DE LA TRAGÉDIE D'OSCAR
Avant-hier, le théâtre de la République a donné la deuxième représentation de la tragédie d'Oscar, par Amault.
La scène se passe en Ecosse^ et au troisième siècle , c'est-à-dire au temps et au pays des Bardes ; les mœurs étaient pures, mais ardentes; l'imagination remplie d'images douces, .mais toujours disposée aux passions violentes*
Malvina, épouse de Dermid , est séparée de lui depuis plusieurs années Dermid est prisonnier d'un roi Scandinave qui a envahi son pays. Oscar, ami de Dermid , a délivré sa ptn trie du tyran étranger; mais, ignorant le sort de Dermid, il s'est mis à sa recherche ; il arrive sans avoir pu le découvrir; il annonce à Malvina l'inutilité de ses efforts pour le découvrir.
Malvina et Oscar ont conçu dès longtemps un amour mutuel ; mais cet amour est un secret qu'ils se sont caché à eux-mêmes.
Oscar, à peine arrivé, veut fuir Malvina; Malvina le retient, et le presse de goûter le repos au sein de l'amitié.
Un vieillard qui, prisonnier avec Dermid, s'est échappé avec lui de sa prison , arrive. Il apprend que Dermid a péri dans un naufrage au moment de revoir sa patrie, et qu'en périssant il a fait demander à Oscar, au nom de Tamitié, d'épouser Malvina, et de venger son fils.
Le vœu de Dermid devient celui du pays entier. Les Bardes pressent Oscar et Malvina de l'accomplir. Les amants s'avouent leurs sentiments ; ils y cèdent, autant qu'au vœu de Dermid. Leur union doit être célébrée le lendemain... Mais on annonce le retour de Dermid et de son fils, jeune enfant renfermé dans la même prison que lui.
La jalousie s^empare d'Oscar. Il va à la rencontre de Dermid; il le trouve arrêté dans une épaisse forêt, où son fils reposait sur un tombeau.
L'amitié se fait sentir à son cœur ; il embrasse son ami; il lui demande la mort; il lui
déclare son amour. Dermid s'afflige; mais, à quelques paroles qui rappellent ses droits d'é* poux, Oscar rentre en fureur; il tire son épée; un combat s'engage. Oscar, pressé par le remords , semble fuir ; mais ils se rejoignent ; ils se perdent dans l'épaisseur de la forêl. BientiH on apprend que Dermid n'est pkis.
Oscar égaré revient sur la scène. Il a le sentiment d*un crime ; il n'en a pas le souvenir.
Il ne sait s'il a tué Dermid ; mais il sait qu'il est mort. Dans un rêve affreux , il l'a vu expirant, et se donnant la mort.
Cependant, les Bardes pressent de nouveau l'union d'Oscar et de Malvina (ils croient que Dermid s'est tué lui-même). A ce moment, on apporte le sabre trouvé dans le flanc de Dermid; c'est celui d'Oscar, qui le reconnaît; Malvina approche de lui son fils, éoni il va devenir l'appui; l'enfant, qui dans la forêt s'était réveillé au bruit du combat , et avait vu frapper son père, s'écrie... Fuyons! il a tué mon père... L'effroi est général. Oscar se donne la mort. Tel est le fond de la pièce. Nous parlerons demain des détails de la composition et du jeu des acteurs.
0:'car n'a pas obtenu un de ces succès qui comblent les vœux d'un jeune poêle et font le tourment de ses rivaux; mais l'auteur a pu remarquer qu'il lui était facile de l'obtenir. S'il a observé l'impression que sa pièce a faite , il a dû voir combien il pouvait espérer de gloire de développements plus complets ; le fond de l'ouvrage est grand, neuf, hardi. C'est à la marche de l'intérêt, à son unité, à son progrès, d'en assurer l'effet.
Je soupçonne que le défaut de la pièce est de promettre de l'amour dans les premiers actes, et de ne présenter que de la jalousie dans les deux derniers.
L'intérêt est non pas divisé^ mais rompu ; il n*y a pas deux actions croisées, mais deux actions successives : ce que la première a mis dans l'âme du spectateur est perdu pour la seconde; dans la seconde, rien ne ramène à la première.
Il me semble que, dans la tragédie, l'objet est la pttié^ et le moy^d la terreur. Il faut un intérêt pour s'attacher à un événement tragique ; c'est la pitié qui le donne. La terreur.
