‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 92 sur 208 · LA HARPE · texte numérisé non relu

LA HARPE

Le citoyen la Harpe nous a fait annoncer une critique de ce que nous avons dit des Grecs et des Romains, à l'occasion de la traduction élégante qu*il nous a donnée de Xénophon. Nous invitons le citoyen la Harpe à remplir les espérances qu'on nous a données de sa part. Nous pensons qu'il n'y a qu'à profiter pour nous et pour le public aux observations qui nous viendront de cet excellent littérateur.

(Journal de Paris , du 13 floréal an ui. — 2 mai 1795.)

Un papier public rapporte qtie le ministre de la justice , convaincu de l'innocence de la Harpe dans cette rixe de vendémiaire, dont le premier provocateur, ou plutôt le seul auteur, a été , comme nous le montrerons à la suite, le lâche qui voudrait aujourd'hui unir sa cause à celle du général Bonaparte, comme si la résistance aux vendémiairistes égarés n'avait pas été aussi légitime, aussi nécessaire que leur provocation a été criminelle. Le ministre de la justice , disons-nous, convaincu de l'innocence de la Harpe dans cette affaire, a fait au directoire un rapport ti^ès-favorable , duquel il résulte que le mandat d'arrêt décerné contre lui devait être annulé. Ce rapport était appuyé d'un mémoire de Chénier, signé de plusieurs hommes de lettres. Le directoire a passé sur le tout à l'ordre du jour.

Passer à l'ordre du jour j veut dire que ce jour-là il y avait des choses plus pressées à examiner au directoire.

Et, en effet, qu'y avait-il de si pressé à demander la levée d'une lettre de cachet du vieux régime? Quelle différence y a-t-il aujourd'hui entre une lettre de cachet signée Saint-Florentin, et unq lettre de cachet signée de tel comité ou de telle commission que la constitution ne reconnaît plus? Faudrait-il un jugement pour les contumaces de vendémiaire , s'il n'y avait

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une loi qui ordonnât précisément la révision (les contumaces? Mais oii est la loi qui réser\'e les mandats d'arrêt, même les actes d'accusation rédigés à la même époque?

Quelle inquiétude raisonnable peut avoir la Harpe? Qui pouvait avoir intérêt à l'inquiéter? Son dégoût pour la politique, son goût toujours croissant pour les ouvrages d'imagination, le rendent cher aux lettres, et peu dangereux même pour un gouvernement qu'il n'aimerait pas; les amis du goût le réclament. L'écrit qu'il vient de publier contre le vandalisme, quoique loué à outrance par l'écrivain qui, sous le nom de Fréron, a loué Marat, qui, sous son propre nom, a loué Collotd'Herbois , et applaudi au massacre des fermiers généraux; cet ouvrage, dans lequel l'apologiste trouve surtout une manière large qui nous a paru un peu longue , attache l'attention sur les talents du citoyen la Harpe , et l'intérêt sur sa perplexité , qui, au fond , est le seul malheur de sa situation (i).

(Journal de Paris, du 19 thermidor an rr. — 16 août 1796.)

(Note de l'éditeur.) Ces deux articles témoignent, certainement , d'une grande bienveillance de la pari de mon père pour M. de la Harpe. Une vive querelle s'éleva plus tard entre eux. Ce n'est pas ici le lieu d'en faire connaître l'origine et les motifs; mais je vais produire quelques notes que mon père avait préparées pour riposter aux attaques. Avant tout, je dois dire que , plus de trente ans après avoir écrit le premier des deux articles ci-dessus, moa père s'occupant à mettre quelque ordre dans ses papiers le trouva sous sa main , et y ajouta les mots suivants : « Cet ar- « ticle modeste et poli fut , pour le sot orgueil de la u Harpe, comme un piège où il fut pris : il se crut un « personnage tellement considérale, tellement re- « douté, qu'il regarda toute espèce de ménagement « comme au-dessous de lui. Il prit un ton de maître : « on verra ce qu'il lui en arriva. »

Vous me reprochez d'être le chef des philosophes; dites-moi qui me reconnaît pour tel? Vous seul, sans doute ! — Loin d'être le chef, je suis un disciple, mais un disciple fidèle des mêmes maîtres que vous avez trahis. Et pour-

(1) De la guerre déclarée par nos derniers tyrans à la raison y à la morale, aux lettres et aux arts. Discours prononcé à l'ouverture du Lycée républicain , le 31 décembre 1794 , par le citoyen la Harpe; in-8** de 45 pages.

