LE CBEYAL1EE DE BOUFFLERS
Le chevalier de Boufflers entrait chez madame de Staël; elle lui demanda pourquoi il n'était pas de l'Académie. Après un moment de réflexion, il répondit par ce quatrain :
Je vois l'Académie où vous êtes présente ; Si vous m'y recevez, mon sort est assez beau : Nous aurons à nous deux de Tesprit pour quarante , Vous comme quatre, et moiconune zéro.
{/oumal de Paris, du 12 prairial an ix. — l"iuin ISOl.)
Une dame vient de faire paraître un roman dans lequel il est impossible de ne pas reconnaître l'intention qu'elle a eue d'y faire ellemême son portrait sous le nom de son héroïne. Elle ne s'y ménage ni les compliments, ni les expressions d'admiration. On en parlait hier devant M. deBoufflers, qui dit : a Ils sont tous aipsi dans cette famille (celle de l'auteur); et ce qui fait qu'elle déplaît par les éloges qu*elle se donne, c'est qu'on est sûr qu'ils sont en déduction de ceux qu'ils accor" dent aux autres, d
(23 décembre 1802.)
(Additions à Vartïcle Chamfort.)
Chamfort ne s'est jamais présenté dans les sections pour y exercer ses droits de citoyen , et l'on a dit que c'était dans la crainte d*étr& obligé de présenter son acte de baptême. . . Voici une anecdote que je tiens de lui, mais à laquelle il était intéressé.
Un étranger, qui se trouvait chçz mademoiselle de l'Espinasse avec d'Alembert et beaucoup d'autres personnes distinguées, s'impatientait d'entendre un impitoyable parleur. Il prend d'Alembert en particulier. Savez-vous, lui dit-il, ce que c'est que cet homme qui force ainsi tout le monde à se taire et à l'écouter? Cest un misérable bâtard de... — Monsieur y reprend d'Alembert, wms vous adressez mal; j'ai le malheur d^étre dans le même cas que ce monsieur. L'étranger, étourdi, va se jeter près de mademoiselle de TEspinasse, sur le sopha où elle était assise. Que je suis maladroit et malheureux! lui dit-iL Voici ce qui vient de m^arriver avec M. d^Alembert. Et il lui raconte l'aventure. Que je vous plains, monsieur! lui répond mademoiselle de TEspinasse; je suis dans le même cas que M. d'Alembert. Ce qui complète la singularité de cette anecdote, c'est que Chamfort, qui nous la racontait, à H. de Talleyrand et à moi, aurait pu dire, à celui de qui il la tenait, la même chose que d'Alembert avait dite à l'occasion du parleur, et mademoiselle de l'Espinasse à l'occasion de d'Alembert. Chamfort était fils d'un chanoine de la
Sainte-Chapelle. Il a constamment fait mystère de sa naissance, excepté à un ou deux amis.
Se promenant sur le port d'Amsterdam avec le comte de Choiseul et le comte de Vaudreuil, qui admiraient l'activité des crocheteurs et l'habileté des charpentiers : « Qu'est-ce , leur dit-il , qu*un gentilhomme français , en comparaison de ces hommes- là! »
Vaudreuil, Choiseul-GoufBer reprochaient k Chamfort, qui était pauvre, de ne pas leur confier ses besoins, a Je vous promets , leur dit-il, de vous emprunter cent louis à chacun^ quand vous aurez payé vos dettes. »
DIDEBOT.
Il n'est pas, ce nous semble, inutile ea ee moment, et ce n'est pas chose plus ennuyeuse qu'une autre, de parler des philosophes et des grands écrivains qui ont été l'honneur de notre siècle. La Révolution a comme interrompu leur renommée, et les passions qui ont été allumées par cette Révolution ont peut-être ébranlé leur autorité. Leur autorité, leur renommée sont des propriétés nationales qui intéressent la gloire de la république et sont nécessaires k sa prospérité. L'instruction de cette jeunesse qui fait l'espérance de la patrie demande que les grands noms soient remis en honneur. La génération qui va nous remplacer dans la société ou ignore absolument les noms dVelvétius, de d'Alembert^ de Diderot, de Rousseau, de Montesquieu, de VoHaire, ou ne les a entendu citer qu'entre les injures calomnieuses, des ennemis de la liberté ou les éloges plus calonmieux encore des amis de l'anarchie. Attachons l'attention sur les anecdotes de leur vie, sur les mots heureux de leurs conversations, les jugements dont ils ont été les objets, et, parla connaissance de leur personne, amenons, s'il se peut, à l'étude de leurs écrits.Yous avez parlé de Rousseau, parlons aujourd'hui de Diderot.
