‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 205 sur 208 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

ElITRB M. A., DE l'aNCIENHB ACADteUI DBS llfSCBIP- TlOnS BT BBLLBS-LBTTRBS, ET M. B., RBPBÉSBlfTAIfT DBS 3,799 AUTEURS D*H1ST01RB8 DB LA RftTOLUTIOlf OU DB PARTIE DE LA RÉVOUJTlOlf.

{Note des Rédacteurs du journal.) Nous imprimons avec empressement ce petit morceau qu'un singulier hasard a fait tomber hier entre nos mains. Il nous semble qu*il a le mérite de Tà-propos. Depuis six ans nous sommes accablés d'histoires de la Révolution ; tsft téta de chacune est une préface où l'auteur ne manqiM pa» d'asMurer que le temps présent est celui où les événements qvi ont signalé cette grande époque peuvent être écrits avec le fdusde vérité et d'intérêt, et où il est le plus utile d'en préseotor le tableau : et cependant, il n'est peut-être pas une seule de ces histoires qui, par ses faussetés, ses omissions, son ton et son langage, ne paraisse avoir pour objet de démentir cette proposition. Le dialogue qu'on va lire nous a paru propre à éclaircir si elle est vraie ou non.

A. Dites-nous, Messieurs, à quoi il sert que vous imprimiez tous les jours une histoire de la Révolution ou d'une partie de la Révolu- '

, tion.

B. Vous pourriez bien l'avoir oubliée.

A, Mauvaise, très -mauvaise plaisanterie!

Ce n'est pas à des hommes qui ont passé les quinze mois de la Terreur dans tous les supplices, et qui n'en sont sortis qu'après les plus sensibles pertes, qu'il faut tenir un pareil langage. Nous n'avons pas besoin qu'on nous fasse notre propre histoire.

B. Eh bien! c'est pour que vos enfants ne l'ignorent pas.

A. Si vous n'écrivez l'histoire que pour nos

(l)M. Ficvée.

enfknts, vous vous pressez trop de la publier. Attendez qu'ils sachent lire.

B. Eh bien! c'est pour que nous-mêmes nous ne courions pas le risque de l'oublier.

A. Vous vivriez cent ans que vous vous rappelleriez toujours ce qu'il y a de vrai et d'important dans la Révolution ; les journaux vous aideraient d'ailleurs à le retrouver.

B. Mais pourquoi n'écrirais-je pas aujourd'hui ce qui sera bon demain ou plus tard ? Témoins des faits, n'est-ce pas à nous à les transmettre à nos descendants? Comment la vérité ira-trelle à ceux qui n'ont pas vu , si ceux qui ont vu n'osent écrire? ^

A. Écrivez aujourd'hui, je le trouve fort bien ; mais ne publiez votre ouvrage que quand il pourra paraître sans danger.

B. Et quel danger à publier aujourd'hui ce que tout le monde sait , et ce qui dans quelque temps devra être appris à ceux qui l'auront ignoré?

A. Il y en a beaucoup; et d'abord cekd de rouvrir des blessures à peine cicatrisées, et de réveiller des haines envenimées. Tout le monde sait la dévolution, mais tout le monde ne l'a pas toujours présente ; et cela est fort heureux. Aujourd'hui vos tableaux, superflus pour iustruire, sont très-propres à irriter ; donc ils sont dangereux.

B. Vous voudriez donc que je gardasse sur le crime un silence honteux?

A. Je voudrais que vous gardassiez le silence sur le crime quand vos discours peuvent produire le crime, et que vous les missiez en réserve pour le moment où ils peuvent servir à en préserver.

B, L'historien doit être véridique et courar geux...

A. Lieux communs étrangers à la question! Nul doute que l'historien ne doive être véridique ; ce qui est douteux, c'est qu'il soit permis de se porter pour historien lorsqu'il est impossible d'être véridique sans être dangereux... D'ailleurs, c'est une autre question que de savoir si l'homme qui décrit une révolution flagrante est et peut être véridique^

B. S'il a de la probité....

A. Cela ne suffit pas; la probité n'empêche ni les passions, ni les préventions, ni les faiblesses. Ceux qui écriront dans vingt ans n'ou- I blieront rien; ceux qui écrivent aujourd'hui

HISTOIRE CONTEMPORAINE

peuvent inventer ou omettre beaucoup de choses. Les passions sont plus sujettes à mentir que la mémoire à oublier.