quoilesquitlerais-jeîne sont-ils plus estimés que de moi? Leurs ouvrages se vendent-ils au rabais chez Morin ? Sontrils le rebut de ce qti reste d'hommes de lettres des anciens corps littéraires ? Sont-ils de vils déserteurs de leurs principes? Ont-ils demandé du sang et fait des hymnes de sang? Ont-ils écrit, pendant qu'on égorgeait les prêtres , qu'enfin ils étaient bien démasqués, et que tous nos maux venaient de la messe ? Ont-ils loué, après le 2 septembre, riminortelle commune du iO août, qui était aussi celle du 2 septembre? Ont-ils encensé Dorat-Cubières et harangué Léonard Bourdon? Ont-ils porté le bonnet rouge? Ont-ils été en vendémiaire de vils jacobins prêchant à une assemblée primaire sa souveraineté, qu*il disait être celle du peuple? Ont-ils provoqué la sédition la plus désastreuse de la révolution? Ontrils été mauvais maris et vils libertins dans leurs maisons, vils parasites, et plus vils ingrats dans les maisons d'autnii?... Non, je ne sache rien de ce genre sur leur compte; et, à moins que M. de la Harpe ne se charge de nous révéler ces turpitudes, je n'y croirai pas.

J'ai réclamé vos critiques, et vous me déclarez la guerre. Je voulais m'instruire près de vous, vous voulez me perdre.

Je vous demandais le secours de la littérature pour la philosophie; vous voulez opprimer la philosophie. Je vous croyais soldat de Voltaire, vous vous faites général des troupes d'Espagne.

Vous avez des talents, de la célébrité ; mais vous faites un métier lâche , et vos talents ni votre célébrité ne vous serviront de rien. Je me défendrai; je vous attaquerai , et je vaincrai.

Je sortirai égratigné de ce combat; vous resterez sur la place, écorché.

Les érudits supposent que vous n'avez si mal entendu la lettre de Brutus à Cicéron, que parce que vous n'entendez pas la langue de Brutus. Je crois, moi, que votre défaut est bien plutôt de ne pas entendre son langage dans quelque langue que ce soit.

H est nécessaire d'écrire vite pour écrire à propos.

Il est des cas où Ton doit sacrifier l'amour^

DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS L'AUTEUR A EU DES RELATIOxNS. 223

propre d'auteur pour être utile comme citoyen.

Il faut savoir courir les risques d'un solécisme pour faire un acte de patriotisme.

Il y a des gens qui ne servent à rien y pour n'avoir rien voulu publier que de parfait. (Chamfort disait en 1789 que s'il avait encore son Marchand de Smyme en portefeuille, il le jetterait au feu.)

Une erreur de grammairien, ou une erreur de dates, touchent beaucoup plus certaines gens que les erreurs de sens.

On est quelquefois si court et si plat !

Le temps ne fait rien à l'affaire^ est une réponse très-bonne à faire à l'homme qui présente un ouvrage futile. Rien ne le pressait de le publier. — Da veniam scriptis quorum non gloria, etc.

Que si l'auteur d'un journal consacré à l'intérêt public fait par hasard des morceaux littéraires, et y laisse des fautes de style» ou des inadvertances , c'est qu'il est pressé de faire ces ouvrages pour s'occuper d'autre chose.

Je suis tombé dans une erreur de date : eh bien I est-ce dans un ouvrage de chronologie? Non, c'est dans un écrit politique. Mais cette erreur fait-elle quelque chose au sens ? Rien du tout. Pourquoi donc tant de bruit ?

Je pourrais vous dire que c'est une faute d'impression. Mais non ; je ne suis pas honteux de vous dire que cette faute est toute de moi.

Je pourrais vous dire que c'est une inadvertance, et vous demander si jamais vous n'en avez commis?

Et je vous ajouterai que j'ai lu mon extrait à Volney, qu'il l'a entendu, et que, par inadvertance aussi, lui, professeur d'histoire, a laissé passer mon anachronisme.

Mais non , je vous avouerai , et sans honte , que quoique ayant lu, et devant témoins , je suis fâché de ne pouvoir vous dire eipar^evant notaire y les Hommes illustres de Plutarque, et notamment la vie de César, je suis très-peu familier avec l'histoire, surtout avec les dates , soit défaut de mémoire, soit peu de confiance dans ce qu'elle raconte.

Oui, citoyen, j'estime peu l'histoire. Je ne crois pas qu'il y ait d'histoire fidèle. — Je ne sais pomt le grec, et pas assez de latin pour lire avec plaisir les historiens latins, et je ne crois pas aux traductions fidèles; donc je ne vois dans l'histoire que pauvretés falsifiées.

