TROISIÈME ÉPOQUE
Depuis la réunion de la Ligurie , de Parme et Plaisance, de la Toscane et de l'État romain, les proportions sont encore changées entre la population de la France et le territoire; mais il est impossible en ce moment de les déterminer. L'on sait, ou Ton croit savoir, que la population des sept dépai-tements des Apennins, de Gènes, de Montenotte, du Taro, de TAmo, de la Méditerranée, de TOmbrone, monte à 2,345,157 habitants. Mais il n^a encore été fourni, ou du moins publié, aucune notion sur retendue de leur territoire. Quant à inStat romain, on n'a que des notions vulgaires et surannées, non-seulement de son ter-
(1) {Note de r^i^cwr.) Même remarque qu'à la note précédente. Dans le cas actuel, la populaUon qapolitaine étant par lieue carrée de 1,240 habitants.
Et celle de la France étant portée à 979
L'excédent en faveur de la population napolitaine est de 261
Soit à peu près de 21 pour iOO.
ritoire , mais aussi de sa population. On peut seulement conjecturer que la réunion des différentes provinces dltalie rapproche de quelque peu la proportion de la population française de celle de la population napolitaine.
C0]|fl»ÀBAI80N DE LA POPULATION PBÉ8ENTB DU BOTAUMB DB IVAPLES AYBC 80!» AlICIBlVIfB PO- PULATION.
Quoique la population du royaume de Naples soit proportionnellement plus forte d'un vingt -neuvième (\) au moins que celle de France, cependant en la comparant à ce qu'elle a été , et par conséquent à ce qu'elle pourrait être , on la trouve très-faible.
Galanti , le dernier écrivain qui ait publié des détails sur le royaume de Naples, dit que \ ,240 habitants par lieue carrée, ou (pour me servir des mêmes mesures que lui) de 216 habitants par mille napolitain, sont un véritable état de dépopulation, c( Questo, per noi, è un stato di vera spopolazione, »
« Telle est, ajoute-t-il, la fécondité de notre « territoire, que ce ne serait pas une merveille a de voir la population s'élever au double de « ce qu'elle est, c'est-à-dire à 432 têtes par «mille carré» (ou 2,480 par lieue carrée, de 25 au degré). On voit dans les anciens monuments que, sous les républiques qui existaient dans le pays avant la conquête des Romans, la population a été de 52i têtes par mille carré, ou environ 3,004 par lieue carrée, ce qui la faisait monter à 42 millions d'habitants pour tout le royaume. Aujourd'hui encore elle est de 521 têtes par mille (ou 3,400 l)ar lieue) dans la Terre de Labour, Tancienne Campanie (Cami^anta Felice,)
Ces deux faits prouvent en faveur de la division des propriétés ; car avant la conquête elles étaient toutes d'une étendue Irës-bornée, et la Terre de Labour est encore aujourd'hui la province du royaume où il y ait le moins de ces grands fiefs et de ces immenses domaines, où la négligence du propriétaire est le moindre des obstacles qui s'opposent à la fructification de la terre.
(1) {Note de VédUeur,) Voir les rectifications de ce chiffre à la colonne précédente.
RÉPONSES AUX QUESTIONS DE UEMPERËUR
L'abolition des moiDes^ le partage des conir muDeS; la réduction des majorats et fidéicommis aux termes nécessaires pour le maintien d'wie constitution monarchique, un système de douanes qui favorise le conmierce, ces seules circonstances peuvent élever la population du royaume d'un quart en sus dans moins de six amiées.
QtJBLS SONT LKS RAPPORTS DU TRAVAIL DANS LE ROYAUME DE NAPLBS AVEC LA POPULATION? EN D* AUTRES MOTS : QUEL EST LE TERME MOYEN DU TEMPS EMPLOYÉ JOURNELLEMENT AU TRAVAIL PAR LES HABITANTS DE TOUT AGE ET DE TOUT SEXE?
Il ne s^agit ici que du travail des arts et métierSy c'est-à-dire de Tagriculture, et des arts mécaniques.
Entre les personnes qui se sont le plus occupées de statistique, aucune, que je sache, n'a cherché à découvrir quelle était la somme du travail d'une nation.
Cependant on peut assurer que le travail d'une nation est la mesure de ses qualités morales, de son bien-être, et surtout de sa force. Ce n'est pas assez de dire et de répéter ^ns cesse que l'habitude du travail est le préservatif de tous les vices, une préparation à toutes les bonnes qualités; il faut ajouter que le travail étant le prmcipe de toutes les richesses, est, par cette raison, un titre à toutes les jouissances; il faut ajouter, surtout, que le travail accroit la population et la fortifie; il l'accroît en offrant aux jeunes gens des deux sexes des moyens de se marier; il la fortifie en donnant au corps un salutaire exercice. Il tend donc à donner beaucoup de soldats et de bons soldats, ce qui constitue la force d'une nation.