B. La postérité perdra donc les témoignages des contemporains?

A. Peu importent des témoignages suspects quand les monuments restent. D'ailleurs^ je vous le répète, écrivez si vous le voulez, et dès à présent; mais prenez dix ans pour revoir votre ouvrage dans le silence de vos passions, pour consulter vos amis, et surtout votre conscience; assurez-vous qu'elle ne réclamera point contre des faits qui , peut-être, se seront trouvés dans v^tre imagination, et que vous aurez cru puiser dans votre mémoire.

B. Mais tant de réserve ne sera-t-elle pas* imputée à lâcheté?

A. Mais votre déchaînement serat-il considéré comme courage? Quand vous peignez les anarchistes, on peut vous dire que le gouvernement n'a pas besoin de votre plume contre eux, et qu'il n'y a pas grande bravoure à venir au secours du plus fort. Quand vous offrez des tableaux que vous croyez propres à exciter de l'enthousiasme et du fanatisme pour Louis XVT, bien des gens pourront vous dire que ce n'est pas assez faire, et que vous restez à moitié chemin...

B. Mais, après tout, quels mensonges avezvous donc remarqués dans nos histoires?

A. Mille et mille réticences aussi condamnables que les mensonges.

B. Par exemple?

A. Par exemple, les paroles qu'on met dans la bouche du. confesseur de Louis XYI^.au moment de sa mort: Fih de saint Louis, montez au ciel. Ces paroles ont été inventées par un des rédacteurs du Républicain, ei imprimées de l'aveu des autres. Je m'en rapporte ail confesseur de Louis XVI, et à M. His, jeune homme d'une parfaite loyauté, alors propriétaire du journal le Républicain (i).

(1) (Noie de Véditeur.) Quelque temps après la Terreur, mon père, se promenant avec M. His sur les boulevards, déplorait avec lui les horribles époques de la Révolution. Ils étaient près de la Madeleine, où reposaient les restes de Louis XYI ; sa mort devint Tobjet particulier de leur conversation. M. His fut amené à prononcer les nobles' et touchantes paroles dont il s'agit ici.

TeUe est leur véritable origine.

Autre exemple : on assure, dans une nouvelle histoire de la Convention, que jamais PAngleterre n'a eu d'émissaires en France pour attiser la Révolution. M. de la Fayette peut dire si, entre les fiuîeux qui avaient poussé la multitude à l'assassinat de Delaunay et de Berthier, il ne se trouva pas huit ou dix Anglais qui furent reconnus pour avoir puissanunent manœuvré dans la révolution de Hollande.

Autre fait qui tient lieu de beaucoup d'autres : Deux libraires, entrepreneurs d'une de nos plus belles histoires de la Révolution, s'adressèrent, en i795, à un homme de lettres, qui avait aussi été homme public, pour avoir de lui Phistoire d'une époque antérieure à la Convention, et qu'ils lui demandaient en deux volumes. Ils lui proposèrent magnifiquement, pour ce travail « 600 francs et im Moniteur complet. L'homme de lettres répondit qu'il dépenserait poiu» le faire mille écus en frais de copie et en acquisitions de livres, et qu'il ne pouvait supporter un tel sacrifice. (Alors nous avions les séquestres, la guerre et la famine, et il fallait vivre de son travail. ) Les libraires eurent l'insolence de répondre à l'homme de lettres de prendre garde à ce.qu'il refusait, a Si vous faites, lui dirent-ils, l'histoire que nous vous demandons, vous y parlerez de vous comme il vous plaira ; si nous la faisons faire par un autre, il pourra bien parler de vous d'une manière qui ne vous conviendra pas. » L'homme de lettres les traita avec le mépris qu'ils méritaient. Ils s'adressèrent à je ne sais quel goujat, et, comme ils l'avaient fait pressentir, les deux volumes qu'ils ont fait faire ainsi sont pleins de calomnies contre l'homme de lettres qui a encore entre ses mains Téptlre des deux drôles (t). Et voilà comme on écrit l'histoire dans les temps de révolution?

{Journal de Paris , du 30 floréal an xi. — 20 mai t803.)

Mon père et M. His fuient au même instant frappés du caractère de haute dignité que leur eût imprimé le pieux confesseur, qui, au moment suprême, les eût adressées à un, fils de saint Louis roi, roi lui-même, sut>is8ant le martyre.

M. His conçut aussitôt la penséede les imprimer sous cette forme dans son journal. — J*ai entendu cent fois mon père raconter cette anecdote, et notamment peu dlnstantsaprès celui où cette scène venait de se passer.

(1) (Note de Védileur,) Est-il nécessaire de dire qu*ici c'est de lui-même que parle mon père? ,

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