‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 186 sur 208 · D'IJM ABT A CRÉÉE MUE VN VIEIL USAGE · texte numérisé non relu

D'IJM ABT A CRÉÉE MUE VN VIEIL USAGE

Quoique je me trouve dans Tâge où l'on ne peut plus guère marcher, je vois avec une extrême satisfaction que Ton décerne dans DOS fôtes des prix à qui sait le mieux courir.

Mais cela ne suffit pas : je voudrais qu'on en établit aussi pour la supériorité dans un exercice plus usuel et plus nécessaire que celui de courir, je parle de celui de marcher; je voudrais môme que Fon créât Vart de marcher.

Vart de marcher/ s'écrie un homme qui se croit conduit par la seule nature, parce qu'il s'abandonne à toutes les influences de l'exemple et de l'habitude ; l'art de marcher ! Vous veiTez qu'on ne marche pas bien sans art; que nos paysans, nos messagers, nos piétons ont appris Vart de marcher/

Oui, citoyen, nous verrons cela. Nous verrons qu'il y a des marcheurs, de taille , de force égales, d'habitudes semblables, dont les

uns marchent vite et longtemps sans fatigue , tandis que d'autres s'exténuent sans avancer ; que les premiers usent, sans le savoir, de petites pratiques , de petites précautions, dont n'usent pas les autres. Recueillir et réduire en préceptes ces pratiques , ces précautions , c'est créer Vart de marcher, art qui n^a pas encore été écrit ni enseigné sans doute, et c'est ce dont je me plains, mais qui , au fond, a été appris par imitation , et suivi par habitude; qui n'existe pas moins, et dont les préceptes n'ont besoin que d'ôtre rédigés.

£t pourquoi n'existerait-il pas un art de marcher comme un art de danser? Il y a peutôtre en France des hommes à qui la nature a donné des moyens physiques de danser comme Veslris, et qui marchent de fort mauvaise grâce, parce qu'ils ont manqué des secours de l'art qui a développé et perfectionné le talent de Vestris. Demandez à cet incomparable danseur, et surtout à son père, cet incomparable maître dans l'art de la danse, si l'art qui leur a enseigné à faire un si étonnant usage de leurs jambes ji'aurait rien à enseigner aux simples noarcheurs.

Je lis dans V Histoire générale des Voyages (t. m , p. 4^) qu't/n cavalier bien mofUé suit à peine le pas dun ffottenfol. Pourquoi un Hottentot a-t-il une allure si étonnante? et pourquoi ne Tégalerions-iious pas?

L'art de marcher ne serait pas la science de marcher contre les règles de la nature, mais, au contraire, le recueil des règles que la nature prescrit pour bien marcher, règles qui se puiseraient dans des observations faites sur les hommes qui marchent bien.

Cet art, loin d'ôtre opposé aux pratiques des piétons et des paysans que vous invoquez, emprunterait beaucoup d'eux. C'est à la marche de vous autres gens de ville qu'il serait opposé, parce que votre marche est toute factiecy tout artificielle, et qu'elle est fort opposée à la nature.

Pauvres citadins! voiis tordez le plus que vous pouvez les muscles de vos jambes, pour marcher les pieds en dehors; les Hottentots marchent la pointe du pied droit en avant; les Romains, les Grecs marchaient de même. Nos paysans, nos messagers marchent de môme.

Or, c'est comme eux, et non comme vous, que notre art enseignerait à marcher. C'est

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voHs qui avez un art contraire à la nature, c'est nous qui voulons vous ramener à elle.

Le grand Frédéric s'est occupé, mais en militaire , et pour son infanterie seulement, de l'art de marcher ; et tout le monde convient que son infanterie a été à cet égard le modèle de toutes celles de TEurope.

Il a consulié pour cet objet Petit Tanatomiste et Novère le maître de ballets. C'était une question entre les militaires de savoir s'il était plus avantageux de marcher un bras peudant et ballottant que les bras ployésou collés aux reins. On soutenait d'un côté que le bras battant faisait l'office de balancier et facilitait la marche; on soutenait de l'autre que le bras pendant et mouvant était d'un poids fatigant, La question a été décidée pour le bras fixe.

Une autre question a été agitée : c'était de savoir s'il fallait faire marcher les pieds en dehors, à la française, ou droit en avant, comme les Grecs et les Romains. On prétendait d'une part que le marcheur avait plus d'assiette en posant ses pieds en dehors ; on a prouvé, de l'autre, que marcher droit en avant allongeait la marche d'un pas sur soixante et fatiguait moins. On a conclu que, comme l'objet de la marche est d'avancer, on ferait marcher le fantassin le pied en avant.

