‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 152 sur 208 · AUX AUTEURS DU JAURIIAL DE PARIS · texte numérisé non relu

AUX AUTEURS DU JAURIIAL DE PARIS

CURR DBS DEUX SUBDITÂS IMAGIKAUIBS.

Citoyens, je suis médecin, et en cette qualité je suis exposé à voir les plus importants résultats des mœurs. Quand je repasse dans ma tête l'origine et les causes de toutes les maladies que j'ai occasion de traiter dans le cours d'une année , j'y vois l'histoire de la société tout entière; les phthisies pulmonaires, les pâles couleurs me rappellent les nudités gazées de nos femmes; les dartres, les galles me rappellent les veilles des joueurs ; la goutte me rappelle l'intempérance des buveurs; quelques autres maladies me rappellent aussi des vertus ou des services ; par exemple, les sciatiques me rappellent les bivacs de nos guerriers. En général, ce serait un bon cours de morale pour un jeune homme cpie de suivre un médecin une fois pendant un an chez chacun de ses malades, et d'apprendre la cause de la maladie. Mais je viens au fmtpour lequel j'ai pris la plume; il est d'une nature différente de ceux dont je viens de parier, et il est curieux.

Dernièrement, je fus appelé à dix lieues de Paris, dans une campagne fort solitaire, habitée par le citoyen B... et sa femme , dont je suis le médecin depuis trente ans ; ce sont des gens fort riches, vieux, mais sains et bien portants, ayant toujours mené une vie sage et régulière. Deux de leurs petits-fils étaient venus les voir depuis huit jours. L'un est un jeune homme de dix-huit à dix* neuf ans ; l'autre en a vingt-sept ou vingt-huit. Le premier est petit, brun , assez joli ; l'autre est grand , mince , sec et blond.

J'arrive au château. On me conduit à l'appartement de M. et de M"« B... Quoiqu'il fit fort beau et fort chaud , ils étaient seuls, assis vîs-àvis l'un de l'autre, dans un grand fauteuil, au coin du feu, l'air abattu, en bonnet de nuit, dans un morne silence. Les jeunes gens étaient à la chasse. Je considère mes deux personnages, et je leur trouve un assez bon visage. Je tâte le pouls; le pouls est bon. — Qu'avez- vous donc? — Ah! docteur, dit madame B..., la triste chose que la rieillesse! On ne peut pas éviter les infirmités. — Mais enfin, qu'avez- vous? — Docteur, nous sommes deve-

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nus soufïils. — Sourds? Vous m'entendez pourtant bien! — Ah! nous avons quelques bons moments ; d'ailleurs, nous sommes accoutumés à votre parler, et nous entendons à demi-mot vos questions, — Dans le fait, dit le mari, ce n^est pas pour nous que nous vous avons prié de venir ici. Cher docteur, il n'y a pas de remède aux infirmités des vieilles gens; bien heureux encore d'être d'ailleurs aussi bien portants : c'est pour mon petit-fils Charles, qui, à force de crier pour se faire entendre de nous, a gagné une toux qui m'inquiète. Il est maigre et malingre- Vous savez que sa pauvre mère est morte de la poitrine; je désire que vous lui prescriviez un régime convenable. Il doit partir incessamment pour l'armée; nous serions inconsolables s'il allait être malade, et si nous pouvions penser que la complaisance de ce pauvre enfant pour nous a influé sur le mauvais état de sa poitrine.

Peu après cette conversation rentrèrent les deux jeunes gens, revenant de la chasse ; ils se jettent dans un fauteuil d'un air moitié fatigué, moitié maussade.

Leur grand-père leur demande s'ils ont fait bonne chasse ; ils répondent quelques paroles que les grands-parents n'entendent pas, ni moi non plus. La grand'maman fait une autre question : même manière de répondre. Mais elle insiste et répète sa question, Charles, impatienté, répète sa réponse, n'est pas plus entendu que la première fois, et se met à tousser. Les deux bonnes gens étaient le cou tendu et l'oreille au vent , n'attrapant ni un oui ni un non, et s'entre-regardant ensuite pour voir si l'un des deux avait été plus heureux que l'autre. Moi, j'allais craindre d'être aussi atteint de surdité; mais j'avais appris par expérience qu'il y a d'autres raisons pour lesquelles on n'entend pas toujours les jeunes messieurs de la capitale, et je soupçonnai que les chers parents pou?aient bien être dupes de leur patience plutôt que victimes de leur âge.

