NOUVEAU SPECTACLE
Il s'élève à Paris un nouveau spectacle. Gomme la mélancolie est déclarée la première des vertus et le premier des plaisirs, il s'appellera : théâtre des mélancoliques. On n'y jouera que des drames, et des drames faits pour ce théâtre. La société des entrepreneurs n'est encore composée que de cinq ou six personnages, qui même jouent encore dans de grands spectacles. Ils seront en même temps auteurs et acteurs. On dit que Tun d'eux , qui a excellé il y a quelques années dans les drui-
AU
ADMINISTRATION, POLITIQUE, ETC
des sur un fameux théâtre^ vient de secouer le manteau de nullité dont il couvrait sa vaste gloire et s'essaye avec succès dans les bardes. Il y a parmi eux un beau petit jeune homme à grandes culottes et à petit habit ; il jouera les troubadours de robe courte, et fera, pour toutes les catastrophes, de jolies romances, sur l'air : J'ai vu mon oncle.
La plupart de ces hommes ont joué un rôle dans la Révolution , et c'est de la Révolution qu'ils veulent tirer le sujet de leurs pièces; ils traiteront avec mélancolie tous les sujets de joie, mais'ils mettront une gaieté douce dans les sujets affreux. Ils montreront dans le bonheur public une grande calamité , et dans les conservateurs de Tordre des parricides armés contre la liberté ; mais aussi des plus fameux massacres ils tireront des scènes gaies , et ils chanteront la bonté des Marat et des Danton. On espère le plus brillant succès pour une entreprise si noble et si bien conçue.
Cependant , ces jours derniers, il est arrivé à la répétition de leur première pièce un petit incident qui a un peu dérangé la troupe.
Cette pièce est intitulée : La sainte réaction de la Terreur sur la horde des pacificateurs et conciliateurs.
Dans le premier acte, les réacteurs se rassemblent, s'excitent mutuellement à l'insurrection, arrangent un vaste plan pour rentrer dans leur vaste gloire.
Ils conviennent de faire une guerre à outrance à tous les vauriens qui ont concouru à l'homicide restauration, et de combattre jusqu'à ce qu'ils se soient mis à leur place.
Afin de donner un éclat plus imposant à leur entreprise, ils arrêtent que Ton commencera par se rendre solennellement en manteau de vaste gloire à l'égout Montmartre , qu'on en forcera le cadenas, qu'on y fera pénétrer quatre braves accoutumés aux coups de mains républicains, et qu'on en retirera le divin Marat pour le reporter au Panthéon.
L'acte second commence par un chœur de guerriers de la Terreur rassemblés pour l'expédition; un barde survient poiir échauffer leur zèle et consacrer leurs bannières.
Il était au plus fort de sa harangue lorsqu'un jeune et turbulent modéré, qui s'était ménagé des intelligences avec les garçons de théâtre, sort tout à coup d'une trape sous la
forme de Mirabeau : c'était le masque, la grosse chevelure du défunt et son habit vert rayé ; il était en bottes, et tenait une longue cravadie à la main : on eût dit Mirabeau lui-même re\'enant de sa maison d'Argenteuil à l'Assemblée constituante.
Il se trouve en face du barde, et d'une voix forte, levant sa cravache, il lui adresse ce discours :
a Retire-toi , saltimbanque , ou crains ma d colère ; les scélérats qui travaillent depuis (f longtemps à faire descendre le chef de l'État a jusqu'à eux, ne pouvant s'élever jusqu'à lui, a Tout mal informé ; il ne fut jamais moins dis- <i posé à relever de leur infamie les hommes a sur qui la France a reversé l'opprobre qu'ils a aviAient attiré sur elle. Retire-toi . dis-je, ou a ma cravache va te faire entrer vivant dans cr cette sépulture où ton héros Marat n'est ena tré que mort. »
Il dit, et à l'instant la figure du barde s'enfonça dans son manteau, le manteau s'affaissa et tomba à plat ; les gardes accoururent, on leva la guenille du barde, on le trouva réduit eu poussière.
Cette poussière, on la balaya.
Elle descendit, avec les ordures de la salle, dans le ruisseau.
Et le ruisseau la conduisit justement à régoût Montmartre, où elle alhi se coller au buste de Marat.
La troupe est à la recherche d'un autre barde.