On a discuté aussi si l'on ferait poser le talon le premier à terre, ou d'abord la pointe du^ pied : on a reconnu que la nature voulait qu'on posAl d'abord le talon, et qu'il n'y avait que peine et danger à présenter la pointe du pied en avant, comme dans les marches de l'opéra, pai-ce qu'il n'est point doux du tout, ni sur, de heurter une pierre avec la pointe du pied , etc.

Voyez donc si la gymnastique, qui enseigne à voltiger ,Jà caracoler, à piaffer, à danser, ne pourrait pas faire pour la jeunesse d'une république ce que le roi de Prusse a fait pour son infanterie.

Oh! si je ne craignais de paraître un vieux fou, un vieux >adoteur,îje^vous dirais bien que je crois possible , moi , de perfectionner tellement Part de marcher qu'il donnerait aux plus faibles le moyen de faire un cinquième de chemin de plus que n'en fait aujourd'hui le meilleur piéton, et cela avec moins de peine, en moins de temps, surtout en

usant moins de souliers, et même sans se crotter ou se poudrer les pieds...

Ne pourrait-on pas élever les enfants à marcher sur nos grands chemins, comme font tant de nos poètes et de nos orateurs modernes dans leurs ouvrages, les premiers sans toucher la terre , comme les seconds sans toucher à leur sujet, en un mot , sur des cchasses ? Ne serait-ce pas un moyen simple d'aller vite, qui nous épargnerait bien des chevaux, et nous donnerait la nourriture de bien des hommes? car un cheval coule autant à nourrir que trois citoyens !

LesGuanges, peuple d'Afrique, qui habite une tle des Canaries, font la chasse aux bêtes féroces, non pas à travers les rochers, mais en sautant de rocher en rocher, à l'aide de longues perches qui leur font franchir d'immenses précipices; et ces perches leur servent de même à voler en plaine. L'art ne peut-il rien emprunter pour nous de ces usages qu'a enseignés la nature, dans des pays où son àpreté les rendait nécessaires?

Mais je reviens. Je vous disais donc que je voudrais des prix pour la marche comme pour la course.

Et je pense que ce serait une fort bonne institution, non seulement au physique, mais encore au moral.

Rousseau a écrit sur le grand rodier du désert d'Ermenonville ces paroles : Celui-là seyl est vraiment libre qui , pour se i^ervir, n'a pas besoin de mettre les mains d^un autre au bout de ses bras. N'aurait-il pas été mieux de dire : Celui-là seul est vraiment libre qui na pas besoin d'attacher à ses jambes les jambes d'un cheval , ou à ses bras les bras d*un cocher^ soit pour exercer le dioit naturel et inaliénable de l'homme d'aller et venir ^ soit le droit de déserter la terre maudite où cette libeité est inutilement violée ?

Dans un temps où un carrosse est presque un opprobre qui dépose d'une fortune acquise par l'agiotage ou la rapine , quel citoyen honnête ne doit pas faire contracter à ses enfants l'habitude d'aller à pied, et leur faire apprendre l'art d'y aller le plus commodément?

Dans un temps où le besoin de subsistances est si extraordinaire pour les hommes, qui ne doit rougir du luxe qui affecte à la nourriture de chevaux inutiles des terres nécessaires à

la subsistance de l'homme? A la Chine^ on ne voit de chevaux que pour les transports des marchandises que les hommes ne peuvent traîner.

Dans une république tout luxe d'ostentation est contraire aux mœurs ; le luxe des carrosses est le plus offensant de tous. Voulez- vous que les mœurs fassent aller à pied : faites que l'éducation apprenne à faire bon usage des jambes.

Par cela seul qu'on ferait de l'art de marcher une instruction particulière et un objet d'émulation^ la marche serait un objet de vanité , et de bonnes jambes un honneur.

Je prie le lecteur de méditer sur ce sujet; soit raison , soit folie, je le crois digne d'occuper des hommes raisonnables; je voudrais môme que nos législateurs^ lorsqu'ils s'occuperont des institutions publiques^ daignassent se persuader qu'il est bon de perfectionner les jambes des êtres animés qui n'ont pas d'ailes, et surtout dans un pays oii ceux qui croient avoir des ailes ne sont pas pour cela des aigles.

Signé : Un vieux Goutteux.

( Journal de Paris , des 4 et 5 thermidor an iT. — 32 et 23 juUlet 1796.)

LETTRE DE BIBUOPHILE

AUX AUTBVBS DU JOUmiVAL DB PABI8,

Sur la proprosHion de Htnbrer les livres, pour assurer la propriélé des auleurs.

