‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 98 sur 208 · TRAGÉDIE D^OPHIS · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE D^OPHIS

PAR KàPOMUCtolE LBMBRCIBB.

Avant-hier a été donnée , sur ce théâtre , la première représentation de la tragédie d'Ophis.

Ophis, guerrier brillant et généreux, à la tête des armées de Créops, son père , roi de Memphis, combat, loin de son pays, tous les ennemis qu'il rencontre. Toujours il en triomphe, et toujours ses triomphes étendent ses entreprises :

Sa peasée accomplit les rêves de sa gloire.

Tolus, son frère puîné, ambitieux du troue,

DE LA REPRÉSENTATION

et amourqpx de Nais , épouse d^his , vient de faire assassiner Créops; et, instruit du retour d'Ophis, à qui la naissance défère la couronne, il a résolu de le foire mourir lui-même, à son entrée dans Memphis, en empoisonnant la coupe qui doit lui être solennellement présentée au milieu des honneurs dont son retour sera l'occasion. C'est à ce moment que Taction de la pièce commence.

Un des conjurés révèle au grand prêtre d'Isis, Amostris, le projet d'empoisonner Ophis, et fait connaître, dans Tolus, l'auteur de ce projet, ainsi que du meurtre de Créops. Déjà de funestes présages, des cris sortis du tombeau de Créops, avaient averti Amostris du crime qui se tramait :

Les sphinx étaient émus, leurs yeux d*airaiii pieu-

[raient.

Amostris ordonne à Néthos (c*est le nom du conjuré) de verser dans la coupe qu'il doit pré senter à Ophis, au lieu de poison, un breuvage assoupissant, dont Hermès a donné le secret aux prêtres d'Isis, et qui

Prête au froid du sommeil tous les tnits de la mort.

Tolus vient pressentir les dispositions d'Amostris ; Amostris jette de refîroi dans son âme , en lui laissant voir ce que ses coaunuaications avecisis lui ont appris. Il sait que -

L*assassin de Créops, pour régner sur Memphis , Veut plonger au tombeau le premier de ses fils.

Tel est le fond du premier acte.

Dans le second , Usbal , complice de Tolus , le rassure et Taffennit dans son coupable dessein. Il lui montre dans Ophis un rival qui lui ferme l'accès du trône.

Et répoux de Nais enlevée à ses feux.

Tolus reprend sa fureur ; mais, rendu à luimême , il éprouve des inquiétudes et des remords ; il exprime la situation de son âme par ce vers qui s^adresse à son frère :

Si tu n'étais pas né, je serais vertueux.

Cependant Nais apprend le retour de son époux; elle accourt; elle veut qu'on la conduise à sa rencontre ; elle est ivre d'amour, de gloire et de joie; elle appelle le peuple, les prêtres , la nature entière, à célébrer l'arrivée I de son époux... Des complice de Tolus la re-

tiennent sons de vains prétextes^ et bientôt Usbal vient lui apprendre la mort d'Ophis à l'entrée de Memphis. Il lui dit que,

Par d'invisibles coups , les dieux Tout renversé.

Naîstombedansledésespoir; Tolus survient^ il accourt^ dit-il^ pour partager ses maux. Naîs croit un moment à sa douleur^ et lui dit avec confiance :

Eh bien ! c'en est donc fait, et je n*ai plus d'époux! Que de peine8|)our moi, que de larmes pour vous!

Mais bientôt ses yeux sont frapp>és de l'affreuse vérité; Tolus lui offre le trône, et lui montre le désird'obtenir sa main; quelque ménagement, quelque art qu'il mette dans son discours, elle est saisie de cette idée :

Toi us est de sa mort habile à profiter ;

et elle foit dans le soupçon un progrès si rapide, qu'enfin sa conviction éclate en ces mots :

Il périt par un crime , et c'est toi que j'accuse !

Tolus est troublé, mais il veut effrayer son accusatrice; il mêle, avec une vérité dont on ne peut trop louer et l'auteur et l'acteur, l'effroi et la menace; il demande à Naïs quels sont ses indices? Elle répond : Tes feux. — Ses témoins? — Ta pâleur. U reprend ;

Si jamais ce soupçon s'échappe de ta bouche 1...

Elle répond :

Garde pour chàtÛBônt cette cnÛBte farouche I

Cette admirable scène finit le second acte.

