‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 80 sur 208 · M. DE SÉMONVILLE · texte numérisé non relu

M. DE SÉMONVILLE

21 juin 1835.

Sémonville nous dit sans cesse en particulier, à l'occasion de nos discussions de lois : Vous faites de la bouillie pour les chats !

Il parait obsédé d'idées d'instabilité , plutôt par appréhension que par désir.

Ceux qui connaissent le besoin et l'habitude qu'il a du mouvement des affaires , ne conçoivent pas ses idées de retraite. Une retraite pour lui serait une sépulture , si elle n'était un acte de prudence. On ne sait qu'en dire et qu'en penser.

Il est certain que M. de Sémonville parle de se retirer, et de transmettre, s'il se peut, la place de grand référendaire à Mounier, qui est dans le besoin. Sémonville a choisi Versailles pour sa retraite, et y a acheté une maison.

Sa femme est revenue de Nice il y a quelques semaines, j^eine de terreurs causées par le républicanisme du Midi.

On parlait à Sieyès du mépris qu'affectent éternellement ses détracteurs pour ce qu'ils appellent les grandes théories : — Les théories, dit-il, sont la pratique des siècles; et leurs pratiques sont la théorie du moment qui s'écoule.

La convention , dans une de ses séances, venait de passer, sur cinq ou six motions différentes , cinq ou six fois à l'ordre du jour. Sieyès dit : a Quand passera-teUe au jour de

[ordre ? »

Après que l'abbé Poule, son assassin , fut acquitté au tribunal criminel, Sieyès dit à son portier : «Quand M. rabbé Poule se présentera pour me voir, vous lui direz que je suii sorti, »

En 1792, nous regardions jouer des marionnettes en plein air, aux Champs-Elysées, Sieyès, Girardin et moi. Cela me rappela que, quelques jours auparavant, un joueur de marionnettes était venu me demander au département une somme de . . . pour marionnettes nationales et patriotiques, jouées en 1789 par ordre de la commune. Je racontai ce fait : « // serait plaisant , dit Sieyès, que toute la révolution eût été jouée par ordre comme ces marionnettes; mais si cela est, elle ne l'a pas été de même à crédit, »

DU NÉOLOGISME DR SIBTAs (l)'

Ré'to(ale,fOUT gouvernement qui régit toutes les actions et s'empare de tous les droits des hommes, par opposition à Ré-publique ou gouvernement qui ne régit que la chose publique , et n'exerce que la portion de droits dont les citoyens ont fait la mise dans un commun dépôt.

Le mot de m^onachisme, ou gouvernement monacal, exprime mieux Tidée de Sieyès que la ré-totale.

Légisférery porter des lois, par analogie avec législature on législateur, corps, individu qui porte des lois. Législaturer avait plus d'analogie. Cependant il y a ce défaut dans légisférer et législaturer, que comme législature est composé de legis-latura, porteuse de loi , il faudrait dire /6^<?m-/ef6r par analogie à legem-

(1) {Note de l'éditeur.) Ceci est écrit par mon père sur un exemplaire de Y Opinion de Sieyès sur plusieurs articles des titres JVetV du projet de constitution de Van IIL Dans son discours, M. Sieyès enaploie les mots nouveaux dont il s'agit.

ferere. Dans la vérité , nous manquons d'un mol qui signifie /aère des lois.

Il paraît une brochure intitulée Notice sur la vie de Sieyès, membre de la première Assemblée nationale et de la Convention, écrite à Paris en messidor, deuxième année de l'ère républicaine.

Cette notice n'appartient pas moins à l'histoire de la révolution qu'à celle de Sieyès. Elle offre un tableau fidèle et animé des hommes et des passions qui ont agité et dominé rassemblée constituante, des monstres et des fureurs qui ont tourmenté et opprimé la convention. Elle est aussi le tableau des opinions politiques de Sieyès, l'abrégé de ses vues, Findication de ses travaux. Les hommes qui savent fouiller les grandes pensées y trouveront une suite importante de textes à méditer. Du reste, c'est une apologie de Sieyès contre ses détracteurs.