DE PIÈCES NOUVELLES ET ANCIENNES
qui fait jouer dans l*ftme^ au plus haut points le ressort de la crainte, tandis que la pitié lait jouer celui de Tespérance^ n'est qu'un moyeu de rintérét.
Quels sont les sentiments propres à inspirer l'intérêt? Ce sont non-seulement les sentiments naturels et profonds ^ mais aussi les bons sentiments^ ceux dont la nature humaine s'honore; et l'amour est le premier de tous.
La jalousie effrénée ne peut^ par elle-même^ offrir qu'un odieux spectacle ; elle est bonne au théâtre 9 parce qu'elle place Tamour dans des situations terribles ; mais il faut toujours qu'elle ramène à Famour.
Que la terreur fasse le ressort d'une pièce^ rien de mieux; mais après qu'elle a tourmenté l'âme du spectateur, faites que la pitié ouvre un passage aux larmes. Faites-nous frémir, sans doute ^ mais pour nous faire pleurer ensuite^ et non pour nous avoir fait frémir.
Les amis de Tautenr font espérer qu'à une prochaine représentation d'Oscar^ un nouveau cinquième acte remplira à cet égard le vœu de l'art , ou plutôt celui du cœur ; et que l'on reverra l'amour malheureux dans le sentiment du crime commis par la jalousie. Il est en eflPet nécessaire de rendre quelque intérêt à Oscar, de le remettre en scène avec Malvina, de ramener en un mot de la terreur au pathétique^ si l'auteur veut soulager le spectateur, qu'oppresse le meurtre affreux commis par Oscar,
Du reste^ les hommes en état de juger l'expression des passions humaines dans leurs écarts comme dans leurs élans , ont dû conce- -voir une grande estime pour le talent d'Arnault , en voyant la scène où Oscar, accourant au-devant de son ami, partagé entre l'amitié et l'amour, l'embrasse , lui demande la mort^ et finit par la lui donner.
Cette scène était d'une extrême difficulté , non que Faction ne soit très-conforme à la na- ^ ture des passions qui la déterminent, mais parce qu'elle semble étrangère à nos moeurs, qui ne nous permettent guère de passions aussi violentes. Il fallait au poëte un grand talent pour éviter d'y devenir horrible , au lieu d'y être terrible ; Amault a échapj>é au danger. Qu'il ajoute au rôle deDennid, quelques %ers qui fassent voir eu lui, par Oscar, un possesseur jaloux, au moins inquiet de Malvina; surtout que le jeu des acteurs se-
conde bien l'intention de l'auteur, et cette scène , déjà admirable, sera une des plus belles du théâtre.
Le style de la pièce mérite d'être remarqué. Nous ne nous bornerons pas à dire qu'elle renferme de très-beaux vers ; un tel éloge ressemblerait trop à ceux qu'on accorde qudquefois à certains poètes ordinairement barbares, aussi étrangers à l'harmonie qu'aux convenances, lesquels, réservant la terreur pour la tribune, n'inspirent au théâtre que la pitié : la pièce d' Amault est une longue suite de beaux vers, de vers harmonieux et passionnés , dont la couleur rappelle sans cesse et les temps et les lieux de l'action , et dont le mouvement, toujours d'acc(H*d avec celui de l'âme, semble noter pour l'acteur la manière de les prononcer.
Nous termmons, en observant qu^Oscor annonce dans l'auteur de Marius, non pas peutêtre phis de talent, mais un autre talent que celui dont il avait fait preuve jusqu'à présent. Le genre politique qu'on appelle, je ne sais pourquoi, admiratif, lui a valu de nombreux applaudissements ; il est sûr d'en recueillir bien davantage dans le genre passionné, qui est bien plus fécond^ bien plus conforme à la nature de l'homme, bien plus propre aux mœurs d'un peuple paisible, sensiUe et policé.
(Journal de Paris^ des 18 et 19 prairial an nr. — Cet? juin 1796.)
HAGABD, ENFANT DE SON PÈftE.
Hier, au théâtre du Vaudeville, on a joué avec succès ; Hagard, enfant de son père ^ pa* rodie d'Oscar, fils d^Osnan.
Cette parodie, un peu trop longue, nous a paru d'un fort bon genre.
La médiocrité sur la scène tragique a trop^ réussi à décrier la bonne parodie, parce que la médiocrité envieuse a trop souvent produit la mauvaise, sur la scène comique.
Il (pe semble qu'on devrait distinguer deux espèces de parodies : celle qui travestit pour ridiculiser, celle qui travestit pour critiquer.