Monsieur, dis-je à Charles d'une voix ferme et nette , madame votre grand'mère vous a demandé deux fois si la femme du garde Nicolas était toujours aussi malade. H parait qu^elle prend un vif intérêt à cette femme. Vous lui avez fait deux réponses qu'elle n'a pas entendues. Voudriez-vous me dire ce qu'il en est; je tftcherai, ayant la voix plus forte

que vous , de lui ti*ansmettre votre réponse. Charles se lève, vient à moi, et me dit : A ante e in-u-o-able, e ui ai U ingt ois ue elle emme a-oit o-ùu ieux. C'est-à-dire : Ma tante est insupportable; je lui ai dit vingt fois que cette femme allait beaucoup mieux. Je devinai ce sens par l'habitude que j'ai de ce langage; cependant je feignis de ne pas l'avoir saisi, et je marquai, par un mouvement de la tête et des yeux , que je n'entendais pas. Le jeune homme, impatienté, s'approche plus près de moi, se met face à face , presque nez à nez, et , ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, prenant une voix solennelle , détachant et marquant chaque son par une grimace distincte et un battement de tête, il me dit ces paroles : Eu ovs is, o-ieu eu oc-eur, eu a etn-me e t-o-(W a Mh'ien C'est-à-dire : Je vous dis, monsieur le docteur, que la femme de Nicolas va trèsbien; et il se mit à tousser. L'impatience me pntàmon tour, etjeluidis:Oteti, enuisarmé; Monsieur, j'en suis charmé. Charles prit son chapeau, frappa sa botte de trois coups de cravache, et s'en alla, emmenant avec lui Son frère.

Quand ils furent partis, je me mis à rire aux éclats. Bonnes gens que vous êtes ! dTs-je aux parents; vous envoyez cher<^er le médecin pour guérir la toux de votre petit-fils que votre surdité fatigue ! Vous n'êtes pas plus sourds que moi , et s'ils font une grande dépense de voix pour vous parler, ce n'est pas votre faute, c'est la leur. Qu'ils articulent , et ils seront dispensés de crier. Us ont été de leurs paroles les r, les ^, les m, toutes les consonnes. Quelques mijaurées appellent cela adoucir la langue ou la désosser : c'est tout simplement la défaire, et réduire la parole à des gloussements de dindons ou à des sons de sourds et muets. Us s'entendent entre eux , parce qu'ils ne parlent que d'un petit nombre de fadaises et qu'ils se répètent. Ne disant jamais que des choses usées, ils n'ont besoin que de mots abrégés. Comme en écrivant personne ne s'avise d'écrire en toutes lettres les mots qui reviennent sans cesse et qui ont peii de sens, comme monsieur y madame, de même, leurs paroles n'étant que des répétitions de perroquet, ils n'ont besoin que d'en faire entendre une ou deux voyelles.

Mais , docteur, me dit M. B., quel remède

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à cela? — Vous moquer d'eux. — Mais ils partent demain pour l'armée! — Tantmieuz^ c'est une belle occasion. — Il m'entendit.

Le lendemain^ les jeunes gens arrivent au déjeûner. Le grand -père avait fait espérer qu'il leur donnerait de quoi aider à Fachat d'un beau cheval^ et le moment du départ était celui d'effectuer les promesses. En conséquence^ les jeunes gens parlèrent beaucoup; leur parole était plus nette et plus polie que de coutume; le grand-papa^ au contraire, avait Fair affaissé et ne laissait échapper que quelques monosyllabes. Le déjeûner fini, il leur donna à chacun quarante écus, enveloppés dans du papier; ils s'attendaient à quarante louis. Us furent fort étonnés, et commencèrent une longue jérémiade en paroles très-claires, trèsniistinctes, très-bien articulées sur la cherté des chevaux, sur la cherté des équipages, sur la longueur de la route, la modicité de la solde. Rien de plus net ni de plus correct : aussi les grands-parents furent très-rassurés sur leur surdité. Mais le grand-papa répondit à tout cet étalage, en balbutiant comme un malade de mauvaise humeur à qui il en coûte de parler, ques^s fermiers le payaient mal, et qu'il était fâché de n'être pas en état de faire mieux... Charles me demanda ce que disait son grandpapa , et voici ma réponse :