Vous ne serez sûrement pas f%chés^ citoyens^ d'imprimer quelques mots de réponse à l'étrange proposition de timbrer les livres, et de les imposer à i fr. par volume, pour le plus grand bien des auteurs. Cette proposition a plutôt l'air d'une plaisanterie amère contre l'impôt du timbre que d'un secours offert aux auteurs spoliés. Assurément, ce serait un grand opprobre pour la nation française qu'une taxe sur les livres; le timbre serait la presse de la presse , la presse des auteurs , la presse de la pensée, et pas autre chose.

Pourquoi contrefait-on les livres ? C'est parce que la contrefaçon peut se vendre à plus bas prix que l'édition originale, celle-ci devant payer l'auteur et l'impression, tandis que la contrefaçon n'est chargée que de l'impression.

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Ce serait donc aller directement contre le but que de renchérir encore le livre par un impôt de 1 fr. par volume. Ce serait dire au contrefacteur : et Vous gagniez 1 fr. à contrefaire ce volume, maintenant vous en allez gagnera; vous n'aviez à frauder ci-devant que les droits de l'auteur : réjouissez-vous, vous allez frauder ceux du lise; et comme tout impôt est odieux, les citoyens vous absoudront de la contrefaçon qui lèse l'écrivain en faveur de l'adresse qui vous aura soustrait à l'impôt. »

D'ailleurs, citoyens, comme vous l'avez déjà observé au sujet des Études de la nature, contrefaites, la contrefaçon n'est pas un malheur qui arrive à beaucoup de livres; ainsi, pour éviter un malheur très-rare, on propose aux auteurs le malheur général et certain de voir l'impôt éloigner de leurs livres les acheteurs, et faire pourrir leurs éditions chez l'imprimeur. Quelque bon que soit un ouvrage sérieux, il n'y a que le bon marché qui en assure un débit étendu.

Mais ce n'est pas tout : les livres que l'on contrefait ne sont pas toujours les meilleurs, et sont quelquefois pernicieux. Votre timbreur de livres veut-il que l'autorité publique, moyennant 1 fr., garantisse à un auteur répréhensible, qui aura blessé les mœurs, que nul n'aura contrefait impunément son livre? Verrons-nous devant les tribunaux l'auteur du Poêle, par exemple, implorer avec succès les lois pour sa pernicieuse propriété? Votre timbreur n'est pas assez timbré pour dire que oui; mais qu'il dise non, je lui demanderai s'il a, pour prévenir un tel scandale, un autre moyen qu'une censure ^ et s'il ne faudra pas un jugement, ou préalable à l'application du timbre, ou postérieur, mais toujours portant sur le livre, pour que le tribunal puisse statuer sur la réclamation de l'auteur?

Je suppose que je contrefasse le Poète; l'auteur me cite au tribunal; ma réponse est simple : « Le poète est un livre licencieux; vous ne devez pas être admis à réclamer une telle propriété ; c'est une maxime de droit que a Nemo auditur allegans propriatn turpitudinem, » Mon livre est irréprochable, répondra l'auteur, et la loi me doit justice. Il faudra donc que le juge prononce d'abord sur le livre, à moins qu'il ne dise : Tout obscène qu'il peut être, la loi garantit à son auteur les fruits de son tra-

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vail, et il doit retirer en écus le prix de la peine qu'il a prise pour contribuer, autant qu'il était en lui, à la corruption des mœurs, comme s'il avait travaillé pour leur amélioration. Le^rojet du timbreur nous conduit donc à la censure.

Si Ton considère ce projet sous ses rapports avec le consommateur, on trouve qu'il se réduit à présenter un infaillible moyen de renchérir les livres (qu'il serait si bon de donner pour rien), et par conséquent de borner et de réduire l'instruction , qu'il serait si nécessaire de répandre à grands flots, conmie le soleil ré^ pand la lumière.

Mais je reviens à mon premier argument, et je dis qu'un timbre n^empêcherait pas les contrefaçons, et il me suffit, | pour le prouver, d'invoquer Texpérience. Les imprimeurs d'é» ditions originales ne mettent-ils pas tous les jours en tête de leurs livres qu'il poursuivront les contrefacteurs , et tous les exemplaires légitimes ne sont-ils pas souscrits de leur chiffre ou signature? Eh bien! qu'estrce que ce chiffre, cette signature? Assurément, c'est bien un timbre, un timbre autorisé par la loi , un timbre dont le vengeur constitué par la loi est l'in^ térét particulier, un timbre dont Tomission on la contrefaçon est punie par la loi d'une aoiende infiniment plus forte que celle des droits du tisc. Eh bien, ce timbre empéche-t-il les contrefaçons ? Nullement ; et c'est ce dont se plaint Saint-Pierre; et s'il les empêchait, nous demanderions pourquoi en inventer un autre?

