le désignât plus dans les livres où Ton parlera de lui y et dans les traductions que l'on fera de ses livres, qu'avec cette orthographe? C'est par l'orthographe, et non pai» la prononciation , que les noms propres sont fixés, et ce n'est que par une orthographe identique dans toutes les langues que peut être constatée Tidentité des noms. Chez toutes les nations, on lit et on écrit plus les noms des étrangers qu'on ne les prononce , et on les prononce mille fois plus devant ses conc** toyens, de qui l'on est entendu quand on prononce à leur manière, que devant des étrangers, à qui l'on peut causer quelque surprise ou quelque méprise par une prononciation différente de la leur.

Quoique la correction soit la première condition du bon style, elle n'est pas la seule; ainsi , nous ne surprendrons pas en disant que l'ouvrage de M . de Volney renferme des beautés de style, malgré ses incorrections. Voici un

morceau qui , par sa beauté, peut faire pardonner bien des fautes. C'est le résumé que l'auteur fait lui-même du chapitre où il décrit ce qu'il appelle la physionomie de l'Amérique. Nous en avons déjà cité plusieurs phrases.

«Une forêt continentale , presque univer- (c selle; cinq grands lacs au nord; à Touest, de « vastes prairies ; dans le centre , une chaîne u de montagnes dont les sillons courent paa rallèlement au rivage de la mer, à une disa tance de vingt à cinquante lieues, versant à « l'est et à l'ouest des fleuves d'un cours plus <c long, d'un lit plus largo, d'un volume d'eau a plus considérable que dans notre Europe, la (c plupart de ces fleu\es ayant des cascades a depuis vingt jusqu'à cent quarante pieds de « hauteur, des embouchuresspacieuses comme « des golfes. Dans les plages du sud , des ma- « récages continus/>eii^an/ plus de cent lieues; « dans les parties du nord, des neiges pena dant quatre et cinq mois de Tannée ; sur une a côte de trois cents lieues, dix à douze vila les, toutes construites en briques ou en « planches peintes de diverses couleurs, cona tenant depuis dix jusqu'à soixante milleftmes; a autour de ces villes, des fermes bâties de a troncs d'arbres, environnées de quelques « champs de blé, de tabac ou de maïs , cou- « verts encore la plupart de troncs d'arbres « debout , brûlés ou écorcés. Ces champs, séa parés par des barrières de branches d'arbres a au lieu de haies ; ces maisons et ces champs a encaissés , pour ainsi dire, dans les massifs (f de la forêt , qui les englobe; diminuant de a nombre et d'étendue à mesure qu'ils s'y a avancent, et finissant par n'y paraître, du « haut de quelques sommets, que de petits « carrés d'échiquier bruns ou jaunâtres inscrits « dans un fond de verdure. Ajoutez un ciel « capricieux et bourru , un air tour à tour a très -humide ou très -sec, très- brumeux ou a très-serein, très-chaud ou très-froid, sivaria- « ble , qu'un même jour offrira les frimas de a Norwége, le soleil d'Afrique , les quatre saia sons de Pannée ; et vous aurez le tableau il physique et sommaire des États-Unis. »

Assurément ce tableau a de la grandeur et de l'éclat , et il en coûterait peu à celui qui peut écrire ainsi, de mettre dans son style cette pureté qui a si souvent tenu lieu de tout autre mérite, à la médiocrité.

Il est temps de conclure enfin sur l'ouvrage de M. de Volney. Quelle opinion parait devoir en rester dans le public?

La partie géographique, qui fait le fond du livre^ sera toujours remarquable, sinon par la justesse ou la nouveauté des observations , du moins par la méthode qu'a suivie Tauteur; par la multitude infinie d'objets auxquels il a étendu ses remarques; par la manière dont il les a distribuées et' classées; par la lumière quil fait réfléchir de toutes les parties sur un grand ensemble.

Dans la partie morale et politique, nous avons trouvé (qu'il nous soit permis de le dire) de rhumeur, de l'injustice, des paradoxes ; mais cette humeur est souvent colle d'un homme de bien ; cette injustice est ordinairement cplle d'un ami de l'humanité ; ces paradoxes sont en général ceux d'un esprit libre (les préjugé» dominants. Sil est vrai qu'en général les hommes sont les ennemis d'euxm^mes, Chamfort n'avait pas tort de dire : Quiconque n'est pas misanthrope à quarante tMfiSy n'a pas aùné tes hommes; et M. de Volney trouvera Texctise de son humeur dans cette maxime où Chamfort trouvait l'excuse de son caractère. S'il est vrai, d'un autre côté, qu'aujourd'hui l'audace et les clameurs de quelques sycophantes ont jeté la terreur dans tous les esprits, et que, par la licence effrénée de leurs écrits, ils exercent une véritable oppression sur les hommes qui se sont piqués de plus d'indépendance, il faut savoir gré à l'écrivain philosophe qui brave ces ennemis de la raison, et honorer en lui la hardiesse de X erreur même.

