DE LA REPRÉSENTATION DE PIÈCES NOUVELLES ET ANCIENNES
pour le succès de la tsagédie. Toujours les hommes refuseront de sentir ou seront im* puissants à sentir des émotions que les femmes n'éprouveront que faibl^ooent à côté d^eux.
C'est par ces raisons^ sans doute^ que chez les Grecs, en qui la passk^ de la liberté était pourtant si exaltée, les malheurs domestiques ont seuls occupé la scène dramatique avec un éclat durable. C'est aux mêmes vérités qu'il faut , sans doute, attribuer le peu de succès ou rinstabillté des succès qu'ont obtenus à nos théâtres plusieurs ouvrages très-estimables, comme scènes d^histoire, et comme tableaux de politique. Ce sont ces vérités qui expliquent sans doute pourquoi Cincinnatus n'a obtenu qu'un de ces succès d'estime qui semblent avoir plutôt consacré l'ouvrage au plaisir de la lecture qu'aux applaudissements du théâtre.
A considérer cet ouvrage en lui-nième , on trouve que l'auteur a réuni à tout ce qui était important et difficile dans son entreprise , la peinture fidèle et énergique des moeurs de ses personnages, et de beaux développements de leurs talents et de leurs vues, dans une op* position de discours et de conduite habilement ménagée entre eux; ces mérites distinguent éminemment la pièce de Cincinnatus.
Les défauts qu'on lui reproche étaient faciles à éviter, et sont faciles à corriger; par exemple , on s'acc<M*de à trouver la catastrophe trop brusque. Il semblerait naturel que Mélîus, pour agiter le peuple, après avoir été roenacéde Texil parle sénat, eût exécuté le dessein qu'il avait annoncé de mettre secrètement le feu à sa propre maison, et d'y brûler la subsistance de Rome, pour en accuser la malveillance des sénateurs, et intéresser le peuple à lui confier le pouvoir suprême. Cet incendie eût rassemblé les citoyens alarmés dans la place publique ; ce serttt alors que Mélius se serait présenté au miKeti d'eux pour accuser le sénat , qu'il les aurait facilement poussés à la fureur par une harangue séditieuse, et que Servilius, pour éviter une explosion funeste , lui aurait donné la mort. L'action acquérait par cet in^ cidentplus de vivacité et d'intérêt, la catastrophe plus de vraisemblance et de naturel. Le caractère du conspirateur eût été mieux marqué, le zèle du peuple en sa faveur mieux mo-
tivé, le péril du sénat et de la liberté plus imminent, la nécessité de poignarder le traître plus évidente, le courage de Ser\'ilius plus glorieux. Jeu de mots à part, on peut dire que l'embrasement de la maison de Mélius était nécessaire pour échauffer Faction, et il était nécessaire de l'échauffer avant d'y mettre fin.
H parait aussi que l'auteur, malgré les ressources de son talent, dont il a su tirer un si grand parti dans Maritis, a craint id de se renfermer dans celles de son sujet, et c'a été là le principe d'autres foutes.
Il a craint que ce sujet ne fût trop^aride, et, désespérant de le féconder, il a voulu l'étendre; de là sans doute le rôle de cette Emilie qui, après avoir inutilement figuré entre les autres personnages de la pièce, se poignturde après la mort de Mélius, son père ; c« qui fait une seconde catastrophe à laquelle l'unité de Faction ne permettait pas de s'attendre.
Mais, nous le répétons, l'ouvrage peut se passer de quelques beautés et porter quelques défauts. Au reste, le poète qui, dans une grande occurrence, a su faire parler et agir un Romain tel que Cincinnatus , d'une manière si digne de lui et de Rome, qui a su rassembler dans les discours et la conduite de Mélius ce que les conspirateurs les plus habiles de tous les temps, même du nôtre, nous (H)t jamais fait voir de plus audacieux et de plus astu-* cieux, c^ui-là fait aisément disparaître des fautes qui déparent des ouvrages estimables , et plus aisément encore il les fait oublier par de nouvelles productions qui lui procurent de plus éclatants succès.
a Vous avez su faire ce que d'autres n'ont pas fait, hri a dit Ducis après la première représentation de la pièce : ce dont tout le monde est capable, vous le ferez plus aisément qu'un autre. »
Ces paroles, qui nous reviennent trop tard à la mémoire, disent mieux que nous tout ce que nous avons voulu dire et du talent de l'auteur et de son ouvrage.
(Journal de Pnris, du 24 germinal an iii. ~ 13 avril 1793.)
-ABt'FAR.