Un peuple laborieux trouve dans son sein des défenseurs pour lui et pour ses alliés; et entre les peuples laborieux, les plus féconds en soldats sont les peuples agricoles.
L'agriculture étant celui des arts qui brave le plus les intempéries, qui donne au corps le plus de mouvement/ qui exerce le plus à la marche, au port des fardeaux, aux soins et à l'usage du cheval, est, par cesraisons, celui qui dispose le mieux à l'état de fantassin ou de cavalier. La Suisse fournit des troupes à toute l'Europe.
Un peuple fainéant ne fournit point de soldats, ou du moins point de soldats volontaires, et point de braves. Un peuple fainéant craint non-seulement les périls de la guerre, mais aussi y et avant tout, les fatigues de la guerre et môme celles de la paix. Le premier pas vers le sentiment de la gloire des armes et de l'orgueil de l'état militaire , c'est cette indifTérence pour la fatigue, que l'habitude seule du travail peut donner.
Les deux Castiiles, séjour priviligié de la paresse en Espagne, ne donneront des soldats que quand elles auront de nombreux cultivateurs. Le royaume de Naples, excepté la Terre de Labour, n'en donnera lui-même que quand les produits^ qui aujourd'hui sont presque tous les fruits à peu près spontanés d'une terre prodigue, comme je le montrerai dans un moment, seront multipliés par une culture laborieuse et soutenue.
Je viens à la question. Il n'est pas aisé de dire avec certitude quel est le terme moyen du travail journalier de tous les habitants d'un pays, à moins de s'être occupé de longue main à rassembler les éléments d'un pareil calcul. Us consisteraient à savoir : i** combien chaque ville et chaque village renferme d'habitants occupés à la culture et aux arts mécaniques; T combien d'heures par jour chaque profession agricole ou manufacturière occupe ceux qui s'y sont dévoués. Dans les questions envoyées aux préfets en France, on a (mi beaucoup de questions inutiles, comme de savoir combien d*œufs pondaient les poules de chaque village, et l'on n'a point demandé le nombre des travailleurs, et le temps qu'ils donnaient au travail. Dans le royaume de Naples, c'est bien pis. Là on n'a fait jusqu'à présent ni les questions oiseuses ni les questions importantes. Mais il n'est pas impossible d'évaluer par approximation le travail du royaume de Naples, par la nature de ses produits et par la nature de ses consommations, et de juger que la population, pour s'y procurer toutes les denrées et subsistances néceasah^es à sa consommation, n'y a besoin que d'une faible partie du travail nécessah*e aux habitants de la France , pour subvenir aux leurs. En effet, deux circonstances s'offrent à l'attention de tout observateur : la première, c'est que les besoins des habitants du royaume de Naples sont moins étendus que
SUR LE ROYAUME DE NAPLES
ceux des habitants de la France, et quils consomment moins, proportionneUement, que les Françûs. La deuxième, c'est que les consommations napolitaines sont des produits, pour la plupart, spontanés de la terre; et que la terre prodigue au plus fmble travail toutes les consommations qui en exigent.
D'abord, tout ce qui appartient au vêtement et à l'ameublement est fort peu de chose dans un pays chaud où tout vêtement incommode , et où la mollesse des sièges et des couchers étoufferait. On se contente de très-peu de nourriture dans un pays où le climat abat les forces digestives, et fait du sommeil le premier des besoins. Là, on ne connaît pas la nécessité du chauffage.
Ensuite, quelles sont les productions naturelles du pays, et en quoi consiste la consommation des habitants ?
Les principales productions du pays consistent en blé, en vin, en huile, en sel.
Viennent ensuite la soie, la laine, le chanvre, le coton, la manne, la réglisse , la cire.
Le blé ne coûte qu'un labour très-léger.
Un cep de vigne couvi*e 15 toises de terrain de ses rameaux suspendus aux arbres environnants. Quelques coups de bêche au pied de cette vigne en sont toute la culture.
Ce sont des forêts d'oliviers qui fournissent l'huile dans plusieurs provinces. Les oliviers plantés ne coûtent d'autre peine que la plantation, qui, une fois faite, dure cent cinquante ou cent soixante années.
II y a dans le royaume deux espèces de sel : du sel de mer qui s'obtient par l'évaporation; du sel fossile.
La soie est l'ouvrage des vers à soie; la cire est l'ouvrage des mouches à miel. Des mûriers qui n'exigent aucune culture nourrissent les vers; les forêts et les champs nourrissent les mouches à miel.
Les moutons donnent la laine, et des déserts qui produisent un peu d'herbe nourrissent les moutons.
La manne , la réglisse sont deux productions absolument spontanées.
