‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 206 sur 208 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

SUR LB DISCOURS (Imprimé) du citoyen carnot

CONTRE L*HÉRÊD1T6.

C« n'm pM poar la famille r^g lunle qnf l'ordre de aurccMion ni établi, maU parir^ qa'll t%t de L'iii* térét de l'Eut qu'il j ait une famille régnante.

(MostTtsQuicu, Esprit Htt Loit, Hv. svti, rhapitrc i6.}

Le discours prononcé aii tribunal par le citoyen Carnot^ dans la séance du il floréal dernier, contre la proposition relative à Thérédité du suprême pouvoir en France, m*a paru avancer beaucoup d'erreurs de principes, pour combattre des suppositions qu'il a faites, et qui sont de grandes erreurs de fait.

L'orateur suppose qu'établir l'hérédité du suprême pouvoir et le revêtir de la dignité impériale; Cesi rétablir Vancienne monarchie française (p. 2), l'antique gouvernement héréditaire, en changeant seulement la dynastie (p. 4) ; c'est faire une propriété absolue et héréditaire d'un pouvoir dont le premier consul n'avait reçu que l'administration (p. 6); cest faire de fa France le patrimoine particulier du premier consul ; c'est faire le sacrifice de la liberté publique (p. 7). Le citoyen Carnot ajoute que, depuis l'établissement du consulat à vie, une foule d'institutions évidemment monarchiques se sont succédé rapidement , pour préparer le changement qui s'opère aujourd'hui (p. 2) ; et il appréhende qu'il ne s'en prépare d'autres plus funestes encore^ telles que l'institution de corps intermédiaires ou privilégiés qui, avec la perte de la liberté, entraîneraient celle de l'égalité (^. 7).

Une autre supposition du citoyen Carnot, c'est que le pouvoir du premier consul était un pouvoir absolu^ illimité, une véritable dictature (p. 6), qui, après avoir retiré la France du bord de rabime, à l'époque du i8 brumaire, devait cesser avec la crise de l'État, et ne pouvait être perpétué sans que la liberté fût anéantie pour jamais (p .(>).

Telles sont les assertions d'où part le citoyen Carnot pour s'opposer à la création de la dignité impériale et de l'hérédité.

Elles 86 réduisent à supposer que Bonaparte acquiert un pouvoir qu'il n'avait pas, étant dans l'obligation d'abdiquer celui qu'il a.

Avant de résumer et d'attaquer les prin-

cipes invoqués par l'orateur, il est bon de reconnaître les faits auxquels il les applique. S'il se trouve que le citoyen Carnot n'a pas une idée juste, ni de ce qu'est l'autorité consulaire, ni de ce qu'était l'ancienne autorité monarchique, ni par conséquent de ce que sera l'autorité impériale, ses principes de politique perdront beaucoup de leur importance, et ne demanderont pas une longue réfutation.

L'autorité consulaire ne ressemble en rien à une dictature et n'est nullement le pouvoir absolu. Sans doute, la crise où la nation se trouvait au commencement de l'an viir, grâce au gouvernement directorial, était assez sérieuse pour autoriser une dictature. L'anarchie avait recommencé. Pour reconstituer un pouvoir de fait, il était permis de regarder comme nécessaire un immense pouvoir de droit. Il en fallait trop pour qu'il y en eût assez. Mais Bonaparte offrit une Constitution, et ne demanda point de dictature. Le pouvoir de bien faire lui suffit, et il n'ambitionna pas celui de tout faire. L'autorité du suprême consulat fut chargée de l'exécution des lois; elle put en proposer, et non en faire aucune. Elle fut chargée d'opérer la recette des revenus publics et d'en ordonner la dépense; mais il fut statué que les revenus seraient votés et les dépenses autorisées par le corps législatif, et tel est l'état présent des choses. Ajoutons que l'intérêt de la Constitution a un organe toujours prêt dans le tribunat, et un juge toujours attentif dans le sénat; et qu'outre ces corps il en est un dont l'opposition, privée d'éclat, n'est que plus puissante, quand elle est fondée : c'est le conseil d'État, corps tellehient organisé que, malgré son apparente dépendance, il ne peut connaître qu'un danger, ce* lui de taire d'utiles vérités.