Hier, on a donné au théâtre de la République la pranière représentation d'Abufar on
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la Famille arabe, tragédie de Dticis. Voici le sujet de la pièce :
Un chef de famille arabe^ Abufar^ a recueilli dans le désert un enfant qu'il a vu naître^ et dont la mère a péri en lui donnant la vie. L'esprit de famille, qui appartient aux mœurs arabes , a fait craindre à Abufar que l'orpheline ne fût traitée chez lui en étrangère^ s'il faisait connaître sa naissance; et il Pa fait passer pour sa fille.
Deux autres enfants composent la famiHe d'Abufar : Odéide^ sa fille^ et Faran , son fils; enfin ^ un jeune Persan, Pharasmin, que les hasards de la guerre ont fait tomber comme prisonnier entre ses mains ^ mais qui est traité par lui plutôt en ami qu'en captif, est réuni à cette famille.
Faran, devenu amoureux de Saléma (c'est le nom de l'orpheline), épouvanté d'un amour qu'il croit être incestueux, a déserté la maison^ de son père , ce qui est une grande offense à l'autorité paternelle chez les Arabes ; il est absent, ses sœurs n'espèrent plus le revoir, son père ne le veut plus.
Cependant Pharasmin et Odéide ont pris l'un pour l'autre des sentiments tendres; mais ces sentiments n'ont pas encore eu l'occasion ou le temps de se découvrir.
C'est dans cette situation que l'action commence.
Abufar rend la liberté à Pharasmin : l'idée , d'un départ amène entre celui-ci et Odéide la déclaration de leur amour mutuel.
D'un autre côté, le bruit de la mort de Faran se répand; Saléma, dans sa douleur, laisse échapper qu'au moins elle n'a plus à rougir d'une exécrable flamme; elle aimait aussi Faran, qui l'ignore. Mais Faran revient après de longs voyages. Son père offensé ne le reconnaît plus; le fils désolé fait pénétrer dans l'âme paternelle les. accents étouffés de l'innocence condamnée et du respect filial repoussé. Abufar le reçoit dans ses bras, mais il met un prix au retour de sa tendresse : c'est que Faran se fixera dans la tribu par les liens sacrés de l'union conjugale. A cette proposition, l'amour de Faran pour Saléma s'inquiète, se tourmente. Il refuse. Abufar insiste ; il va plus loin, il exige que son fils propose la main de sa sœur à Pharasmin. De laquelle? s'écrie vivement Faran. De Saléma^ répond le père« . .
A ce mot, la jalousie s'allume dans l'àme de Faran. Un entretien qu'il a avec Saléma, et dans lequel leur amour mutuel se montre à chaque mot sans pourtant se déclarer, échaufle encore et sa passion et sa jalousie.
Cependant la peuplade accourt vers Abufar; des étrangers, des ennemis veulent asservir les Arabes... a Aux armes! » s'écrie Abufar; et il confie à Pharasmin le soin de la défense commune. En ce moment la jalousie de Faran éclate, n s'oppose au choix d'un étranger pour sauver son pays; sa fureur l'emporte, il se précipite sur Pharasmin : son respect pour son père et pour la foi jurée à l'étranger, plus encore les bras de son père, l'arrêtent; Abufar le désarme ainsi que Pharasmin, et les sépare.
A l'emportement de Faran succède un accablement profond. Son cœur est rendu tout entier au supplice d'un amour ardent et sans espoir. Il se résout à quitter de nouveau son pays, sa famille. Il s'excuse près de Pharasmin, qui n'a vu dans ses emportements qu'un ami absent, et qui le console. Faran l'engage, au nom de son père, à épouser sa sœur, lui recommande l'honneur de sa nouvelle patrie, le bonheur d'Abufar, celui de ses sœurs, celui de Saléma... de Saléma I... Pharasmin lui apprend que c'est Odéide qu'il aime, et dont il est aimé... A ce mot, le tourment de la jalousie cesse ; mais celui de l'amour sans espoir reste encore; un nouvel entretien de Faran avec Saléma l'irrite et le porte au désespoir : là les deux amants s'abandonnent à l'expression de leur amour; leur langage, d'abord contraint, s'anime par degrés; il s'échauffe, il devient brûlant; les amants en sont à ce point où tous les genres d'expression manquent à la fois : alors le souvenir des liens de famille qui les unissent et les séparent, vient les frapper d'effroi et de remords... Mais Abufar, instruit par Pharasmin du feu que nourrit Faran pour sa sœur, accourt vers eux; il les trouve abîmés dans la douleur, il leur apprend que Saléma n'est point sa fille, et il l'unit à Faran. Tel est le fond de la tragédie d'Abufar.