Le chanvre et le coton exigent seuls du travail et du soin; mais la culture du coton n'a de développement que depuis deux ans : elle parait être subordonnée à l'état de guerre maritime, et devoir finir avec elle; et, quoi qu'il
en soit, ces deux cultures, comparativement aux autres, sont de peu d'étendue (i). '
Les denrées dont le détail précède suffisent à toutes les consommations du pays. Le blé nourrit tous les habitants, la laine les habille, l'huile d'olive les éclaire, le vin les abreuve.
Pour subvenir aux mêmes besoins en France, il faut acheter ou remplacer les productions napolitaines par une bien autre somme de travail et d'industrie. La culture du blé coûte des travaux infinis. Les bestiaux et les engrais que la culture du blé exige, entraînent la culture des prairies artificielles. La laine est le produit de prairies, dont les plus négligées exigent des clôtures soignées, des ÛTigations annuelles. L'éclairage en France est fourni , non par des forêts d'oliviers où le travail de l'homme n*est pour rien, mais par de vastes cultures de grmnes huileuses de différente espèce. La boisson consiste ou en vin, produit d'un nombre infini de ceps de vigne, dont chacun exige dans l'année plusieurs labours et des sarclages; ou en bière, qui est une boisson tout artificielle.
Le chauffage, quoiqu'il soit fourni par des forêts où l'homme n'a rien à faire, le chauffage seul exige en France plus de travail pour l'exploitation, la division, le transport par eau et par terre des bûches qui se consomment sous nos cheminées, que la production de toute l'huile d'olive nécessaire à la consommation et à l'éclairage du royaume de Naples.
Si les produits de la terre n'attestent à Naples que peu de travail agricole, la manière dont se distribuent les revenus entre les habitants atteste l'absence presque totale du travail manufacturier.
Le clergé, les moines et les hôpitaux ont possédé, jusqu'au règne du roi Joseph, un quart des revenus nets; ce quart, ils le consommaient ou le distribuaient en aumônes à des fainéants. La même chose s'est toujours pratiquée en Espagne; de là, etnon de la religion , est venu dùis le pays l'ascendant des moines sur le peuple. Dans un pays où 100,000 moines mettenttous lesjours le pot-au-feu pour 500,000
(1) Cependant, des calcals faits récemment à Paris, portent à une somme de 20 mUiions la valeur des cotons que la France aura tirés cette année au royaume de Naples. Cette estimation a été faite par le sieur Richard ; j*ignore sur quels éléments.
RÉPONSES AUX QUESTIONS DE L'EMPEREUR
fainéauts j les moines ont à leurs ordres ces 500,000 défenseurs (i).
Un autre quart du revenu appartient aux grands seigneurs^ qui en emploient la plus grande partie à payer des administrations parasites, des secrétaires, des maîtres d'hôtel, des chapelains, des valets de chambre, des laquais sans nombre, des cuisiniers, des cochers, et une foule de gens de peine (facchini) pour servir tous les autres. Les laquais sont une classe de fainéants qui remplit les grandes maisons de Naples , comme les moines remplissent les couvents. La valetaille est la principale dépense des grands propriétaires à Naples.
L'autre moitié du revenu territorial appartient aux bourgeois (burgensatic); de cette moitié encore une grande partie sert à payer des valets inutiles; car c'est aussi la manie des riches bourgeois, d'avoir beaucoup de gens inutiles à leur service.
La portion du revenu des nobles et des bourgeois qui est employée en objets de luxe , passe presque entièrement à l'étranger, qui fournit seul toutes les marchandises fines en draperies, chapellerie, soieries, étoffes de coton, bijouterie.
Le gouvernement, lui-même, a toujours consacré au payement d'une multitude d'oisifs une somme égaie au tiers de celle qu'il dépensait pour payer des services actifs; leà pensionnaires de l'État, les administrations honoraires des hospices, les exuberati , pensionati y giubilati de toutes les administrations publiques, les enfants, les veuves des giubilati sont innombrables à Naples et dans tout le royaume.
En résultat, les revenus du pays n'ont jamais payé dans le pays d'autre travail manufacturier que celui qui est nécessaire pour mal meubler, mal vêtir les habitants, dont un tiers couchent à l'air et sont presque nus.
La grande plaie du royaume de Naples, comme celle de l'Espagne, est la paresse. Aussi, quand le roi Joseph, avec environ 30 millions de biens des moines, a racheté l'État d'une dette d'environ 250 millions, on a dit, avec raison, qu'il avait dégagé le patrimoine de l'État avec celui de la paresse, et déchargé
(i)Pn comptait à Naples, à Tarrivée du roi Joseph, 04,000 moines ou religieuses. Quaad il est entré en Espagne, on y en comptait 1 10,ooo.
le trésor du poids d'une dette en déchargeant le pays du poids d'un vice.