AU DIRECTEUR DU JOUR?(AL DE PARIS
Des montagnes des Vosges, département de la Meurthe , le 36 germinal an iv.
— 9 avril 1796.
J*ai été étonné, dans mon voyage de Paris ici, de voir la culture aussi soignée, aussi étendue, aussi i>erfectionnée que je Tai trouvée sur toute ma route. J'ai vu dans la partie de la Champagne , nommée autrefois pouilleuse y et surtout dans les montagnes où je suis, c'està-tlire à cent lieues de Paris, plus déterres ensemencées qu'en 1789, et même des défrichements, que j'étais loin d'espérer dans des temps plus heureux.
Comment expliquer cet amendement de la culture au milieu d'une guerre désastreuse, et malgré une dépopulation effroyable ?
Par un seul fait , mais un fait important, qui sera le remède à bien des maux , et la source d'immenses avantages, si Timpéritie ou la férocité ne travaillent point à empêcher son heureuse influence : ce fait est l'enrichissement de Fagriculteur.
Et d'où vient l'enrichissement de Tagriculteur? Ceci n'est point un mystère. Il procède de causes bien connues, et de la division des grandes propriétés :
i° Depuis trois ans, il ne paye point d'impôts, ou n'en paye qu^en papier, ce qui revient au même;
2" Depuis trois ans , il ne paye point de rente au propriétaire, car ici comme à Pimpôt, je compte le papier pour rien ;
3*» Depuis trois ans , il n'a vendu que la
tl) (yote de Védïlcur.) Tout ce qui est relatif aux ▼oyages de mon père à Naples et en Espagne, est inséré à sa place dans le commencement de ce volume el dans le précédent.
portion de ses produits qu'il a trouvé à vendre en numéraire métallique; et il a élevé des bestiaux pour consommer les denrées qu'il a voulu soustraire au maximum, ou à l'échange contre des assignats.
Cette dernière source de sa richesse est incontestable. U est notoire que, malgré l'énorme consommation de viande opérée depuis la guerre par douze cent mille hommes qui, en temps de paix, n'en mangeaient point, jamais il n'y a eu tant de bestiaux en France qu'à présent. On sait aussi que les bestiaux sont non-seulement une richesse par euxmêmes , mais encore un moyeu de fécondité pour les terres. Multiplication de bétail, c'est augmentation d'engrais, c'est augmentation de blé. Depuis trois ans donc l'agriculteur a accru son capital de presque tous ses produits, et l'a placé sur lui-même de la manière la plus avantageuse.
Je sais tout ce qu'on peut dire de l'injustice du fermier envers le propriétaire ; mais cette injustice n'aura pas moins été profitable à l'État; et cette vérité est bonne à répandre, parce qu'elle peut ravir aux ennemis de la république l'espérance de sa ruine, et rendre le courage et l'espérance de sa prospérité à ceux qui lui sont attachés. 11 est utile qu'on le sache : si nous avons perdu beaucoup d'hommes, nous voyons déjà les ressources qui peuvent conserver ceux qui restent, et nous en rendre à la place de ceux qui n'existent plus.
Au reste, que la morale ne répugne point à entendre et à répéter cette vérité utile à la politique , elle n'est point intéressée à la repousser :
L'injustice du fermier envers le propriétaire n'est ni aussi caractérisée dans son principe, ni aussi funeste dans ses conséquences