U n'est point de pièce au théâtre où des mœurs plus touchantes et plus saintes soient peintes avec plus de fidélité et d'intérêt; où le langage de la vertu soit plus naturel^ et, si Ton
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peul parler ainsi ^ plus nécessaire ; oùTautorite paternelle se déploie avec plus de dignité^ où Famour filial ^ la tendresse fraternelle s'épanchent avec plus de charme. Sans doute ce mérite sera cher à la morale^ qui depuis longtemps n'a reçu du théâtre que le vain secours de déclamations dont elle est lasse. Mais ce qui fait rintérét dominant de la pièce , c'est l'amour, c'est la jalousie. C'est Pamour, c'est la jalousie effrénée et coupable, mis aux prises avec les mœurs les plus douces et les plu!s pures, et placés par leur opposition même dans les situations les plus violentes.
Ces deux passions s'expriment et agissent dans la pièce avec toute l'ardeur du climat qui leur a donné naissance. Tous leurs mouvements ont une énergie, une véhémence particulière. Leur repos, leur abattement , leur épuisement même ont quelque chose de plus profond que dans des passions ordinaires. Leur langage a toute cette richesse ou plutôt cette force, tour à tour iiTésislible et pénétrante, que l'imagination prête dans TOrient aux passions que le climat allume.
Malgré les beautés de style et de situation qui éclatent éminemment dans cet ouvrage, il n'a pas eu un succès complet. Disons franchement ce qui nous a paru nuire à son effet.
D'abord l'exposition du sujet ne commence qu'au second acte. C'est seulement là qu'on apprend l'amour de Pharasmin et d'Odéide, de Saléma et de Faran. On est encore dans l'ignorance du sujet et des personnages auxquels on doit s'attacher, quand déjà l'intérêt devrait se faire sentir à l'âme, et l'entraîner vers le but. •
2<* Le poète laisse ignorer jusqu'à la fin de la pièce que Faran n'est point frère de Saléma, et cette ignorance empêche de prendre intérêt à leur amour, soit que le cœur conçoive mal l'amour mutuel d'un frère et d'une sœur, soit que nos mœurs s'en offensent : quelle rai^ son a pu empêcher l'auteur de mettre le spectateur dans sa confidence ? L'objet de la tragédie n'est point de ménager un moment d'étonnement à la fin d'une pièce, ou d'exciter la curiosité pendant son cours; c'est de remuer la terreur ou la pitié par des situations pathétiques. Or les situations ne sont pas moins pathétiques quand le spectateur connaît l'erreur qui les produit , que quand il les ignpre.
S'intéresse-t-on moins à Oresle et à Iphigénie qui ne se reconnaissent pas, et frémit-ou moins pour eux, parce qu'on les connaît? S'intéresse-t-on moins à la jalousie d'Orosmane et au coup qu'il prépare à Zaïre, parce qu'on sait qu'elle n'est point infidèle ? L'âme du spectateur n'est que plus émue quand il voit tant de souffrances qu'il pourrait faire cesser d'un mot, et qu'il prévoit une catastrophe effrayante qu'il serait si facile d'éviter. Ici l'instruction du spectateur était plus qu'utile, elle était nécessaire, puisqu'il fallait ou faire taire les scrupules de sa morale, ou vaincre sa répugnance à partager un amour de frère à sœur.
3<» Il n'y a pas unité d'intérêt. Il semble que Fauteur ait voulu en faire deux parts , en donnant à Pharasmin l'amour, à Faran la jalousie. La déclaration du premier à Odéide est un chef-d'œuvre ; mais à quoi bon une telle déclaration pour un amour qui , dans le cours de la pièce, n'amène pas un seul incident qui s'y rapporte ?
4« L'intérêt, au lieu d'aller toujours en croissant dans Tespace de deux actes qui lui est réservé, s'afTaiblit dès le commencement du quatrième, par l'éclaircissement qui apprend à Faran que sa jalousie est sans fondement , que Pharasmin aime Odéide et non pas Saléma. Faran a occupé le spectateur à deux titres : comme amant sans espoir, et comme amant jaloux... Tout à coup le jaloux disparaît, il ne reste que Tamant; ce n'est plus assez pour le spectateur, à qui l'on a montré davantage.
Enfin, il y a des longueurs dans les plus belles scènes ; il y a des scènes et des incidents qui eux-mêmes sont des longueurs.
Par exemple, la guerre pouvait être supposée sans être proclamée, etc.
On peut observer aussi qu'il .y a trop de détails propres aux mœurs arabes. Il semble que quand un poète met sur la scène des mœurs étrangères, il n'en doit montrer que ce qui est nécessaire à son sujet : le reste occupe aux dépens du sujet même. Et d'ailleurs ce qui nes'explique pas très-bien , et de soi-même, aux yeux d'un peuple léger et frivole, court risque d'exciter le rire là où le poète est le plus en droit d'espérer des larmes.
Nous parlerons du jeu des acteurs lorsqu'une représentation plus calme aura permis
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une marche plus sûre et un essor plus, libre à leur talent.
(Journal de Paris, du 25 germiual an m. -— 14 avril 1795.)