Il dit. Monsieur, que les langues ont été inventées pour faire entendre les pensées, et que c'est une impertinence très-grande de mal parler et de mal écrire ; il dit qu'il est très-sot aux jeunes gens de prétendre qu'on les devine, quand c'est leur faire beaucoup d'honneur que de les écouter, et de prétendre qu^on les déchiffre, quand ils méritent à peme qu'on les lise. Monsieur votre grand-père ajoute que, quand vous aurez reçu à l'armée quelques leçons^ de prononciation de la part de vos cama- . rades, il aura beaucoup plus de facilité à entendre vos représentations et à se prêter à vos besoins. U vous souhaite un bon voyage

Je ne fis jamais plus de cures en moins de temps ; en deux jours je guéris deux vieillards de la surdité , et je rendis la parole à deux muets volontaires. Je vous prie d'instruire vos lecteurs de ce double succès.

Le docteur PtUlorthologue.

(Journal de Parls^ du 17 floréal an ix.— 7 mai 1801.)

Depuis trois mois, messieurs les jeunes gens (il y en a depuis 18 jusqu'à 45 ans) commencent à se faire entendre un peu mieux que l'an passé. Quelques-uns articulent déjà assez distinctement. Dans peu on pourra comprendre ce qu'ils disent, et l'on pourra apprendre d'eux qu'ils ont été au bois de Boulogne , ou qu'ils y vont.

Ce changement est un effet de la paix, qui a rétabli les communications entre les jeunes Français qui ont été à l'armée et ceux qui sont restés en France pour la consolation des dames. Les premiers disent si distinctement : Tel jour fêtais à Marengo, ou tel jour fétcUs à Hohenlindeny qu'à leur exemple il a bien fallu faire preuve de courage, et surmonter la terrible difficulté de prononcer enfin dans les mots les P, les T, les S.

(Journal de Paris, du 15 février au x. — 4 février 1802.)

FOURIIIER (BELUSCA),

AV CITOYEH MBRaBB, DE L*1NST1TI7T NATIONAL.

Citoyen, en reliant hier, pour une de mes pratiques, les trois derniers mois du Journal de Paris, je suis tombé sur un article de vous contre les relieurs et la reliure. Ingrat! me suis-je écrié dès les premières lignes, sans la reliure du Journal de Paris , ni votre lettre , ni le journal ne seraient venus jusqu'à moi, et n'auraient été loin dans la postérité. Parvenu à cet endroit où vous dites : « Quand j'achète ce « qu'on appelle un bouquin , vite j b lui cassb a LB DOS, » je me sentis pénétré je ne sais de quel effroi que je ne pus déguiser, dont ma mère, ma femme, ma fille s'aperçurent aussitôt , et dont il fallut leur faire connaître la cause eu leur lisant votre article tout au long. Cette lecture, citoyen, a donné lieu à bien des réflexions que je vais vous transmettre. Vous observerez que ma femme est un peu lettrée, ayant Fhonneiir d'être parente d'un membre de l'Institut qu'on dit être bibliomane, et qui, étant son tuteur, n'a voulu la marier qu'à un relieur, afin de s'assurer d'un homme capable de faire honneur aux livres qu'il achète, et dont il est plus occupé que de ceux qu'il fait.

a Les livres, dites-vous en commençant.

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m sont des amis qall faut pouvoir traiter fa- «t milièrement. » — Ma femme m'interrompit dès ces premiers mots. Ouï, dit-elle, il faut pouvoir traiter familièrement ces amis-là, mais non pas pouvoir les déchirer. IKailleurs, la plupart ont besoin d'être vêtus pour passer leur premier hiver. Il est des livres fort bons dont la reliure seule peut fixer la destinée, en les reconmiandant pour les moments de loisir et de réflexion, les seuls où Von puisse en essayer la lecture.

« J'aime la lecture, reprend l'article, et la « reliure est sa plus grande ennemie. » La reliure, dit ma femme, enrichit, il est vrai, quel* ques livres au pmd de les faire respecter et jamais lire; mais elle les conserve tous, les rend portatifs, maniables. Ce qu'on appelle un vade-meeum est toujours relié ; et si quelquefois on dit d'un livre relié : // est bien plat y il est bien mince, c^est «icore la preuve qu'il a gagné à la reliure; car, avant que la presse du relieur en eût fait sortir le vent, on disait en le voyant : Qu'il est lourd! qu'il est épais! quelle masse! combien de matière !