Cet ouvi-age est évidemment de Sieyès luimême, quoiqu'il ne parle de lui qu'à la troisième personne. On ne peut y méconnaître sa main. Le caractère de son esprit est tout entier dans son style, et ce caractère n'est pas la roideur, comme le disent ses détracteurs, mais la force. On y voit aussi son âme, plutôt fière et haute qu'ardente et expansive ; plus capable de mépriser que de haïr. L'envie et la médiocrité trouveront qu'il a parlé de lui-même avec un peu d'orgueil ; qu'elles s'apaisent : tout autre qui aurait pris la défense de Sieyès en aurait parlé avec respect, et aurait mis plus de véhémence dans l'attaque de ses ennemis. Dans le fait, nous sommes instruit que Sieyès n'a rédigé cette notice qu'à l'occasion d'une histoire de sa vie, rédigée l'an dernier en allemand, et imprimée en Suisse à la tête de ses ouvrages, qu'une Société de patriotes français, forcés par la tyrannie à fuir leur patrie pour lui conserver leurs services, a traduite en allemand l'année dernière, dans la vue de propager la liberté en Allemagne, et de préparer ainsi sa rentrée en France, si la tyrannie parvenait à nous en faire perdre les souvenirs. Sieyès n'avait d'abord eu l'intention que de corriger cette histoire inexacte, id'en faire une espèce de compte rendu de sa vie politique. Ce n'est qu'en remaniant l'ou-

vrage d'autrui qu'il en fait son propre ouvrage, et l'envie doit être avertie que son principal changement a consisté à supprimer des éloges.

L'écrit, au reste, est dédié à la calonmie; dérision accablante de la part d'un homme qui n'a qu'à se laisser voir la plume à la main pour faire taire ses calomniateurs, puisqu'ils n'ont pu jusqu'à présent s'exercer avec avantage que sur son silence.

La publication d'un écrit de Sieyès dans le moment présent n'est pas seulement une nouvelle littéraire, c'est aussi une bonne nouvelle politique. Elle atteste la liberté de la presse, même pour les honmies de talent et de vertu ; elle dépose de l'affermissement de l'ordre public; elle annonce que le moment de la restauration nationale est près d'arriver. Dès que Sieyès a consenti à faire quelque chose pour sa considération qui faisait assez pour lui, c'est qu'il a sans doute entendu la voix de la république, qui le réclame avec tous ses avantages ; dès qu'il consent qu'on parle de lui , c'est qu'il croit possible de nous parler de nousmêmes, de nos droits oubliés, et de nos devoirs méconnus. Le moment de rétablir les principes, et même d'en parler, n'est pas encore venu pour tout le monde, peut-être ; mais il l'est pour Sieyès. L'autorité de son talent, la force de ses pensées, la rectitude de ses vues, lui permettent de franchir cette barrière que la pusillanimité plutôt que la prudence a placée à l'extrémité de la carrière au-devant des écrivains médiocres ou malintentionnés. Il suffira qu'on le voie dans cette carrière pour qu'on puisse l'ouvrir à tous sans inconvénient. Législateurs, si Sieyès n'écrit pas maintenant, c'est parce que vous aurez encore quelque chose à faire pour la sûreté de la raison et de la justice; s'il n'avance pas, c'est que la liberté aura rétrogradé; son silence désormais ne peut être qu'un appel à votre courage contre des factieux, des tyrans, des oppresseurs de la patrie.

Certaines gens vont murmurer à la vue de récrit do Sieyès, comme ils ont déclamé contre le silence prudent qui nous Ta conservé. Ce sont ceux qui craignent de voir la constitution de 1793 organisée et en activité. Ces gens sont de deux sortes : ceux qui ne veulent pas de gouvernement, ceux qui en veulent un

i06 BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTfCtS, EStlLlSSËS, ETC

monarchique. Les premiers se mooirent avec imprudence; il n'est pas inutile de signaler les seconds^ qui sont plus dissimulés. On les reconnaît au soin qu'ils mettent à éloigner toute discussion relative à l'organisation de la constitution : tantôt ils demandent un gouvernement provisoire ; tantôt ils proposent de remettre à une autre assemblée rétablissement de tout gouvernement , alléguant ou la constante effervescence de la convention, ou son épuisement et sa faiblesse, qui, selon eux^ vont jusqu'à l'impuissance ; ou enfin ses inévitables distractions au milieu des crises publiques, lis considèrent que si la convention failles lois organiques de la constitution, nous aurons certainement une constitution républicaine, et c'est ce qu^ils appréhendent; au lieu que si on appelle une autre assemblée pour tes faire, on ouvre des chances au royalisme, et c'est ce qu'ib désirent ; ils dissimulent, dans cette vue^ que la convention tire une grande fortune et une force toujours croissante du souvenir de sa faiblesse même; qu'elle tient mie grande rectitude des écarts où l'a jetée la tyrannie ; que, rentrée dans les bonnes voies^ elle y restera plus sûrement que ceux qui A'^en ont jamms connu d'autres ; qu'elle seide peut faire fructifier ce qu'elle a institué de sage ; qu'elle seule peut réparef ce qu*elle a fait de nîd ; qu'elle seule peut mesurer avec exactitude rétendue de ses fautes, et apprécier les ressources qu'elles nous ont laissées ; qu'elle seule connaît les ménagements avec lesquels il faut éeonduire les abus qu'on ne peut renverser tout d'un coup, et les moyens les plus sûrs de renverser ceux qu'il serait trop long d'éconduire.