Savez-vous ce qui m'est arrivé en fait de traduction? Chamfort soutenait que vous ne saviez pas le grec, et il le prouvait par je ne sais quel passage de Démosthène que voUls aviez altéré; il soutenait que vous ne saviez pas le latin , ayant toujours sur le cœur une de vos traductions, où vous dites qu'on assembla les étapes y pour dire que Ton convoqua l'assemblée du peuple.

Chamfort , me direz- vous, était, conmie on sait, le détracteur de tous ses confrères de l'Académie française; eh bien, elle a été vengée de lui par Morellet, un de ses anciens confrères; et Morellet a établi, dans une longue dissertation, que votre traduction de la lettre dr, Brutus à Cicéron était pleine de contre-sens ! A qui croire?

Lettre supposée écrite aux auteurs du Journal de Paris par un Allemand.

C'est un diable de langue, citoyens, que cet langue française ! Personne peut donc la pien parler? Cet monsieur de la Harpe qui la enseigne à tout le monde, et qui soutient que pas un philosophe, sans exception, ne la save parler ! J'ai cru que , puisque n'était pas un philosophe, rien n'avait empêché lui de la savoir. — Hier, je admirais, dans un papier public qu'on nomme le Rédacteur y des phrases de son plume que je trouvais bien parfaitement excellentes ; et voilà que mon maître de langue français, il m*assure que dans ti^ois petits lignes il y a quatre grands fautes. — J'ai encore de la peine à croire mon maître, malgré le gros écu par leçon que je donne à lui.

La prudence veut que je m'informe; mais comme je ne connais personne qui save mieux la langue française que M. de la Harpe et mon maître, je pense que je dois me adresser au public en général. — Voici la phrase de M. de la Harpe avec les petites notes de mon maître :

aSi jamais (n"" 121 du Mercure) la révolua tion a dû paraître bien affermie, c'est sura tout depuis le triomphe général et solennel a remporté sur la superstition (par Chaumette a et le père Duchesne), et c'est là le seul moyen <r par lequel elle pourra se maintenir... L'haa bitude la plus contraire à un gouvernement a libre était certainement l'influence du sacer- « doce et des idées religieuses... Les philoso-

(c phes n'ont ces5ié, avec raison , de le répéter : a Le sacerdoce et la royauté sont naturellea ment alliés.., dans le traité qu'ils ont fait ii entre eux : le premier s'était chargé d'aveucr gler les hommes pour les asservir au second ^ a sous la condition de partager les dépouilles.. . a et les clefs de l'autre monde, que portaient a les prêtres, étaient en effet celles du trésor < des nations, qu'ils omTaient pour les rois et «pour eux... Nous les avons heureusement o fermés aux uns et aux autres; et quand les c( charlatans à sceptres et à couronnes sont « tombés, les charlatans à étoles et à mitres a ont dû descendre de leurs tréteaux et jeter « leur masque. »

Dans les six premières lignes (je copie ici mon maître), il y a quatre fautes contre la langue.

1* L*on ne dit pas remporter un triomphe : un triomphe remporté est un barbarisme. U fallait dire : La victoire remportée, etc.

2° C'est un contre-sens de dire que le triomphe remporté est le seul moxjen par lequel la révolution pourra se maintenir. Il est absurde de dire que la révolution pourra se maintenir à l'av^trpar le seul moyen d'un fait passé... Un fait passé peut bien être un principe, une cause de conservation actuelle, mais non pas un mo^^.

3® C'est un contre-sens de dire que Yinfluence du sacerdoce était Vkahitude la plus contraire à uq gouvernement libre. L'influence ne peut être une habitude que dans ceux qui l'exercent; c'est donc littéralement l'habitude d'influence qu'avait le sacerdoce, que l'auteur déclare l'habitude la plus contraire à un gouvernement libre. Mais que fait à un gouvernement libre, ou qui veut l'être, l'habitude plus ou moins enracinée du sacerdoce ? Ce n'est pas son habitude, c'est sa puissance qui peut être contraire au gouvernement. Ce que l'auteur a voulu dire, c'est que l^habitude de souffrir l'influence du sacerdoce est la plus contraire aux gouvernements libres. Cette proposition a du sens ; mais ce n'est pas là ce qu'il a dit

4° Il y a un solécisme dans cette phrase où, en parlant du sacerdoce et de la royauté, l'auteur dit : Le premier (le sacerdoce) s'était chargé d'aveugler les hommes pour les asservir au second (à la royauté). La royauté, diton, est du féminin.