La parodie qui travestit le grand, le beau , le vrai tragique, qui mutile un bel ouvrage pour le traduire en ridicule, a un objet méprisable. Elle est moins la parodie que l'abus
DE LA REPRÉSENl ATION
de la parodie. Au reste^ elle ne fait pas grand nwl aux bons ouvrages. Ce n'est pas aux dépens de la pièce travestie que rit le spectateur^ mais aux dépens des personnages qui en contrefont les sentiments; et il n'y a rien de moins contradictoire que de rire de senti* ments contrefaits^ et de pleurer de sentiments vrais.
La parodie qui critique, qui fait ressortir les défauts d'une tragédie, ses invraisemblances, ses inconvenances , qui provoque le rire sur des choses pour lesquelles ou par lesquelles le poète avait mal ou mal à propos sollicité des larmes ; la parodie de ce genre est très-utile à Tart dramatique. L'homme de goût peut s'en servir pour donner au jeune poète et à l'acteur tragiques des leçons animées, frappantes^ telles qu'aucune instruction , aucune critique ne peuvent les donner. Ce genre est la comédie appliquée aux ridicules qui peuvent gâter la tragédie; et pourquoi ne s'exercerait-elle pas sur ces ridicules, comme sur ceux qui gâtent la société?
La parodie d'Oscar parait avoir eu pour objet de relever les fautes d'Oscar, et non de le déprimer. Elle finit même par des couplets flatteurs pour Arnault.
L'acteur qui joue le rôle d'Bagard imite Talma plutôt qu'il ne le contrefait. Il est même bon de Tavertir qu'il l'imite au point d'être quelquefois touchant comme lui. Est-ce un hommage que l'acteur parodiste veut rendre à l'acteur tragique, ou est-œ un tour qu'il joue aux auteurs de la parodie?
(Journal de Paris ^ du 5 messidor an iv. — 23 juin 17960
AUX AUTECBS DU JOUBIfAL.
En rendant compte, il y a quelques jours, de la parodie d'Oscar, vous avez oublié de dire que le public ayant demandé le nom des auteurs, l'acteur qui avait joué Hagard a nommé Radet, Desfontaines et Barré , et a pris pour les nommer une forme assez étrange; voici ses paroles :
« Messieurs, les auteurs de la parodie d'^«a gard , sont messieurs Barré, Desfonfaines et « Radet. »
Il a paru plaisant que cet acteur portât le goût ou rhabitude de la parodie jusque sur le
titre de citoyens, et qu*il s'avisât d'affiibler d'un sobriquet les auteurs mêmes qui sont l'honneur de son théâtre.
Quelqu'un à qui je faisais hier cette observation, me répondit qu'il était revenu fort à ta mode de remplacer le titre de citoyen par celui de monsieur. Je répliquai que dans les lieux publics , et au théâtre, les hommes du public doivent se conformer, non à la mode, qui est la fantaisie de quelques-uns, mais aux mœurs et aux lois, qui sont la volonté de tous.
Notre conversation avait lieu dans un café, et mon adversaire venait de lire le Journal de Paris. Voyez, me dit-il, ce journaliste, qui, dans sa lettre à une femme, lui dit : Mad^m^, et non pas citoyenne. — Ceci , repartis-je , est autre chose. Les citoyens , dans la république française, sont les membres de TËtat. Être membre de l'État, c'est avoir un droit pohtique. Le titre de citoyen est donc un titre politique. Mais une fenmie n'est que membre de la famille, elle n'a aucun droit politique dans l'État. Elle ne doit donc porter aucun titre politique.
A Rome on disait les citoyens ronuiins, et les dames romaines, matronx.
Ce n'est pas parce que les femmes sont au-dessous des hommes, qu'elles doivent avoir un autre titre ; c'est parce qu'elles sont au-dessus. Dame \eui dire maîtresse, dominatrice. Le mot vient de la même origine que domaine. Nous sommes le domaine des femmes.
Mais autrefois ne disait-on pas le président et ta présidcfiie, te comte et ta comtesse? — Oui , mais on ne disait pas mon médecin et ma médecine, mon avocat et mon avocate. Et pourquoi la différence? c'est qu'autrefois les emplois publics s'obtenant toujours par faveur ou par argent, c'était madame qui les obtenait [tour monsieur; madame en était aussi capable que monsieur, et souvent les exerçait au moins par moitié avec monsieur. Mais dans les professions où il fallait payer de sa personne, comme celles de jurisconsulte et de médecin , le titre du mari ne passait point à la femme. Or, le devoir de citoyen est de ceux pour lesquels il faut payer de sa personne.