Il faut d'abord rappeler que c'est Diderot qui a fait le plan de V Encyclopédie , plan qui
est un ouvrage immortel ; qu'il a été le principal rédacteur, Tun des principaux auteurs de ce grand travail ; que les articles de sa composition qu'il y a insérés sur les arts mécaniques, la grammaire, la politique, la morale et la philosophie, réunis sous le titre général de Mélanges, formeraient seuls plus de trois volumes in-quarto, et qu'il y aurait peu de lectures plus variées , plus agréables et plus instructives. Il faut ajouter que la belle collection de ses œuvres, que le citoyen Naigeon vient de publier, forme 45 volumes in-8** ; qu'elle renferme , outre trois romans , dont un ( la Religieuse) est un chef-d'œuvre, un exposé fidèle et abrégé de toute la philosophie ancienne; une vie de Sénèque, qui est en même temps un beau morceau d'histoire et de philosophie; un volume de mélanges de mathématiques; deux volumes sur la peinture, à l'occasion des salons de 1765 et 1767; deux volumes de philosophie morale, riches de pensées et d'élégance; enfin, son théâtre et son discours sur la poésie dramatique, qu*on peut compter au nombre des meilleurs morceaux de la littérature française.
La vie de Diderot, dit madame Necker, n*éta$i qu'un rêve continuel. Quel rêveur, que Fauteur du plan de VEncyclopédie,que l'homme qui a fait, en une page de sa lettre sur les sourds et muets, tout le Traité des sensations de Gondillac ; dans une lettre de douze pages à madame de Forbach , une grande partie d'Emile ; dans une note de dix , un Traité des femmes aussi complet, et surtout plus animé que celui de Thomas, aussi vrai et plus voilé que celui de Saint-Lambert! Quel rêveur que l'homme qui a tout su, tout embrassé, depuis l'art de faire des épingles jusqu'à l'art de remuer des passions au théâtre ; qui n'a jamais touché un sentiment sans l'animer, ni une idée sans la peindre !
Diderot, dit madame Necker, était né avec du talent, mais il ne put jamais fixer sa pensée à retourner ses écrits, et aussi ses écrits sont restés médiocres. Madame Necker pouvait dire de quelques-uns qu'ils étaient restés imparfaits^ mais médiocres !
Hais voici ce qu'elle disait, à lui, dans une lettre : a Vous avez peint le génie des poètes d'après nature; chacun de vos mots est un éclair, et chaque phrase un tableau. »
a Je continue, lui écrit-elle une autre fois, de m'amuser infiniment de la lecture de votre salon : je n'aime la peinture qu'en poésie , et c'est ainsi que vous avez su nous traduire tous les ouvrages, môme les plus communs, de nos peintres modernes, d
Ailleurs elle dit : a Je suis enchantée de ses salons : je n'avais jamais vu dans les tableaux que des couleurs plates et inanimées; son imagination leur a donné pour moi du relief et de la vie. »
Ce qu'a dit Devaisnes au sujet de la Religieuse peut ser\'ir de réponse à madame Necker : « Cette production, dit-il, est une preuve de plus de la beauté du talent de Diderot. Elle a la pureté de celles qu'il n'a point tourmentées ; les personnes qui ont eu le bonheur de vivre dans son intimité savent que lorsque l'imprimeur, le temps, le pressaient, il faisait toujours bien ; que lorsqu'il composait rapidement et sans ratures, rien ne troublait la netteté de ses idées, et n'altérait le charme de sa diction ; que ses défauts naissaient de ses corrections, et que la perfection, qui quelquefois a prévenu ses vœux , s'est constanmient refusée à ses efforts. »
Observons, toutefois, que, dans ce que disent madame Necker et Devaisnes, il ne s'agit que des ouvrages purement littéraires et d'imagination qui sont sortis de la plume de Diderot. Devaisnes ne voulait parler que de ceux-là ; madame Necker a l'air de compter pour rien les autres. La vérité est que les ouvrages philosophiques de Diderot, ouvrages où la pensée est toujours si abondante, si pressée, et souvent si neuve, sont aussi d'un ordre, d'une contexture et d'un style excellents; et ce genre de mérite, dans ce genre de production, ne peut être que le fruit et la récompense de la méditation avec le travail, et de la correction la plus sévère après la composition.