L'intention du peuple français n'a jamais été que ce pouvoir consulaire, ainsi constitué, fût diminué ni temporaire; et le citoyen Car^ not est le premier qui l'ait considéré comme toléré pour un temps de crise, et comme devant finir avec elle. Ce n'a pas été pour la voir cesser à la paix que le peuple français a voté la constitution de Tan viii; ce n'a pas été pour que le premier consul abdiqu&t le pouvoir que le peuple français lui a conféré le consulat à vie ; ce n'a pas été pour que le pouvoir consulaire pérît à la mort de Bona-

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partt; que la nation a voulu qu'il nommât son successeur. Il y a plus : le retour à Tunité monarchique (je ne dis pas à Tancien système monarchique) n'avait pas besoin détre approuvé^ ni en Tan x^ ni en l'an viii^ parle vœu national exprimé dans les assemblées primaires^ pour qu'il fût manifeste qu'il était conforme à la volonté des Français.

En effet, Tunité monarchique avait été unanimement votée par la nation en ^89^ à répoque de la Révolution ; elle l'avait été en 4790 par le serment de six cent mille Français, députés de tous les autres, au champ de la fédération du i4 juillet Certamement la déclaration faite le 22 septembre 1792 par la convention nationale ne peut être présentée aujourd'hui comme l'expression de la volonté générale, contre le système de l'unité gouvernante ; car tout le monde sait qu'on ne proscrivit la monarchie qu'en haine du monarque^ et la plupart de ceux qui votèrent son abolition n'entendirent voter que celle de la dy* nastie régnante; tout le monde sait que cette abolition ne fut précédée ni d'une délibération, ni même d'un discours qui la motivât; enfin, on se rappelle que ce fut sur la proposition d'un misérable comédien de province qu'elle fut décrétée, tant était grande l'impatience d'éloigner les Bourbons du trône ^ et tant était profond le mépris qu'ils leur avaient inspiré.

Le partage du gouvernement entre plusieurs) n'a donc reçu aucun témoignage d'un acquiescement national ; l'unité, au contraire, a donc toujours conservé le titre de respect que lui avaient imprimé quatorze siècles d'expérience, que la Révolution elle-même avait consacré en 1789 et 1790, et les nouvelles confirmations qu'elle a reçues en l'an viii et en l'an X ont été surabondantes.

Nous dirons donc avec assurance que l'autorité du premier consul n*est ni arbitraire, ni absolue; que l'intention du peuple français a été qu'elle constituât une magistrature durable, constamment une, constamment indépendante , toutefois dans les limites où elle était renfermée ; et nous en conclurons que B<Miaparte aurait tout à la fois trahi l'intérêt public, et la volonté nationale, et ses engagements, s*il avait rétrogradé, s'il avait partagé le pouvoir en plusieurs mains, l'organisation qu'il eût

donnée à ceète oligarchie eût-elle été aussi admirable que la pentarchie du Directoire, et composée d'hommes égaux en mérite aux membres du comité de salut public de la Convention. La première supposition d'où est parti le citoyen Camot n'est donc pas exacte et n'est pas heureuse. Voyons la seconde, savoir: que l'établissement de l'hérédité impériale est le rétablissement de l'antique monarchie.

Il est facile de reconnaître d'abord que l'hérédité et la dignilé impériale n'ajouteront rien à la prérogative Consulaire, et ensuite que la prérogative consulaire ne ressemble en rien à l'ancienne royauté française.

L'hérédité n'augmente point la mesure ou l'intensité du pouvoir actuel, puisqu'elle n'affaiblit point les rapports qui sont établis par la Constitution de l'Etat entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, et qu'au contraire, s'il est permis de préjuger quelques modifications, d'après le message du sénat du 14 de ce mois, la discussion des lois aura désormais plus de solennité; les décisions du corps législatif, précédées par les opinions des tribuns, et, quand il sera nécessaire, par celles des membres du corps législatif même, seront p'us éclairées et acquerront par là plus d'autorité. Le corps législatif, ainsi que le tribunat , croîtront euxmêmes en considération et en importance par leur association immédiate pour la formation de la loi, par leur réunion, qui donnera aux tribuns éloquents un auditoire illustre digne de leurs talents , et au corps législatif des séances brillantes et pompeuses où des orateurs déploieront pour lui un savoir et une éloquence dignes d'éclairer sa sagesse. D'un autre côté, la liberté individuelle et la liberté de la presse trouveront dans le sénat une sûreté nouvelle. Enfin, l'indépendance des membres du sénat, du corps législatif, du tribunat, sera garantie par l'institution de la haute cour la plus impartiale qu'il serait possible d'imaginer. Encore une fois , s'il est permis de regarder le vœu du sénat comme un heureux présage d'un avenir très prochain, la liberté publique va tout ensemble recevoir la dernière garantie qu'elle réclamait et rentrer dans une portion même des droits qu'elle avait confiés sans réserve et sans danger au dépositaire de l'autorité publique.