Mais on disait autrefois le roi et ta reine. — Abus qui donna lieu à mettre en principe quH ny avait qu'une majesté en Franm^ de sorte que le parlement refusa toujoiu*s le titre de majesté aux reines.
DE PIÈCES NOUVELLES ET ANCIENNES
Ici un plaisant se mêla de la conversation : Parbleu , dit-il , en s'adressant à mon interlocuteur^ que nous parlez-vous encore de citoyennes ? Les plus zélés républicains n'ont-ils pas réhabilité le madamey quand ils ont applaudi à Noirc-DAUE' des- Victoires et à Notrehk^z-de-bon-Secours [i)^ Eh morbleu! soyez citoyens, et laissez-nous nos dames.
{Journal de Paris, du 1 1 messidor an iv. — 29jain 1796.)
REPBISB
DBS RBPRftSElfTATIOIfS DE L'AMI DES LOIS.
L'interdiction des représentations de la pièce de rAmi des lois, lors de sa première mise au théâtre; les persécutions auxquelles les artistes qui l'ont jouée ont été en proie , persécutions portées à un tel excès que leur salle a été
(i) (Note de VédUeur.) Ces dernières paroles font aUusion à Tarticle suivant, inséré au Journal de Paris un mois avant. Cetarticle est démon père, bien qu'il soit signé A. L. — On peut voir, à la page 288 du tome m de cetle collection, l'espèce de rapports que mon père avait eus momentanément avec Tallien , à la fin de l'an w (1794), aussitôt après la Terreur, dans rintérétdu rétablissement de l'ordre. Ce fut par Fintermédiaire de madame Tallien que ces rapports s'établirent. Ce fut elle qui y amena son mari. — Mon père ne Ta jamais oublié. Et l'on va voir qu'il saisit une occasion qui se présenta de la venger d'une horrible calomnie :
« Au rédacteur du Journal.
m Pari». le i» prairial an iv.
« Quelques plaisants de vos confrères ont imprimé avec affectation un prétendu bon mot sur madame Tallien. Je vous prie de leur dire qu'un mot atroce n'est jamais plaisant, mais qu'un plaisant est quelquefois atroce.
« Apprenez leur que les hommes généreux ont le courage d'attaquer un coupable puissant , jamais celui d'outrager une femme.
H Et rappelez à la mémoire trop peu fidèle de ces folliculaires, que celle qu'ils outragent aujourd'hui arracha des victimes à la mort, brisa les fers de milliers de Français, inspira le 9 thermidor; et les malheureux l'avaient nommée : Notre- Dame-de-bon- Secours, longtemps avant que les ingrats l'eussent appelée : Notre-Dame-de- Septembre. A. L. -
(Journal de Paris, du 15 prairial an iv, 3 juin 1796.)
détruite et leurs personnes incarcérées pendant un temps considérable , persécutions qui auraient privé la nation de ses modèles dans le genre de la comédie, si le bon esprit des membres de cette société précieuse ne les avait avertis à temps que leur force était dans leur union, et le charme de leur exécution dans l'ensemble de leurs talents respectifs: toutes ces circonstances, en fixant l'attention sur cette pièce , ont attiré avant-hier un monde considérable à la première représentation de la reprise.
Le succès n'a pas répondu à l'attente générale. Tous les spectateurs, même ceux de partis, ont paru étonnés du calme qu'ils éprou • valent. Cette contradiction entre les deux succès, qui n'est qu'apparente , s'explique naturellement par une simple observation: la pièce est la même, les acteurs sont les mêmes; mais la situation des spectateurs est changée.
A l'époque de la première représentation , l'auteur montrait im grand courage. Il mettait en scène les intrigants qui régnaient alors, il développait la bassesse de leurs motifs et l'horreur de leurs principes. Aujourd'hui que justice se fait de tous ces malveillants, il est impossible que l'intérêt soit encore le même ; le froid (car c'est le mot propre) qu'éprouvent les spectateurs, ne peut donc rien dérober, ni au mérite de Fauteur, ni à celui des acteurs : c'est le sort commun de toutes les pièces de circonstances, quel qu'en soit d ailleurs le mérite.
' {Journal de Paris, du 20 prairial an ni. — 8 juin 1795.)