Ces gens-là se prévalent du décret qui a repoussé Barrère lorsqu'il proposa d'organiser la constitution; ils feignent d'oublier que quand un honmie méprisé proposait aux Athéniens une chose utile^ les Athéniens lui disaient : Fais-la proposer par un autre. Ils feignent de ne pas voir que le temps n'était pas venu d'accepter la motion de Barrère, par cela seul que Barrère la faisait ; et cju'il eût été absurde d'entreprendre l'organisation d'un gouvernement républicain, sous l'influence des chefs d'une faction tyrannique. Ils dissimulent qu'à ce moment où ces hommes expirent, le motif du décret s'évanouit, et rien

y CONCERNANT

n*empéche plus de proclamer cette importante vérité : Que la seule garantie d'une révolution républicaine, c'est l'activité d'une constitution républicaine, et qu'il n'y a de gouvernement vraiment révolutionnaire que celui qui mettra en >ngueur les principes de la révolution.

Pour tous les ennemis du système républicain, l'écrit de Sieyès, les écrits que celui-là fait espérer de lui, et de tous les hommes de talent qui le suivront dans la carrière, sont un grand sujet d'alarmes. Rs voient la constitution devant eux; ils voient qu'il ne faut qu'une étincelle pour lui donner la vie et le mouvement; ils voient le peuple français attendre avec impatience qu'elle s'anime; ils doivent tous redouter les nouveaux Pygmalions qui s'en approcheront le flambeau à la main.

(Journal de Paru, du 24 pluviôse ao m. — 12 février 1795.)

Vous Paviez bien dit : les royalistes voient d'un mauvais œil la notice de Sieyès. Hier, au

café B , tandis que je lisais l'éloge qu'en

fait votre journal, un homme connu par son royalisme est venu me présenter joyeusement un autre papier public qui, me dit-il , étn'ilait joliment mon ami Sieyès ! Je lus l'article ; joHment/ c'était le mot. En effet, on ne parlait pas jius joliment de Sieyès dans l'OISl-de- Bœuf en 89. Cependant, à la fin de Particle, on l'accuse d'avoir brûlé le temple d'Éphèse, d'avoir été un Érostrate nouveau. Ceci n'est plus si joli; c'est de cette éloquence qui était à l'usage de Haury, lorsqu'il voyait l'ancien édifice royal, la distinction des ordres^ les privilèges, etc., tomber sous les coups de Sieyès.

On ajoute qu'il n'a rien mis à la place de ce qu'il a détruit. Autre locution des Maury et desCazalès, qui ont toujours compté pour rien et le principe de la nouvelle division de la France, division sans laquelle elle serait maintenant démembrée; et les principes du régime administratif et municipal, lesquels subsistent encore, malgré le renversement de tant d'institutions du même temps; et la déclaration des droits, qui seule nous rappelle et nous rallie en ce moment aux principes de l'ordre social; et tant d'autres principes qui, établis

par Sieyès, ont scni de texte à nombre de discours, et fait la fortune de vingt orateurs.

(Journal de Parïs^ du 26 pluviôse an m. — U février 1797.)

LETTHB DE M. SIBTilS A M. EOBDKBEE.

18 mars. — Je vous rends, monsieur le comte, le fatras à prétentions {Ailosophlques de M. de C... (i). Quel charlatan I Est-ce que vous avez pu le lire jusqu'au bout? — Recevez mes remercknents, avec la nouvelle assurance de mon ancien et inviolable attachement.

SiEYBS.

LEiraB DB M. 8IBVÈ8 A M. ROBDBRBR.

Bnaelles, le i*** jura issa.

Monsieur le comte.