Au troisième, Ophis est placé sur l'avantscène, étendu, voilé, sur un lit de mort. Tolus est tourmenté; ses yeux sont retenus, comme malgré lui, sur son frère. Usbal le rassure :

Jamais de ce trépas vovs B'aurez à répondra; On peut s'en étonner, mais non pas voos confondre.

Sa mort est nécessaire, elle est donc légitime.

Naïs demande qu'on la laisse seule près des restes de son époux, qu'elle veut arroser de ses larmes. On se retire. Opbis renaît; Nais croit que c'est un songe ; il parle , il serre dans ses bras son épouse... 11 retombe ; elle l'agite, le dispute à la mort. Ses craintes sont dissipées; le sonmieil a cessé. Amostris survient; après

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avoir instruit Ophis du crime de son frère, il l'oblige à desrendre dans la sépulture de srs pères, et à s'y cacher jusqu'au moment de la vengeance. Ce moment doit être celui où Tolus viendra au temple d'Isis pour s'y faire couronner.

Au quatrième acte , Ophis sort du tombeau, où, dûis sa juste colère , il était descendu à regret ; mais il en sort dan<% des dispositions bien différentes de celles qu'il y avait portées; il est tombé dans une profonde mélancolie ; il a vu ses pères dans la tombe pressés :

Un grand sénat de rois, muets, froids, immobiles... Un triste diadème ornant lears fronts livides , Que d*ane lampe , au loin , édaiie la pâleur.

Il ne veut plus ni combattre, ni se venger, ni punir, ni régner. Il veut fuir, chercher avec Naïs une paisible retraite.

Cependant Tolus paraît sur la scène. Il vient, dévoré de remords, implorer l'ombre de son père sur son tombeau. Ophis apprend ainsi que Tolus a aussi ordonné la mort de Créops. La fureur le saisit; il s'avance vers le parricide, dans les ténèbres; il lui crie :

. . . Crains les dieux, toi qui frappas mon père.

Il est près de lui plonger son épée dans le sein; mais le fer s'édiappe de ses mains, il s'éloigne en s'écriant :

Jamais, jamais Ophis n*égorgera son frère.

Tolus se croit obsédé par un songe affreux, ou plutôt il se croit poursuivi par le remords. Usbal vient à lui ; c'est ce monstre qui, par son ordre, a tué Créops. Ophis ne l'entend pas, il s'écrie d'une voix terrible :

. . . Crains les dieux , toi qui frappas mon père.

Usbal veut le ramener ; Tolus répète encore :

. . . Crains les dieux » toi qui frappas mon père.

Cependant l'épée d'Ophis frappe ses yeux... Il la relève... II en conclut qu'Ophis est vivant. Naïs, qui survient, voit dans les mains de Tolus l'épée de son époux ; elle s'écrie :

Barbare, cette épée, Dans son sein malheureux , ta n^tin Ta donc trempée I

n vivait! s'écrie Tolus; et ses doutes sont éclaircis. Il a vu Ophis descendre dans les sépultures souterraines ; c'est là que sa rage veui qu'on le cherche et qu'on l'immole.

DE LA REPRÉSENTATION

Dans le cinquième acte^ Nélhos q'.û a soulevé MenophiSy mais qui a été vaincu par Tolus, parait chargé de fers; il raconte à Nais sa défaite. Usbal descend avec quelques soldats dans le souterrain qui recèle Ophis^ dont il a promis la mort à Tolus. Le grand prêtre y descend luimême pour en ramener Ophis; celui-ci désarme Usbal, et à la voix d'Amostris les soldats reconnaissent leur légitime roi. Cependant le bruit s'était répandu dans l'armée qu'Ophis était vivant^ et le peuple de toutes parts criait à Tolus : Ton frère! Tolus était près de jurer que son frère n'était plus, lorsque Ophis et Amostris paraissent. Le peuple et les soldats se rangent de leur côté. Ophis condamne Tolus à vivre, Tolus se tue. Ophis content de posséder Naïs, toujours frappé des idées qu'il a rapportées de la sépulture de ses pères, n^ambitionnant qu'une retraite , abdique le pouvoir suprême.