« Lorsque l'on dit d'un livre : Cela est bien a relié, c'en est fait, dites-vous, on ne l'ouvre a plus. » Citoyen , j'obsene ici qu'on n^accorde les honneurs d'une magnifique reliure qu'aux ouvrages qui ont eu les honneurs de nombreuses éditions, et dont le propriétaire a plusieurs exemplaires.

a La profession de relieur ajoute à la cherté a des livres et nuit à leur usage. Avec ce que a coûtent les reliures, on aurait une autre bia bliothèque. d II n'est pas possible, citoyen, que la reliure renchérisse les livres puisqu'elle les conserve. Si, depuis deux cents ans, on n'avait eu que des brocbures,tous les anciens livres seraient si rares, qu'ils coûteraient vingt fois plus cher qu'ils ne coûtent. Si on ne reliait pas les livres, il faudrait qu'un homme renouvelât sa bibliothèque deux et trois fois dans sa vie. Avec une reliure de dix sous on conserve cinq cents ans un volume d'un écu, qu'il aurait fallu acheter dix fois dans cet espace de temps; ainsi dix sous en épargnent plus de cent dans un siècle. Avec ce que coûtent les reliures d'une grande bibliothèque on en achèterait une petite : oui, mais on perdrait la grande, et voilà un beau profit!

d Un Horace tout neuf, dites-vous ensuite,

« ne peut appartenir qu'à un sot! » Dites donc un Horace broché , car la brochure est une preuve qu'on ne se soucie pas qu'il dure longtemps. « Les livres sont comme les olives, les a pochetées sont les meilleures, d Citoyen , nous nous sommes tous récriés à cette comparaison I Les olives pochetées sont les meilleures, parce que la poche les bonifie; mais les livres pochetés ne sont les meilleurs que parce qu'ils étaient reconnus les meilleurs avant d'être pochetés, car la poche les dégrade au lieu de les bonifier. Donc, citoyen , vous auriez dû dire : « Les livres ne sont pas comme les oli- « ves, qui se bonifient à la poche. Brochés, ils « s'y détériorent, s'y chiffonnent; ils se dé- « chirent en y entrant, en en sortant. » Le seul nooyen d'éviter cette détérioration, c'est la reliure. La reliure qui rend le livre portatif est donc l'amie, et non pas, comme vous le dites, la plus grande ennemie de la lecture.

a A moi . vous écrie&-vous , faciles et coma plaisantes brochures! » A cette exclamation ma fille fit un mouvement de peur. Mais arrivés à ces mots qui m'avaient troublé : a Quand j'achète un bouquin, vite, je lui casse le dos, i» ce ne fut pas ma fille seule, ce fut toute la boutique qui jeta un cri d'effroi , conrnie si on avait réellement entendu craquer tous ces pauvres dos« Je crus d'abord que c'était l'expression d'un intérêt tout à fait naturel dans des âmes de relieurs pour des livres disloqués; mais c*était celle d'un intérêt plus sérieux. Vite, je leur casse le dos ! répéta douloureusement ma fille, et elle ajouta : A la manière dont ce citoyen-là casse le dos d'un livre, il est sûr qu'il aurait grand plaisir à casser le dos d'un relieur. Et n'est-ce pas lui qui, l'an passé, cassait le dos des peintres? Il est toujours sur le dos de quelqu'un.

a On m'objectera, dites-vous, la conservaa tion des livres : mettez-les dans des cartons « ou dans des cassettes de bois. » Citoyen, c'est ainsi que sont les livres chinois; allez en voir à la Bibliothèque nationale où l'on m'en a montré; et vous saurez que, quand on a besoin d'un volume d'un grand ouvrage, il faut défaire tout un ballot, et chercher ce volume entre vingt ou trente autres, et ensuite tout retoiumer encore pour remettre en place ce volume quand on n'en a plus afTaire. Ëtpuis,.coiïresou non, les brochures tiendront

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toujours le double de la place que prennent des livres reliés; il faudrait doubler l'espace des bibliothèques si Ton renonçait à la reliure. « D'ailleurs^ » ajoutez-vous, et c'est ainsi que vous finissez , a quelque chose que vous (c fassiez^ dans cinq ou six cents ans au plus a les vermisseaux auront mis en poudre les <( vers de Tabbé Delille^et, qui pis est, la Phia losophie de la nature d'un autre Delille, et « tous mes tomes. »