Le citoyen Camot dira peut-être, avec un des

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orateurs qui lui ont succédé & la tribune^ que^ si c'est un avantage attaché à l'hérédité du pouvoir de favoriser la conception des grands desseins, l'exécution des grandes entreprises, c'est aussi un de ses inconvénients d'exposer l'État au danger de voir consolider et arcroifre le pouvoir par des moyens que ne peuven t avouer ni V intérêt public^ ni la liberté publique (1).

Nous lui répondrons que l'histoire dément la dernière partie de ce système, et que l'histoire des nations s'explique très -bien à cet égard par Téternelle histoire du cœur humain. On a sans doute vu des princes travailler à dégager leurs successeurs du joug d'autorités rivales de la leur, et qui la menaçait; mais jamais les princes n'ont songé à fonder le pouvoir absolu pour leurs successeurs en respectant la liberté publique pendant leur propre règne. Souvent, au contraire, ils ont voulu la tyrannie pour eux, et le pouvoir limité pour leurs descendants.

Le prince qui travaille toute sa vie à faire bénir sa mémoire ne veut pas léguer à ses successeurs le droit de la faire maudire.

Les princes qui ont fait le bonheur public ne veulent pas que leurs successeurs soient les maîtres de détruire un si noble ouvrage.

Tous les monarques qui ont été chéris des peuples ont enceint de leurs lois les droits de leurs successeurs. L'exemple même de leur modération a déjà été une barrière autour du pouvoir qu'ils laissaient à leur mort. Le despotisme de Louis XIV, les tentatives de despo* tisme de Louis XV ont été cent fois combattus avec avantage par quelque action ou quelque parole de Henri le Grand, de Louis XII, le père du peuple, de Charles le Sage.

La tyrannie est une chose si odieuse qu'on n'a garde de la fonder pour les autres, et que, quand on croit en avoir besoin pour soi, on tâche d'en tempérer l'aspect en offrant pour l'avenir la perspective de la liberté. On ne peut vouloir la tyrannie que pour en avoir les profits, et l'on ne peut s'en assurer les profits qu'en conservant l'honneur d'un peu de respect pour les droits des peuples.

La tyrannie est un état que les tyrans mêmes jugent très-critique pour eux. Un prince peut Taffecter pour se soustraire à d'autres dangers

(1) Discours du citoyen Gallois au tribunat, dans la séance du 15 floréal.

qu'il croit plus imminents; jamais on n'en fait un système de famille, parce qu'on ne fonde pas sa stabilité sur un péril et qu'on ne bâtit pas sur un précipice.

On s*arroge la tyrannie, on ne fonde que le pouvoir régulier.

On ne prépare pas plus la tyrannie devant les peuples qu'on veut asservir que le poison devant des convives qu'on a voués à la mort.

S'il est vrai que le prince considère l'État comme une propriété de famille dans le système héréditaire, il faut en conclure que l'hérédité tend à donner au pouvoir la modération et la prudence qui conservent, au lieu de favoriser la violence qui aliène et détruit.

Les appréhensions du citoyen Carnot et celles de son collègue sont donc sans fondement, et il demeure pour constant que l'hérédité du pouvoir ne confère ni ne tend à conférer une augmentation de pouvoir au chef de la république. Mais ce n'est point assez dire, et nous restons fort en deçà de la vérité; la vérité est que l'établissement de l'hérédité est une diminution de la prérogative consulaire.

Lorsque la nation, voyant les premiers travaux et les premiers succès de Bonaparte pour la restauration de la république, éprouva pour la première fois la crainte de voir la mort interrompre ou renverser son ouvrage, et que le sénat remplit le vœu général en donnant au premier consul le droit de nommer un successeur, des amis éclairés de la liberté remarquèrent avec quelque amertume que le séiiatus-consulte donnait au chef de l'État une prérogative bien plus grande que r héréditésimple, et qui laissait l'État exposé à des dangers dont l'hérédité simple pouvait seule préserver. Et, en effet, établir le droit de nommer un successeur, c'était donner l'hérédité au chef de l'État avec la faculté d'en déranger Tordre naturel au gré de ses fantaisies.