«La réputation de Diderot n'existe plus, écrivait madame Necker: les hommes dont les idées ne se répandent point dans la société, n'ont que l'apparence du génie; ce sont des monstres assez beaux, mais qui ne peuvent avoir de postérité. »
a II en est, continue-t-elle, des idées comme des arts; toutes les découvertes utiles sont bientôt connues et mises en usage dans la so-
!2li BIOGRAPHIES, PORTRArrS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONCERNANT
ciélé, mais les bizarreries s'anéantissent et tombent dans Toubli comme les ballons. Diderot était le Garrick de la philosophie ; son plus grand talent consistait dans la pantomime. »
11 serait difficile de concevoir qu'il n^existe plus de réputation pour l'inventeur, le rédacteur, et le principal autem* de V Encyclopédie ; et madame Necker aurait plus de peine que tout autre h le persuader, après avoir montré, oomme elle Ta fait, un profond respect pour les moindres écrits de Diderot.
«Je conserverai vos feuilles volantes, lui écrivaitrelle un jour, conmie si j'étais la postérité même. »
11 ne serait pas plus aisé à madame Necker de faire perdre à Diderot sa réputation de génie.
a Je me lasse enfin, monsieur, lui écrivaitelle une autre fois, de n'avoir aucune relation avec vous ; car la société d'un homme de génie étend notre existence et nous fait sentir notre propre grandeur : vous avez en particulier l'avantage inestimable d'élever les autres jusqu'à vous, de les échauffer, et de leur donner jusqu'à la hardiesse et peut-être la force de vous combattre. »
Il n'est pas aisé non plus de comprendre ce que dit madame Necker, sur les véritables si • gnes auxquels on peut reconnaître le génie. D'abord, il n'y a pas d'hommes qui aient moins Vapparence du génie que ceux dont les idées ne se répandent point dans la société. Ensuite, on conçoit très-bien que beaucoup de gens doués de quelque talent, et même des charlatans, se donnent l'apparence du génie, en répandant dans la société , ou des idées grandes qu'ils ont prises à autrui , ou de petites idées qui sont à eux. Enfin, il n'est pas vrai que toutes les découvertes utiles soient aussitôt mises en usage que mises au jour, ni que les bizarreries tombent toujours conune les ballons : il y a des sottises malheureusement qui ne finissent jamais , et des vérités qui ne sont que trop longtemps à percer. Bacon a été recommencé en France , et l'a été par Diderot , avant d'y avoir été fidèlement traduit. Combien d'années se sont écoulées entre Newton et les perfectionnements qui ont résulté de ses découvertes dans l'art de la navigation ? Les découverlos du génie ne vont pas immédiatement du gé-
nie au vulgaire. Le génie les livre au talent et au savoir; c'est à ceux-ci à les livrer au public. Diderot a jeté dans son plan de V Encyclopédie, des idées de génie pour la formation d'une langue universelle. Le moment de leur éclat n'est pas venu, mais il approche ; c^ sera celui d'une nouvelle gloire pour ce philosophe. Que penser, au reste, de cette injurieuse qualification de mime de la philosophie que madame Necker donne à Diderot , dans le secret de son cabinet , en même temps qu'elle l'accable de louanges dans ses conversations et sa correspondance? On trouve peu nécessaire de la discuter pour un homme tel que Diderot, surtout quand on peut opposer au registre des pensées de madame Necker le registre de ses révérences.
Diderot parlait avec une chaleur extraordinaire, et s'échauffait par l'impression même de sa voix. Sa conversation dégénérait d'ordinaire en discours. J'ai ouï dire par Suard, que quand Diderot commençait à parler, il se redressait d'abord dans son fauteuil; ensuite, il s'avançait sur le boi*d du siège; un peu après, il se trouvait debout; un peu après, il enlevait sa perruque de dessus sa tête, et la tenait d'utic main, le bras tendu, tandis qu'il gesticulait de l'autre ; enfin , il la posait sur la table voisine ou sur la cheminée; tout cela sans s'en apercevoir et sans s'interrompre.