A l'égard du style de l'ouvrage , nous répétons que les beautés y couvrent une grande partie des incorrections. Le talent de l'écrivain se fait encore sentir au milieu de ses négligences. L'auteur réussit mieux à faire des tableaux d'histoire naturelle qu'à manier les idées morales et politiques. Mais dans toutes les parties, su méthode est belle ; partout la distribution des faits et des idées est heureuse, tous ses développements ont de la grandeur. Il y a peu d'abandon, mais de la vigueur, dans ses mouvements; il y a de la dureté, main du relief, dans ses couleurs. Son talent a plus de nerf quand il censure et quand il blûme , que de grâce quand il loue et de chaleur quand il approuve : le trait satirique se glisse quelque-

fois entre ses leçons de morale ou de politique ; mais rarement ce qu il écrit est au-dessous de la gravité du sujet, et de la dignité d'un écrivain qui sent en lui-même la force du talent , de l'instruction et du coui âge.

On nous reprochera peut-être d'avoir donné trop d'étendue à l'examen du nouvel ouvrage publié par M. de Volney. Voici nos raisons :

D'abord nous avons pensé que les fautes contre la langue étaient d'un dangereux exemple dans la bouche d'un académicien, et que des erreurs en morale et en politique pouvaient emprunter une funeste autorité de la considération d'un magistrat qui s'est distingué à l'assemblée constituante.

Notis avons cru aussi qu'il ne nous convenait pas de rendre compte d'un livre où sont attaqués les anciens qui sont nos modèles, les Américains nos amis, les Corses nos compatriotes, les femmes nos compagnes et souvent nos guides ; où le caractèredes Français même et l'esprit national sont maltraités, sans opposer quelques réflexions à l'injustice de l'auteur. Trop ménager un livre qui nous maltraite, c'eût été nous maltraiter nous-mêmes.

D'un au're côté, le britlant succès du Voyage de M. de Volney en Egypte (nous nous servons de son expression), nous a paru condamner les journaux à un examen sévère du Voyage en Amérique; car les éloges doimés à ce premier ouvrage auraient trop puissamment accrédité le blâme que répand le second sur les principaux objets de nos affections; le bien qu'on a dit de l'un aurait donné trop de poids au mal que l'autre dit de tout le monde.

M. de Volney nous imposait cette sévérité par le langage même qu'il a tenu dans sa Préface. Il dit que « le brillant succès de son premier ouvrage lui donne la présomption de la défaveur pour le dernier ; que les éloges accumulés sur un livre lassent la bienveillance sur l'auteur; qu'en tout temps il existe de ces Athéniens qui donnent la coquille noire, uniquement par l'ennui d'entendre toujours dire du bien de ce pauvre Aristide. » M. de Volney, en tenant ce langage, a imposé aux journalistes l'obligation de montrer, par une critique fort développée, que les éloges accumulés sur son premier ouvrage, ont plutôt affaibli la sévérité qu'il aurait dû toujours exercer sur luimême , que lassé la bienveillance de ses lec-

VOYAGES.— NOTICES SLR QUELQUES OUVRAGES

teiirs pour sa personne ; que, trop confiant dans ses succès, il s'est relâché de son inipartialité plutôt qu'il n'a lassé la justice du public; que c'est pour n'avoir point imité Aristide, et non |K)i.r avoir trop ressemblé à ce grand homme, qu'il recevra la coquille noire ; et qu'enfin les Français qui la donneront ne sont pas, comme la populace d'Athènes , des ennemis aveugles de la justice et de la raison.

D'ailleurs, nous avons été bien aise de saisir une occasion si favorable de donner un exemple de critique à la fois sévère et bienveillante, dans urt temps où l'on n'a pas rougi de mettre en principe qu'on devait juger les ouvrages par le personnel des auteurs, et où l'on a mis en pratique de calomnier d'avance les personnes, pour qu'il n'y ait point d'incertitude dans le jugement des ouvrages.