Je dis d'abord que c'était donner rhcrédité, et l'histoire le prouve : l'empire est comme héréditaire dans la maison d'Autriche, par cela seul qu'elle peut faire par son influence un roi des Romains. Ce n'est qu'en nonmiant leur successeur,eten le faisant consacrer de leur vivant, que les trois premiers rois de la troisième race ont fait passer en usage, à l'égard de leurs descendants, l'hérédité, qui, au reste, n'a jamais été prononcée en France par aucune charte;

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car la loi salique regardait les teiTes saliques et non le pouvoir royal. Ainsi, d'abord, le sénatus- consulte de l'an x ayant autorisé rhérédité, on ne peut pas dire que la loi qui, en Van xii, l'instituera d'une manière absolue, ajoute rien à la prérogative du suprême consulat.

J'ai dit, en second lieu, que le sénatus-consulte avait donné plus que l'hérédité en donnant le droit de nommer un successeur; et certes on ne niera pas que le prince qui a le droit de choisir lui-môme son héritier ne soit plus favorisé par la loi que celui qui est forcé de recevoir son héritier de la loi. L'établissement de l'hérédité pure et simple supprime ce droit; il retranche donc à la prérogative consulaire au lieu d'y ajouter, comme on le suppose. Il est inutile de faire remarquer ici ce que gagne la chose publique à ce retranchement. Tout le monde sait que le droit de nommer un successeur, quand il est exercé arbitrairement, peut faire sortir la discorde publique du sein des jalousies domestiques, au lieu que les successeurs appelés par l'hérédité pure et simple, telle qu'elle était établie en France, sont tous placés d'avance sous la protection de ces principes et de ers habitudes de famille qui, dans nos maisons, revêtissent des pouvoirs et des honneurs impartageables Tatné des enfants du père décédé, et, à défaut d'enfants de son sang, l'ainé de ses collatéraux. Mais, quoi qu'il en soit de l'utilité du changement, le fait est qu'il retranche, loin d'ajouter à la prérogative consulaire, et c'est ce qu'il fallait démontrer.

La dignité impériale ajoutera-t-elle quelque chose au pouvoir consulaire? Nous répondrons sans hésiter: A l'autorité morale, beaucoup; au pouvoir politique, rien ; et, au contraire, c'est parce qu'elle ajoutera beaucoup à la force d'opinion qu'il sera possible de retrancher quelque chose à la force politique. Tout le monde voit que le pouvoir n'aura besoin ni d'autant de vigilance, ayant fait cesser, d'une part, des espérances factieuses, de l'autre, des inquiétudes irritantes et pénibles ; ni d'autant d'action, ayant plus de magie; qu'il pourra épar* gner la contrainte, inspirant plus de respect; diminuer la crainte, attirant plus d'espérance; s'inquiéter moins d'être obéi, étant plus sûr d'être prévenu. Le citoyen Camot ne niera pas, sans doute, que, faire trouver du plaisir dans

une obéissance utile et limitée, ce ne soit plus faire pour la liberté que de dispenser de l'obéissance même

S'il est démontré par ce qui précède que la dignité impériale héréditaire n'ajoute rien au pouvoir du consulat suprême, et, au contraire, en retranche quelques prérogatives, il ne nous reste qu*à demander au citoyen Camot comment il retrouverait l'ancien gouvernement français dans le suprême consulat et dans la dignité impériale.

Ydécouvrira-t-il l'ancien système féodal, qui partageait le territoire de la France et les hommes attachés au territoire (les serfs de la glèbe ) entre le monarque et de grands vassaux, aussi rois et surtout plus oppresseurs dans leurs domaines que le monarque dans les siens ?

Y découvrira-t-il ce système dans lequel les seigneurs partagèrent avec le clergé, dans les états généraux, les deux tiers de la puissance nationale, dont* ils étaient à peine la trois centième partie, et où les rois, qui méritaient le surnom de Père du peuple, étaient appelés, comme Louis Xll, par une cour insolente, le roi de la roture {roturarium regem) ?