Ce qu'il y a de parfaitement correct et de

parfaitement pur dans le morceau de M. de la Harpe, c'est le sens. C'est pour cela sans doute qu'il l'a défiguré par le style. Au reste, l'incorrection est un accident qui lui arrive ordinairement lorsqu'il se mêle d'écrire, même de traduire de la politique. Ce qui prouve qu'il ne suffit pas, pour être exact, d'entendre les langues qu'on traduit et celles dans lesquelles on écrit ; et qu'il faut, déplus, entendre le langage de la chose dont il s'agit.

Chamfort citait souvent une plaisante méprise du même M. de la Harpe, traduisant un passage de Salluste qui signifie : On convoqua le peuple. M. de la Harpe dit : On assembla les étapes — Un autre membre de la ci-devant Académie française (Morellet) a fait un volume de 60 pages pour relever le plus brièvement qu'il est possible les principaux contre-sens qui se trouvent dans la traduction de la belle lettre de Brutus à Cicéron, faite par le même littérateur, à qui sans doute il appartenait bien plus de surpasser l'un et l'autre que de les traduire.

Signé : Faucon.

Delessart priait M. de la Harpe à dîner : a Volontiers, monsieur, lui répond la Harpe; vous seriez le premier ministre chez lequel je n'aurais pas dtné ! »

SUR UNE COLLBCTIOH DB PORTmiOTS D'HOMMES CÉLÈBRES DANS LA RtVOLiniON.

Un imprimeur étranger, que nous croyons Suisse, quoiqu'il se dise de Leipsick, a entrepris une collection , intitulée Portraits de quelques persofines célèbres dans l'histoire de la révolution française, peints par eux-mêmes, ornés de dessins de Bréa, gravés par Lips.

Nous n'aimons pas à nuire aux imprimeurs et libraires; mais nous ne voulons pas non plus les servir aux dépens du public.

Ce n'est pas d'ailleurs nuire aux entrepreneurs d'un ouvrage de longue haleine, et surtout à des entrepreneurs étrangers, de les prévenir que de bénins auteurs les exposent à se ruiner.

Au reste, le titre annonce assez de lui-même les principales critiques dont est susceptible l'ouvrage dont nous parlons.

Si nous disons qu'il est écrit en style barbare.

le titre ne vous ravail-il pas dit d'avance? Portraits de quelques personnes peints par euxmêmes !

Si nous disons que de six portraits gravés qui sont contenus dans ce numéro, il n'en est qu'un seul, celui d'ïsnard, qui ait de la ressemblance, ce litre ne vous en avait-il pas prévenus? Les portraits sont ornés de dessins , qui ne sont donc pas des portraits.

Ce que l'auteur appelle des portraits peints par eux-mêmes^ consiste en de courtes notices sur les personnes, et en morceaux extraits de leurs ouvrages.

Les notices sont très-bizarres, et d'ailleurs, pour la plupart, dictées par l'esprit de parti. Les morceaux choisis sont mal choisis, et ne sont bons, pour la plupart, qu'à justifier ce que l'esprit de parti a fait dire dansi la notice.

Entre les choses bizarres qu'on dit de Sieyès, on assure que Sieyès ne défendra ses opinions que quand la raison aura quelque prépondérance dans les discussions humaines, s'il vit encore; cela veut dire qu'il ne défendra ses idées que quand le progrès de la raison aura rendu leur défense inutile, si elles sont bonnes, ou impossible, si elles sont mauvaises.

En parlant de Chénier, il présente, comme éloge, des traits qui sont autant d'épigrammes. Il dit, par exemple, que Chénier a beaucoup de courage, surtout dans les occasions qui demandent de la BfiPBÉsENTATioN, c'est-à-dire dans tout ce qui ne demande pas inaction. — Il dit que Chénier a commencé une nouvelle époque de l'art dramatique ; c'est justement ce dont l'accusent ceux qui déplorent la perte du goût.

On croirait que ce sont les gens du parti opposé à celui de Chénier et Sieyès qui ont fait ces notices, c'est-à-dire les Boissy-d'Anglas et autres, si on ne lisait une notice aussi peu exacte sur Boissy-d'Anglas lui-même. On lui reproche de n'avoir pas su résister à la flatterie, après avoir su résister à la fureur populaire, et de n'avoir pas vu que les honnêtes gens étaient des scélérats.

11 n'est pas étonnant que les auteurs de ces portraits s'adressent à des étrangers pour en faire les frais.

{Journal d* Économie publique, de Morale et de Politique, du 10 vendémiaire an y. — 1" octobre 1796.)

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