« Au retour de Russie, dit madame Necker, M. D. dédommageait delà longue privation de sa société , en parlant de cet intervalle ; car il multiplie le temps par ses pensées ; il le rend présent par la vivacité de ses récits; et quand on se les rappelle , on croit avoir vécu, dans un quart d'heure , les seize mois d'absence de cet homme extraordinaire. »
Diderot voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son repos, confiait son secret à un ami qui , le connaissant bien, lui dit : !Uais vous-même, me garderez-vous bien ce secret ? Et en effet, ce fut Diderot qui le trahit.
Diderot disait que les hommes jouaient toujours avec des dés pipés; c'est-à dire que tout ce qui leur plaît ou leur déplaît se montre toujours sous une face trompeuse; ce qui exige de la raison un examen continuel et profond.
Dorât avait donné un de ses drames à revoir h l)id( rot. Diderot écrivit : Dans le second acte.
DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS
il ne faut rien; pas de paroles. Dans le trousièmey peu de discours et beaucoup d'action ; quant au quatrième^ oh ! c'est là qu'il faut déployer toute la force de l'éloquence. Ces quatre actes faits y je n'ai pas besoin de dire comment doit être le cinquième , •/ suivra de lui-mime.
M. de Pezay apporta ces conseils si utiles à son atni Dorât: <x Mon ami y lui dit-il en lui <c serrant la main , votre pièce est faite, je vous « la rapporte; tenez. » Cette anecdote et les deux précédentes^ sont rapportées par madame-Necker.
En voici quelques autres qui ont été recueillies par Chamfort :
Diderot était lié avec un mauvais sujet qui^ par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait de perdre l'amitié d'un oncle, riche chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir l'onde, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu, et essaye de remuer la passion, de prendre le ton pathétique. L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités de son neveu.
— Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot.
— Et quoi? dit l'oncle. — Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux autres personnes qui l'en a empêché. — Cela n'est pas vrai, s'écria Tonde; c'est une calomnie! — Soit, dit Diderot; mais quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position, et aux malheurs qui l'attendent, si vous l'abandonnez.
On demandait à Diderot quel homme était M. d'Ëpmay : « C'est un homme , dit- il , qui a mangé deux millions, sans dire un bon noot et sans faire une bonne action. »
a J'ai ow dire à Diderot (c'est toujours Chamfort qui parle) qu'un honmie de lettres sensé pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre , mais ne devrait être le mari que de cdle qui sait faire une chemise, il a à faire mieux que tout cela , continue Chamfoi*t : c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni le mari d'aucune. »
Diderot , âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes , disait à un de ses amis la Je me dis souvent à moi-même : Vieux fou, vieux gueux, quand cesseras-tu donc de l'exposer à f affront d'un refus ou d^un ridicule ? »
Madame Necker rapporte qu'il disait à un père avare, pour l'engager à bien élever son fils : « Voire fils est un coffre- fort; si vous ne lui donnez pas de la solidité^ tout votre argent s'échappera , puisqu'il sera le dépositaire de cet argent que vous accumules. »
Madame Necker raconte encore qu'il disait un jour: a J'ai été marié quarante-six ans, sans comprendre qu'il est plus aisé de réformer son propre caractère, que de corriger celui des autres. »
Lebreton , chez qui les derniers volumes de l'Encyclopédie s'imprimaient clandestinement par l'ordre exprès du ministère , mutilait les articles de Diderot, lorsque le philosophe en avait renvoyé les épreuves. Diderot ne s'aperçut que très- tard de cet abus de confiance. Il en témoigna toute son indignation à Lebreton; il ne se rappelait jamais cette circonstance, sans frémir des excès auxquels le ressentiment peut porter l'homme le plus honnête, du caractère le plus doux. C'est le citoyen Naigeon qui atteste ce fait.
Le portrait de Diderot, qui est à la tête de la belle collection de ses œuvres, ressemble à Marmontel. C'est le cas de dire avec Mercier, que la peinture ne fait pas le tour des objets.
Les amis des lettres et de la philosophie désirent vivement la vie de Diderot. Le citoyen Naigeon l'a promise. Il y travaille depuis vingt ans; ainsi la vie de Diderot sera aussi celle du citoyen Naigeon. Honneur au grand homme dont les travaux et les qualités peuvent occuper tous les talents, toutes les affections, en un mot, l'existence entière d'un admirateur honnête et éclairé !
(Journal de Paris , des 16 et 18 fructidor an VI. — 2 et 4 septembre 1798. )