Y reconnaitra-t-il la misérable et insultante aristocratie qui , vers la tin du dernier siècle et jusqu'au moment de la Révolution, a été dotée du privilège de parvenir seule à tous les honneurs, à tous les pouvoirs, à tous les grades civils et militaires, à tous lesbénétices? Pourratril nous montrer quelque trace de cet ordre de choses où, pour posséder une charge à la cour, il fallait être noble; pour devenir ministre, être noble; pour entrer au conseil du prince, être noble ; pour rendre la justice dans un tribunal souverain, être noble; pour porter les armes comme sous-lieutenant d'infanterie, être poble; pour édifier le peuple dans la vie de chanoine, être noble? en un mot, où les roturiers, qui jamais n'étaient parvenus aux grandes dignités que par exception, se trouvaient exclus des grandes et des petites, presque sans exception?

Y verra-t-il la puissance de cette ancienne royauté, dont les volontés n'étaient limitées que par l'opposition de treize corps de magistrature, trop faibles, chacun séparément, pour former une barrière au despotisme, et trop gouvernés par des intérêts locaux pour n'être

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{)as aussi souvent opposés entre eux qu'à rintérét général^?

Craint-il d'entendre jamais un.empereur des Français dire^ comme les anciens roi de France : Je tiens mon pouvoir de Dieu et de mon épée?

Non^ rien de ces antiques abus n'existe^ aucun ne peut renaître.

Les Français forment un grand corps où sont confondus tous les ordres; les Français ne sont I lus un assemblage d'hommes privilégiés et d'hommes dégradés; les Français forment une nali<m au-dessus de laquelle personne ne se trouve par sa naissance^ au-dessous de laquelle personne ne peut tomber que par sa faute ; il n*y a plus d'État dans TÉtat^ d'empire dans l'empire ; tous ont un droit égal à l'exercice de tous les pouvoirs, le pouvoir suprême excepté; tous ont un droit égal à la protection de tous les pouvoirs sans exception : il existe donc une chose publique, tes publica. Le pouvoir suprême est limité : suprême pour Texécution des lois, il s'arrête pour leur formation devant des corps tirés du sein de la nation tout entière; il gouverne seul, mais suivant des lois faites pour tous, au nom de tous, par les représentants de tous, en vertu d'une prérogative qu'il tient de tous; maintenant donc le dépositaire du suprême pouvoir est le chef d'une monarchie répuàlicaine, et non le possesseur d'une royauté féodale ou despotique; et si ses successeurs disaient un jour à nos neveux : Nous tenons le sceptre de Dieu et de notre épée, il serait bien entendu que ce n*est ni de la volonté de Dieu révélée au prince seul, ni de son épée tournée contre la nation pour l'asservir, mais de la volonté de Dieu manifestée par la voix du peuple, son seul organe ( Vox populi, vox Deif), ei de l'épée tirée contre les ennen^is du peuple, pour le protéger et le défendre.

Lorsque le citoyen Carnot nous assure que des institutions toutes monarchiques ont préparé depuis deux ans, en France, l'institution de l'hérédité impériale, et que d'autres institutions plus monarchiques encore sont préparées pour la cimenter, il nous est impossible de deviner de quoi il veut parler. Le message du sénat n'annonce rien de semblable pour l'avenir, et dans le passé nous ne voyons rien qui autorise le langage de l'orateur. Nous dira-t-il que la Légion d'honneur a quelque ressemblance avec Tordre de Saint-

Louis de l'ancien régime? Nous lui répondrons qu'elle en diffère en un point essentiel : c'est que la Légion d'honneur comprend tous les Français distingués par des services ou des talents de tous genres, civils et militaires, au lieu que l'ordre de Saint-Louis était uniquement composé de miUtaires. Nous lui répondrons que, quand elle ressemblerait à l'ordre de Saint-Louis, elle ne serait pas pour cela une institution monarchique; car l'ordre de Saint-Louis était considéré dans l'ancien régime comme une institution républicaine; et, en effet,' il ne fallait d'autre titre que les services militaires pour y être admis, et la naissance n'y donnait aucun droit.

