‹ Œuvres [ed. by E.L.N. Viollet-le-Duc] (volume 2)Chapitre 249 sur 406 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Et de fausses couleurs ont peint nos passions. Cette peste de gens toutes les cours infecte ; La meilleure action par eux devient suspecte. Leurs pas nous prévenoient où nous voulions aller; Ce qu'elle me donnoit, je semblois le voler; Pas un de ses regards ne m'étoit légitime; Nommer cette beauté, c'étoit commettre un crime; Un sourire, un trait d'œil, un pas, une action, Eloient en leur croyance une assignation. Mais c'est trop différer : leur envieuse rage M'a du roi qui m'aimoit altéré le courage. Bêlas! qu'un foible effort change les favoris! Qu'ils sont près de la haine, alors qu'ils sont chéris! Pour m'ôter à la sœur, ils ont cru nécessaire De me rendre odieux et de m'ôter au frère ; Qu'en ce point leur envie agit subtilement ! Us mirent des appas en mon bannissement. Je fus nommé pour chef d'une puissante armée Contre les factions de Sardaigne animée ; Amour (ah! que de force en la main d'un enfant!) Prit les armes pour moi, je revins triomphant. L'infante seulement fut aise de ma gloire , Et de mille faveurs honora ma victoire ; Je vis plus que jamais son esprit engagé : Ainsi pensant me nuire on m'avoit obligé. Mais un démon contraire au bonheur de ma vie Avecque son amour fît redoubler l'envie , Et, quelque autre loyer que mon bras méritât, Ces gens m'ont accusé d'attenter sur l'état. Ds ont mis dans l'esprit de ce prince facile Que ma mort seulement assuroit la Sicile , Que je devois mourir, s'il aimoit à régner;

356 LES OCCASIONS PERDUES, Mais que pour me défaire il falloit m'éloigner; Qu'autrement, estimé du peuple et de l'infante^ Mes cendres produiroient une guerre apparente. Ce prince , ayant long* temps ce dessein consulté, M'a fait ambassadeur vers votre majesté, Feignant de souhaiter qu'un heureux mariage Joignit à votre sort sa fortune et son âge. Ceux que vous avez vus accompagnoient mes pas. Sans avoir toutefois résolu mon trépas; Ils portoient un billet, fermé des mains du prince, Qu'ils ne dévoient ouvrir que dans cette province, Où, l'ouvrant en ces lieux, ils ont lu seulement:

« Hâtez- vous , tuez Clorimand. »

Le ciel qui les a vus animés à ma perte M'a favorablement votre assistance offerte, A voulu vous donner un sujet aujourd'hui Qui , vous devant le jour, vous dût autant qu'à lui.

LA llEINE.

Jamais tel accident ne vint à mes oreilles. Qu'un roi pût concevoir des trahisons pareilles; Le ciel ne lui fît pas un courage royal. Et ne lui de voit pas un sujet si loyal. Demeurez en ces lieux, avec cette assurance^ Que le mérite seul y fait la différence , Et que vous ne pourriez, fût-il d'autres soleils. Trouver où l'on sût mieux estimer vos pareils.

( Clorimand lui baise la main. )

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