Tel est le fond de la tragédie d'Ophis. Elle est de Tauteur d'Agamemnon. Le public Ta entendue avec cet intérêt particulier qui atteste et les espérances qu'il avait apportées et les jouissances qu'il a reçues. S'il était permis à l'amitié et à l'estime d'être plus difficiles que l'opinion publique, nous croirions ne pouvoir pas dissimuler que des défauts importants nous ont frappé dans cet ouvrage ; mais, outre que les applaudissements donnés au citoyen Lemercier nous avertissent de discuter nos critiques avec nous-même avant de les hasarder, nous devons dire que la grandeur des accessoires, la vérité, la beauté de plusieurs développements hardis , la force et la richesse du style, en commandant toujours l'attention, à la représentation de cette pièce, désarment à tout moment la critique, ou la répriment.

(Journal de Paris, du 4 nivôse ao vu. — 24 décembre 1798.)

ADDITION A l'article SUB OPHIS (1).

L'intérêt tombe tout à fait au commencement du quatrième acte, lorsque Ophis déclare

(I) (Note de l'éditeur,) Dans une des dernières lignes de l'article qui précède, mon père annonce Tintention de discuter ses critiques avec lui-même avant de les hasarder : voici ce qu'il avait écrit dans celte vue. 11 ne l'a pas publié, par déférence pour l'auteur.

au spectateur, et ensuite à sa femme , qu'il a fait de profondes réflexions , et qu'il ne veut plus régner.

C'est comme s'il disait au spectateur : Vous aviez la bonté de vous intéresser à l'expulsion d'im usurpateur, au châtiment d'un double parricide, à la réclamation de l'héritier légitime du trône, à la conservation de l'épouse qu'il chérit, à sa vengeance. Eh bien, cette bonté est de trop, je ne me soucie plus de tout cela ; rentrez comme moi en vous-mêmes, et reconnaissez la vanité de vœux que vous formiez pour moi. Il est inutile de dire combien ce soin que prend le principal personnage, de refroidir lui-même le spectateur, doit produire d'effet; le témoignage de l'expérience le dit asseZé De ce moment , il circule dans la salle un air glacé dont chacun se ressent.

L'auteur trouvera peut-être exagéré le commentaire que nous avons fait du monologue d'Ophis, et il nous dira : Vous supposez qu'il renonce à sa fenune, tandis qu'il ne renonce à régner que pour en mieux goûter la possession dans la retraite ; vous supposez qu'il renonce à la vengeance, alors que son âme n*est que plus disposée à l'horreur du crime. Je réponds : Peu m'importe la distinction qu'il peut mettre entre toutes ces choses. Le fait est que moi, je les tiens toutes pour liées ensemble ; et je suis convaincu que si OpWs ne règne, n'a la suprême puissance, il ne pourra ni punir son frère, ni s'en venger, ni se soustraire à ses fureurs, ni dérober sa femme à son farouche amour, ni se retirer. En vain distinguerait-il lorsque tout se confond aux yeux des spectateurs, et que tout se confond par la nature des choses.

L'auteur dira-tril que les motifs d'Ophis sont si moraux, si purs, si religieux, et le montrent si dignes du trône, que le désir qu'il montre de s'en éloigner, ne fait qu'ajouter au désir de l'y voir monter? Je répondrai : Ce n^est pas au mérite des personnages que s'intéresse le spectateur à la scène tragique , c'est au mérite malheureux; il ne s'intéresse pas même au mérite malheureux s'il est patient ; il le veut courageux, énergique dans le malheur, et le veut entreprenant ou désespéré, frappant son ennemi, ou se frappant luimême.

Et la raison de ce phénomène est très-

DE PIÈCES NOUVELLES ET ANCIENNES

simple : on va à la tragédie pour être ému et non pour réfléchir, pour avoir du plaisir et non ponr acquérir de la sagesse. Or, pour être ému , il faut avoir à craindre quelque grande douleur pour un personnage intéressant. Donc, dès qu^il vous dit : Je suis insensible , il n'y a plus de motifs de s'intéresser pour lui. Et quand même son insensibilité serait moins profonde qu'il ne croit, et quand la catastrophe devrait le trouver susceptible des plus déchirantes douleurs, il suffit qu'il n'ait ni crainte ni esp>érance en attendant l'événement, et qu'il n'en communique aucune au spectateur, pour que celui-ci attende froidement ce qui doit arriver.

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