Nous ne pouvons donc concevoir comment l'ancien et le nouveau régime peuvent se confondre dans la pensée du citoyen Carnot. Comment n'est-il pas frappé de leur différence? Serait-ce qu'il ne connaissait pas l'ancien? Serait-ce qu'il ne connaît pas le nouveau? Seraitce qu'il les connaît mai l'un et l'autre? Il sufBrait, je pense, pour le faire revenir de son erreur, ou du moins pom» l'en dégoûter, de lui dire qu'elle est celle des ennemis les plus déclarés de la Révolution : on les entend souvent répéter, comme lui, que l'ancien régime est tout à fait rétabli. C'est leur refrain à tous, à commencer par les héros revenus, dans ces derniers temps, d'Angleterre, et à finir par ces misérables journalistes qui, pendant deux ans, ont empoisonné l'opinion publique, et à la tête desquels il faut placer certains rhéteurs qui sont parvenus à se faire homnies d'État dans la république à force d'écrits et d'intrigues contre la république ; qui, n'ayant jamais rien vu, parlent sans cesse de ce qu'ils ont lu ; qui savent les historiens par cœur et ne sauront jamais l'histoire; qui ne cessent de rappeler de grands noms, ne comprenant rien aux grandes choses, et ont réussi à rendre ridicules les personnages les plus vénérables des anciens fastes de la nation, par la sotte manie de placer sans cesse leur image et d'invoquer leur autorité au milieu d'institutions, de mœurs, de lois entièrement opposées à celles des temps où ils ont mérité leur renommée.

(Journal de Paris, des Z2 cl 23 floréal an XII. — 12 et 13 mai 1804.)

HISTOIRE œNTEMPORAlNE.

(NoU de l'édUeur.) La pièce suivante aurait dû être placée à la page 626 de ce volume, comme suite et complément d'un premier article sur HarringUm, Je regrette beaucoup ces erreurs qu*explique cependant la difficulté de ne rien transposer dans la réunion d*un aussi grand nombre de pièces détachées ; il n'y en a pas moins de 700 dans ce volume.

ŒUVRES POUTIQUES DE JACQUES HARBIKGTON, ÉCUTEE,

CONTKFfAlfT LA RÈPUBLIQUB D'OCÉAlfA, UM APHOmSMES £T LES AUTRES TKAITAs DC MÊME AUTEUR.

Précédées de FMsioire de sa vie, Écrite par Jean Tolahd.

Nous avons parlé de la traduction des ouvrages d'Harrington dans une de nos feuilles précédentes. C'est sa personne que nous nous proposons de faire cennattre aujourd'hui, d'après Toland.

Jacques Harrington, descendant d'une famille noble du comté de Rutland, naquit en 1611 . Après ses premières études à Oxford, il suivit son goût dominant, celui de voyager pour apprendre à connaître les hommes, et pour devenir un jour capable de servir son pays.

La Hollande venait de s'affranchir du joug de l'Espagne et faisait les premiers essais de la liberté. Ce fut là qu'il commença à faire du gouvernement le sujet de ses méditations; car on l'entendit souvent dire qu'avant de quitter l'Angleterre il ne connaissait la signification de ces mots désagréables de monarchie, à'anarchie, d'aristocratie y de démocratie, iïoligar' chie, et autres, que par ce qu'il en avAil appris dans son dictionnaire. Le prince électeur le mena en Danemark; au retour, il lui confia la direction de toutes ses affaires en Angleterre. Harrington n'en suivit pas moins son plan, qui était de voyager et d'observer.

Il traversa la Flandre, vint en France, où il fit, sur son gouvernement, des remarques qu'il a semées dans ses ouvrages; de là il passa en Italie. Il préférait Venise à toutes les villes d'Italie, et son gouvernement à tous ceux de l'univers; il devait, selon lui, par ses causes visibles ou invisibles, ne finir qu'avec le monde. Il y acheta la collection des meilleurs livres italiens, surtout des traités de politique, et il y fit connaissance avec les personnes dont il pouvait tirer quelque avantage ou quelque instruc-

tion. Il vit encore quelques parties de TAUemagne; après quoi il revint en Angleterre.

Le roi Charles Y^ lui demanda un jour pourquoi, étant à Rome, il n'avait pas voulu baiser les pieds du pape ; il répondit qu'ayant eu l'iionneur de baiser la main de Sa Majesté il trouvait au-dessous de lui de baiser le pied d'aucun autre prince. Le roi , flatté de cette réponse, s'attacha dès lors Harrington en qualité de gentilhomme extraordinaire de sa chaud)re. Il aimait mieux causer avec lui qu'avec tout autre; ils conversaient souvent sur le gouvernement, mais, quand il venait à parler de république, le roi montrait beaucoup d'impatience.