Je vous prie d'accorder un moment d'audience à mon neveu, Aug. S***, qui vous porte cette lettre. Je Pai chargé de mettre sous vos yeux deux documents officiels et positifs qui ruinent de fond en comble le roman calomnieux qu'il a plu à M. de Las Cases de construire contre moi dans son ouvrage de Sainte- Hélène. Si le général Gourgaud se propose , comme je l'entends dire , de réfuter une partie des erreurs entassées dans cet ouvrage, vous pouvez me rendre service en lui offrant l'occasion de corriger, sur des preuves aussi évidentes, l'odieux mensonge qui me regarde. Vous ne me refuserez point de me rendre ce bon office. N'ai-je pas été assez libellisé dans tout le courant de la révolution, et faut il qu*on s'acharne encore sur un vieillard proscrit, et mourant en terre étrangère ?

J'éprouve quelque consolation à vous renouveler, comme ancien ami et collègue, l'expression des sentiments que vous m'avez toujours connus pour vous.

SlBYàS.

(Note deVéditeur,) D*autres lettres de Sieyès, et d^autres articles sur lui, seront pboés ailleuis.

(t) (Note de la main de M. Rcederer.) Chateaubriand. Il s'agit de son ouvrage en 2 volumes, sur la révolution.

aOTTRI,

MIffISTIIB DB LA POLICE SOUS LE DinECTOUE.

Le soir, le 18 fructidor an v (4 septembre 4797), Sottin entre dans le cabinet de Rewbell, où étaient réunis ses deux collègues, et d'autres conspirateurs de cette journée. H demande à tout le monde : Eh bien! eh bien! Ccamot est-il tué ? — Rewbell lui répondit sévèrement: Citoyen, ce n'est pas un jour comme atifourd'hui qu'il est permis à un ministre de la police de s'enivrer !

MADAHE DB STAËL.

Madame de Staël, inquiète, après le 19 fructidor, de la malveillance connue de SoUiti (ministre de la police) pour elle, s'en plaignait avec Benjamin Ck)nstant devant Talleyrand, ministre des relations extérieures. Si Sottin me faisait arrêter y dit-elle, que faudrait-il Jaire ? Talleyrand ne répondait rien , ne donnait ni ne laissait espérer aucune marque d'intérêt. Elle en fut offensée, et reprit vivement, en sadressant à Benjamin: S'il me faisait arrêter, il faudrait recourir non à ceux que foi obligés^ mais à ceux qui m'ont déjà servie. Il faut plus compter sur le souvenir dês services rendes que sur celui des services reçus. Vous irez donc chez Chémer, à qui nous avons f obligation du retour de M. de Talleyrand en France.

Madame de Staël sortant de chez le consul Cambacérès, ce consul fit signe à Carion de Nisas de la conduire ; elle le remarqua : FotM ne vouliez pas y dit-elle, me donner la main? n répondit, en offrant sa main : Ah madame! de bien bon coBur, jusqu^ aux front ières^.

' TALLETBA9D.

Talleyrand disait un jour de lui-même qu'il était un mauvais sujet manqué.

Moreau de Saint-Méry étant en Amérique, en 1793, avec Talleyrand, Beaumetz et autres

patriotes réfugiés, leur faisait sans cesse valoir son amour pour le travail. Un jour il disait à Talleynuid : « Ce n* était pas assez pour moi de travailler quatorze heures par jour. J^ ai voulu m'en manager quelques-unes de phis; et pour cela, je me suis débarrassé de tout soin domestique et de toute affaire de détail. » Il disait ces mots, enfermé avec Talleyrand et une table, dans un paravent qui le séparait du reste de la salle. Au même moment survient son fils, qui lui crie derrière ce paravent : a Papa^ où mets-tu le papier pour ma tante aller aux commodités ? »

Talleyrand s'est mis en télé de raconter cette anecdote à Moreau de Saint-Méry, de la mettre sur le compte d'un autre , et de faire que Moreau de Saint-Méry la racontât luimême.

Talleyrand disait un jour de Démeunier, qui parle toujours de- lui, qu'il avait fait le mot moi de deux syllabes : en effet , il prononce ino-a.

Talleyrand a dit de Lacretelle Taîné, qui, en sollicitant la délivrance de son frère , finissait toujours ses visites par des discussions générales , et rapportait des espérances vagues fondées sur l'acquiescement donné à ses principes, qu'il attendait la liberté de son frère du progrès des lumières.

Je demandais à Talleyrand, chez madame Bonaparte, le nom d'une femme assez jolie qui se trouvait près de nous. Il me répondit : Je ne sais pas. Un moment après , il reprit ainsi : Est-ce que vous demandez le nom des femmes avec qui vous couchez ? Je me mis à rire. — // faut bien vous garder de cela , ajouta-t-il sérieusement; cela amène des longueurs qui ne finissent pas : il faut apprendre qui est le père , qui est la mère , et toute la famille f

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