Enfin, nous avons considéré que le temps dont nous disposerions pour l'ouvrage de M. de Volney, écrivain célèbre, ne serait disputé ou réclamé par aucun autre ouvrage de quelque intérêt : car il faut le dire, les lettres sont en ce moment frappées de stérilité, tous les travaux littéraires sont arrêtés, toutes les plumes sont glacées, une sorte de terreur règne dans les esprits. Et faut-il s'en étonner? La licence de quelques journaux perturbateurs, accueillis par l'esprit de parti qu'ils alimentent, exerce sur la presse une odieuse tyrannie. Tous les essais sont repoussés, tous les succès contestés^ toutes les réputiitions attaquées, tous les établissements d'instruction publique assiégés, les lumières, la gloire du grand siècle qui nous a vus naître , décriées. On ne sait où prendre des modèles, on ne sait où trouver des juges. On ne peut, on ne veut désapprendre ce que cent années ont enseigné d'utile et de beau, et l'on sent d'un autre côté qu'il serait dangereux de laisser voir ces nobles richesses. Une espèce de tribunal révolutionnaire étouffe la raison, et fait avorter les talents entre le siècle qui vient de finir et celui qui commence, inspirant la double crainte et de partager les reprocher dont il accable l'un, et d'attirer les persécutions dont il ose armer l'autre. Telle est aujourd'hui la situation de la httérature et des sciences.

On dit que , parmi les ennemis de la raison et de la gloire nationale, il se trouve des hommes consacrés au plus respectable ministère.

Certes, si la calomnie, l'injure, l'impudence ont des autels parmi nous , il est croyable que cette ligue en réunit les pontifes. Mais si l'on parie d'hommes consacrés à cette religion dont la morale ne respire qu'indulgence, bonté, amour des autres, ce ne peut être que d'indignes apostats.

(Journal de Paris, ées 18, 19, 20, 24, î5 et 29 nivôse an xii. — 9, 10, 1 1, 12, U, lô et 2U janvier 1804.)

D'VN OUVRAtiB SUR LA POUCB DE LONDRES.

Les Anglais et les Allemands observent, évaluent, recueillent et classent exactement tous les faits qui peuvent être saisis par la pensée. Aussi, entre les savants de ces deux pays , les questions de politique , les questions même de morale se vident plus aisément et plus complètement que parmi nous. Pour eux, les discussions aboutisse nt toujours à.des calculs; à ce terme , il est bien difficile de ne pas s'entendre ; et c'est ainsi que toute bonne discussion doit finir. Ou peut compter entre les ouvrages utiles que possède l'Angleterre en ce genre, celui qu'on annonce sur la police de Londres. En voici quelques résultats :

Ce qui est volé annuellement dans cette capitale est estimé 2 millions de livres sterling.

La part des filous et des escrocs, dans la masse des richesses mobiliaires de Londres, est à peu près du centième de leur valeur.

Tous les matins, 20,000 personnes se lèvent à Londres sans savoir où elles coucheront le soir, comment elles vivront le jour.

On compte 5,204 cabarets à bière ou à eaude-vie qui servent de repaires aux filous.

On compte 3,000 boutiques dans les quartiers éloignés, où l'on vend les effets volés, depuis les clous jusqu'aux diamants.

On compte 50,000 femmes publiques, et 2,000 maisons de prostitution.

En quatre ans, il est sorti des prisons 12,000 personnes, qui totUes^ dit-on, avaient mérité la potence, etc.

Si chaque nation, chaque ville, chaque village faisait ainsi son compte, on pourrait trouver, dans le rapprochement et la comparaison de ces tableaux, des règles assez sûres pour juger les mœurs des diverses agrégations d'hommes; et par leurs mœurs, l'influence de lem»

QUI ONT PARU DE 1796 A i804.

constitution, de lourréunion en plus ou moins grandes masses, de leurs occupations, etc. Si nous avions un état de Paris bien calculé et bien authentique, nous pourrions en tirer un grand avantage indépendamment de toute comparaison : ou nous ressentirions un salu-

taire effroi à son aspect , ou nous jouirions avec un orgueil tranquille du l)onheur de vivre dans une cité où les jouissances sont sans mesure , et où la corruption n'est pas au dernier terme.

(Opuscules, lome l'*'', page 238.)

lî— RELATIONS DE QUELQUES VOYAGES DE M. ROEDERER (I).

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