Ma fenmie observa, sur cette dernière phrase , que la reliure pouvait bien ne pas préserver les vers de l'abbé Delille des insectes , mais que nous devions nous souvenir de ce libraire qui nous avait envoyé à relier la Philosophie de la nature y entamée en masse par les souris, ce qui prouve que la reliure est très-bonne contre les plus redoutables ennemis des livres. Au fort de la querelle est entré dans ma boutique le citoyen *** , imprimeur-libraire , homme pour qui je travaille beaucoup. Quoique aveugle, il a le coup d'œil juste, lui. Il me demanda le sujet de nos débats, et je lui lus votre lettre, a Ah ! nous dit-il , on doit plus qu'on ne pense à la reliure; elle aura presque autant fait que les livres pour la philosophie et la liberté. C est parce qu'il y a des milliers d'exemplaires de Rousseau, de Voltaire, de Montesquieu , de Condiilac, reliés et dorés avec plus ou moins de magnificence, et occupant la belle place dans toutes les bi-» bliothèques des gens du monde, que beaucoup de ces gens-là n'auront pas renoncé aux idées libérales, au milieu de tant d'événements qui pouvaient les en dégoûter. Ils se sont mis en face de leur bibliothèque et se sont dit : Non, je ne contribuerai pas à avilir un si beau mobilier. Et cette élégance ou cette magnificence de reliure qui frappait leurs yeux , rappelant à leur esprit les temps de la plus haute faveur des livres, les ramenait encore au respect pour les auteurs. Au reste, a ajouté le citoyen ***, le procès des livres reliés contre les livres brochés est faoile à résumer en peu de mots.

a Les brochures se gâtent, se jaunissent, se remplissent de poussière dans la bibliothèque, s'écornent dans les mains, se coquillent devant le feu, dans les poches; et les livres sont exempts de tous ces inconvénients. Les bi ochures tiennent le double de la place des livres

reliés. On ne peut les faire entrer dans un rayon serré que par le dos , au lieu qu'un livre relié y rentre par la tranche, et laisse toujours voir son étiquette. On ne peut prêter ni louer la brochure à personne, à moins de se résoudre à la revoir en lambeaux; et le prêt et la location des livres, ces deux manières d'en multiplier les lecteurs, sont des services auxquels se prêtent très-bien les livres reliés. Si une goutte d'eau ou d'huile tombe sur une brochure, elle la perce et la tache de part en paii; la couverture du livre relié, qui reçoit la tache, s'en charge et la garde. La brochure confond l'excellent, le bon, le médiocre et le pire; elle confond la bonne el la mauvaise édition; la reliure distingue ordmaireroent tout cela.

« La brochure offense la vue par son délabrement et sa malpropreté ; la reliure fait plaisir à la vue; elle favorise l'arrangement et l'ordre des bibliothèques, qui favorisent à leur tour l'arrangement et l'ordre des idées. Elle élève les livres au rang des plus riches meubles; elle leur attire le respect des sots, la curiosité des ignorants, l'attention de la jeunesse. Elle y attache le propriétaire; elle fait la sûreté de celui qui prête, de celui qui donne à loyer. Voilà en peu de mots à quoi se réduit la défense de la reliure contre la brochure. » Je vous la transmets, citoyen, dans la persuasion où je suis que vous reviendrez sur cet objet, ainsi que vous êtes revenu sur plusieurs autres , et que vous serez plus juste à notre égard.

Mais ce n'est pas tout. Comme vous avez une grande bibliothèque, où il n'y a pas, ditesvous, un seul livre de relié, je me flatte que vous me donnerez de l'ouvrage pour un an au moins. Et, afin que la tentation de casser des dos de livres ne vous reprenne pas sur mes reliures , je ferai, à tous les auteurs cpie vous me désignerez, ce que nous appelons des dos brisés. — Vous savez que par ce moyen les livres dociles restent tout ouverts à la page où on les veut. C'est un genre où je puis me flatter d'exceller.

Veuillez me donner votre pratique et agréer mon respect. Foubnibb.

{^Journal de Paris, du 27 pluviôse an vu, — 16 février 1799.)

MOEURS

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