‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 151 sur 208 · PETITES CENSURES, PETITES CRITIQUES, PETITES RAILLERIES · texte numérisé non relu

PETITES CENSURES, PETITES CRITIQUES, PETITES RAILLERIES

r. — RIDICULES.

nUIfB NOUTBLLB MALADIE M JBUNBSSB NOIIMAB

LE 8BMSÀ OU 8BCSA (1).

Ce n'est pas sans raison que les philosophes se plaignent de la dégénération de Pespèceburaaine, malgré le soin régulier que Fon prend journellement de croiser les races. Jusqu'ici j'avais regardé ces assertions comme des dédarations chagiines ordinaires aux vieillards, et, chaque fois que j'entendais ces doléances' je ne manquais pas de citer le trait de cet homme âgé, qui prétendait que de son temps les pêches étaient plus belles; et celui de cette vieille qui, se regardant dans un miroir, trouvait que les glaces étaient bien changées. Depuis quelque temps, je commence à croire que ces plaintes pouvaient bien n'être pas trop mal fondées; et des observations répétées m'ont convaincu qu'il se manifestait dans l'espèce humaine un abâtardissement sensible, dont les symptômes n'ont, que je sache, été décrits ni par Hîppocrate ni par Linnéus.

On en jugera par ceux que je vais retracer, et qui paraissent affecter plus particulièrement là génération qui s'élève, raison déterminante pour un bon citoyen de sonner l'alarme et d'appeler l'attention publique sur un

(1) Ce motest une abrcriation de ces mots : Qu'estce que c'est que ça? mots que les malades dont il sV git prononcent secsa.

accident qui menace sa patrie dans la fleur de sa population.

Les signes pathognomoniques de cette génération sont, d'abord, unrelâchementtotal du nerf optique, ce qui oblige le malade de se servir constamment de lunettes, dont la nécessHé croît en raison de la proximité des objets, et un refroidissement de chaleur naturelle qu'il est difficile de vaincre à moins d'un habit boutonné Irès-serré, et d'une cravate sextuplée où le menton disparaît, et qui menace de masquer bientôt jusqu'au nez. Jusqu'à présent les jambes ont paru résister aux progrès du froid; du moins remarque-t-on que le pied est presque découvert, et que l'habit, qui affecte une forme quadrilatérale, descende peine jusqu'aux genoux. Outre la stature raccourcie, et la taille grêle, et la vue myope des mdividus, une autre preuve de l'affaiblissement de l'espèce est l'usage d'un bâton court et plombé, dont les deux extrémités sont d'une égale grosseur, et qui m'a paru remplir Feffet du contre-poids dont se servent les danseurs de corde.

Mais le diagnostique le plus caractérisé est la paralysie commencée de l'organe de la parole. Les jeunes infortunés qui en soAt atteints évitent les consonnes avec une attention extrême, et sont, pour ainsi dire , réduits à la nécessité de désosser la langue. Les articula-

RIDICULES

lions fortes , les touches vigoureuses de la prononciation^ les inflexions accentuées^ qui sont le charme de la voix leur sont interdites. Les lèvres parraissent à peine se mouvoir , et du frottement léger qu'elles exercent l'une contre Tautre résulte un bourdonnement confus qui ne ressemble pas mal au pz-pz-pz^ par lequel on appelle un petit chien de dame. Rien de moins intelligible que les entretiens des malades. Les seuls mots qu'on distingue dans cette série de voyelles monotones et de sons inarticulés sont ceux de mapaoie supéme, cPineoyablê , d'hoïble, et autres mots ainsi défigurés. Un homme doué d'une sagacité peu commune a voulu traduire en français ce qu'il croyait former des phrases ; mais l'insignifiance de ce qu'il a deviné l'a dégoûté de continuer un travail aussi stérile.

Ce qui n'est pas moins affligeant^ c'est que le même symptôme se manifeste dans les jeunes personnes du sexe; et il est triste de penser que ce sexe, qui fait ordinairement un usage aussi aimable de l'organe de la parole, soit à la veille de le perdre entièrement et de nous priver par là d'une de nos plus agréables jouissances.

Je suis pourtant loin de croire cette maladie incurable y et j'aime à rappeler ici que cette même jeunesse, dont l'infirmité me cause de civiques inquiétudes, a su, dans l'occasion, saisir un sabre, manier un fusil avec autant de vigueur que d'adresse , et faire entendre des sons mâles, des chants animés, des cris de guerre et de victoire* Mais les rechutes sont dangereuses, et conune la maladie me parait être aujourd'hui dans son paroxysme, je la recommande aux soins patriotes et bienfaisants de nos plus habiles officiers de santé, ainsi que du citoyen Sicard; et, sans me permettre de rien prescrire en ce genre, j'estime que des douches sur la partie affligée, une répétition fréquente de la leçon de grammaire du jBourgeois Gentilhomme, et s'il se peut de quelques tirades les plus harmonieuses de Voltaire et de Racine, etc., pourront entrer pour beaucoup dans le régime curatif.

(Journal de Paris, du 23 messidor an m. — 11 juillet I796>)

Page 1