Voulez-vous savoir mon idée contre la contrefaçon et pour les auteurs? Elle est peut-être aussi creuse que celle d'un timbreur, mais à coup sûr elle n*est pas oppressive. Je remonte au principe des contrefaçons, et je dis : On contrefait parce qu'on peut vendre le livre contrefait à meilleur marché que le livre original.

Le remède serait donc que le livre original, quand il est bon, pût être vendu à meilleur marché que Tédition contrefaite, dès que celleci serait publiée. Où trouver ce remède? Dans la main du gouvernement; et il n'entraînerait pas une grande dépense. Il ne s'agirait que de donner à l'auteur une indemnité, au moyen de laquelle il pût baisser le prix de son livre audessous de celui de la contrefaçon. 1,500 fr. pour un bon volume in-8'' suffiraient ; car une

édition est ordinairementde 1,500 exemplaires; du moins Voltaire dit qu'on n'a jamais tiré ses ouvrages à un plus grand nombre. Dans un temps d'aisance et de crédit, une association libre d'auteurs, de libraires et de capitalistes, qui sauraient indemniser à propos les écrivains, et se chargeraient de leurs livres, pourrait faire merveilleusement, et très-fiructueusement pour les associés eux-mêmes , la police de la librairie à l'égard des contrefaçons.

Signé, Bibliophile.

(Journal de Paris, du 2 ventôse aa \ ii. — 20 février 1799.)

SUR LES CONTREFAÇOKS.

Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre à un journaliste , se plaint, avec autant de raison que d'amertume, du brigandage des contrefaçons.

La première édition de ses Éludes de la noture n'est pas encore épuisée, et dix éditions contrefaites ont été vendues ou circulent dans le commerce de la librairie. Plusieurs portent au titre le nom de Didot^ le jeune, imprimeur de réditioa originale ; d'autres, une permission de vendre, signée de fauteur, et qui n'e» est pas moins fausse. L'auteur, distribuant des prix avec le ministre de l'intérieur, dans une maison d'éducationnationale, s'est trouvé avoir remis lui-même à un élève, poiu» prix de morale et de vertu, les Études de la nature contrefaites !

Il espère que le gouvernement réprimera ce désordre ; nous désirons vivement que cela soit possible; mais certainement ce n*est pas chose aisée. L'opinion prête peu de force à l'autorité publique contre les contrefaçons, encore qu'elles soient un vol manifeste commis sur la plus sacrée des propriétés, et ordinairement sur des propriétaires sans fortune. Et d'où vient cette indifférence répréhensible? D'une cause trèsnaturelle : c'est que le malheur d'essuyer dfô contrefaçons est réservé à peu d'écrivains; c'est qu'il est un malheur très-honorable et très-envié; c'est qu'il suppose à Tauteur beaucoup d'admirateurs , parmi lesquels doivent se rencontrer des amis, des protecteurs qui le dédommagent à plusieurs égards; enfin, c'est que le lecteur s'intéresse au bon marché des

livres d*autant plus qu'ils lui plaisent davantage.

Ajoutez que la police des contrefaçons est très-difficile à exercer, parce qu'elle entraîne des procédures à travers lesquelles la mauvaise foi a toujours le temps de s'échapper.

Il n'appartient peut-être qu'à la morale de faire respecter la propriété des auteurs^ et elle n'y réussira que par une nouvelle consécration du droit de propriété. Les journalistes pourraient la seconder puissamment en se faisant un devoir d'annoncer, sur la demande des écrivains distingués , toute édition contrefaite qui serait mise en vente, d'en éloigner les acheteurs par des considérations tirées de la justice et quelquefois de l'intérêt dû à la position de Fauteur, et d'en flétrir les éditeurs et les marchands par quelques-uns de ces mots qui se marquent en rouge sur le front des hommes à qui la cupidité a laissé quelque pudeur.

Pour nous, encore que la date de la lettre de Bernardin de Saint-Pierre, écrite au Palais national des sciences et des arts, atteste que, s'il a des ennemis , comme il le dit trois fois en quinze lignes, il a aussi des amis; encore qu'il ne nous paraisse pas fondé à regarder précisément comme ses ennemis les contrefacteurs qui veulent vivre à ses dépens, même ceux qui suppriment sa théorie des marées, nous ne pouvons lire sans intérêt pour lui, sans indignation contre eux, ces paroles de sa lettre : a Je suis un père de famille vivant en grande partie du fruit de mes travaux , et on me l'arrache.» Nous ne balançons pas à le dire : tout libraire qui , étant averti , vendrait une édition contrefaite des Études de la nature, serait un malhonnête homme, et tout particulier qui l'achèterait serait au moins un homme sans délicatesse.

(Opuscules, tome I*% page 175.)

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