Il fut obligé de quitter le service du roi pour avoir soutenu quelques arguments en sa faveur contre les commissau*es du parlement. Comme on conduisait Charles à Windsor, Harrington demanda et obtint la permission de paraître à la portière du carrosse. Charles le serra dans ses bras; on lui permit de demeurer trob ou quatre jours avec lui ; mois, ne voulant pas prêter le serment de ne pas aider ou cacher toute fuite qu'entreprendrait le roi , il fut non-seulement privé de sa place, mais encore mis en arrestation jusqu'à ce que le major général Ireton obtint sa Uberté. Il trouva ensuite le moyen de voir le roi à Saiot-James, et l'accompagna même jusque sur l'échafaud où ce prince eut la tête tranchée, le 9 février 1649.

Harrmgton avait alors trente-huit ans. Il vécut petiré dans sa bibliothèque. Ses amis crurent que c'était par mécontentement : il les détrompa en leur montrant une copie de YOceana.

Le point saillant de YOcéana est ce principe que Vempire suit la balance de la propriété, soit que e43lle-ci se trouve entre les mains d'un seul , de plusieurs ou du plus graud nombre : d'un seul, c'est la tyrannie; de quelques hommes, c'est Y oligarchie; du peuple, c'est Yanarchie, Sans une loi agraire qui change la balance, il n'y a pas de remède; car l'un, ajoute-t-il, mangera l'autre; et le gouvernement, soit monarchique, soit aristocratique, soit démocratique, ne saurait être de longue durée.

Quelques partisans de Cromwcll ayant appris qu'on livrait cet ouvrage à l'impression s'emparèrent du manuscrit.

HISTOIRE COINTEMPORAÏNE.

or

Lady Claypole, fille favorite du protecteur, promit de le lui faire rendre, si toutefois cet ouvrage ne contenait rien de préjudiciable au gouvernement de son père. Harringtori Rassura que c'était une espèce de roman politique qui ne renfermait rien de contraire au protecteir, et que même il avait le dessein de le lui dédier. Il le lui dédia en effet. Cromwell, après ravoir parcouru, dit que Pauteur avait voulu lui faire quitter son pouvoir, mais qu'il n'abandonnerait pas pour quelque straits de plume ce qu'il n'avait acquis qu'à la pointe de l'épée; il ajoutait, avec sa dissimulation profonde, que, sans approuver le gouvernement d'un seul, il voulait, en faisant les fonctions du protectorat, maintenir la paix entre tous les partis, puisque tous ces partis, livrés à eux-mêmes, ne pourraient jamais convenir d'une forme certaine de gouvernement.

Il n'avait guère peur de la presse, celui-là; car VOcéana était, dans la vérité, un plan de république. Mais Gromwell avait son plan à lui, et il en laissait faire aux autres.

Avec toutes les épées il pouvait se rire de toutes les plumes, d'autant mieux que les plumes ne manquent jamais à celui qui a les épées. Les écrivains tombèrent sur l'auteur de VOcéana, lui causèrent des chagrins, et Cromwell mourut tranquillement dans son lit. Après la mort de Cromwell, Charles II, ou plutôt ses courtisans, n'en jugèrent pas de même. Harrington, suspecté soit pour

son livre, soit pour ses liaisons, fut arrêté le 28 décembre 1661, conduit à la Tour de Londres, interrogé, non jugé, et, malgré Vhabeas corpus que sa sœur, lady A s thon, lui avait obtenu , enlevé à ses juges, transféré, au bout de cinq mois, dans une autre prison, et de là à Plymouth. Ce fut là que le docteur Dunstan lui conseilla de prendre du gayac dans du café comme un romède certain contre le scorbut.

L^usage immodéré de celte liqueur lui dérangea l'esprit. Le roi accorda Tordre de le remettre en liberté. Arrivé à Londres, il n'était plus qu'un squelette, incapable de marcher seul , ne pouvant dormir.

L'imagination troublée, prétendant que ses esprits vitaux s'échappaient sous des formes d'oiseaux, de mouches, ou d'autres animaux, il ne déraisonnait cependant que sur cet article. On lui fit cesser sa boisson ; mais cette boisson et ses malheurs avaient produit un effet irrémédiable : sa tête ne se remit point. Il se maria dans cette situation, ne fut pas heureux, et, après avoir langui quelque temps, il mourut à Westminster, le 21 septembre 1677, âgé de soixante-six ans.

De là deux vérités de fait sur la presse : la première, c'est qu'elle fait communément peu de bien et beaucoup de mal aux écrivains ; ia seconde, qu'elle ne fait ni bien ni mal au gouvernement.

(Journal de Paris, du 16 messidor an iv.— 4 juillet 1796. )

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